Observatoire Géostratégique

numéro 252 / 14 octobre 2019

ROBESPIERRE AU ROND-POINT…

Nous avons le privilège de faire partie d’une génération dont les enseignements d’Albert Soboul, d’Albert Mathiez ou de Maurice Agulhon armèrent le désir de connaissance et une certaine passion de la France. Non sans une certaine pertinence, la lecture marxiste de la Révolution française – les livres de l’historien soviétique Boris Porchnev sur les jacqueries antifiscales de l’Ancien régime demeurent sans doute ce qu’on a écrit de mieux sur le sujet – voyait dans les Jacobins une espèce d’ anticipation des Bolcheviks d’Octobre 1917. Député d’Arras au nom du Tiers Etat, Maximilien Robespierre était le grand homme, qui en abattant la monarchie avait changé la France.

Puis, patatras… fin des années 1970, en pleine mode de la mal nommée « nouvelle philosophie », l’historien François Furet et sa disciple Mona Ozouf venaient casser ce qui s’était imposé comme l’un des grands moments de l’histoire nationale. En réduisant l’épisode de la Convention montagnarde à une terreur sanguinaire volontairement provoquée, cette lecture révisionniste imposait, à son tour, l’autre mythe : celui d’une « révolution thermidorienne », faisant des Sieyès, Cambacérès et des dantoniens Tallien ou Fréron de quasi-précurseurs de… François Bayrou !

Heureusement depuis, plusieurs livres importants dont celui de l’éditeur Eric Hazan – Une histoire de la Révolution française1 – ont remis l’église et la mairie au milieu du village. Dans ce mouvement salutaire de recentrage scientifique, peut-on dire, s’impose aussi le dernier ouvrage de Marcel Gauchet consacré à Robespierre2. On pensait n’avoir plus rien à apprendre sur l’archange de la Révolution. Erreur, profonde erreur ! Employant la méthode la plus sûre, consistant à relire l’intégralité des discours, textes et correspondances de l’Incorruptible, Marcel Gauchet, lui aussi, renouvelle, non seulement notre compréhension de la Révolution de 1789, mais aussi celle des contestations françaises, profondes, récurrentes et plus actuelles.

En effet, la puissance de la pensée de l’avocat d’Arras se fonde d’abord sur une réflexion concernant le pouvoir monarchique – dépositaire symbolique de la puissance exécutive – et ses ministres ! « Ce n’est pas le roi que je redoute le plus », dit ainsi Robespierre aux Jacobins le 10 avril 1791, « c’est cette tendance continuelle à remettre le pouvoir arbitraire dans les mains des ministres ». Il multiplie les mises en garde contre ce « système ministériel » qui tend à reconstruire un nouveau despotisme sur les ruines de l’ancien. « Cette crainte le met précocement en alerte dès 1790 », écrit Marcel Gauchet, « contre les périls de l’état de guerre, occasion rêvée pour le pouvoir exécutif d’accroître ses prérogatives. Ainsi propose-t-il de réserver le droit de paix et de guerre aux représentants de la nation, qui, eux, « auront toujours un intérêt direct et même personnel à empêcher la guerre ».

Aujourd’hui on saisit le Parlement, seulement après avoir envoyé nos armées en Libye, au Mali, en Syrie et ailleurs, sans même lui laisser la possibilité d’un droit de vote. Robespierre : « la plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d’un politique est de croire qu’il suffise à un peuple d’entrer à main armée chez un peuple étranger pour lui faire adopter ses lois et sa Constitution. Personne n’aime les missionnaires armés… » Un seul exemple : la presse parisienne nous avait annoncé la tenue d’élections générales en Libye à l’horizon décembre 2018. L’échéance est passée sans élection, mais personne n’en parle…

Cette interrogation sur les limites de la démocratie représentative et la faillite des corps intermédiaires, qui habite aujourd’hui nos ronds-points, est déjà au cœur de la réflexion de Maximilien Robespierre : « partout où le peuple n’exerce pas son autorité et ne manifeste pas sa volonté par lui-même, mais par des représentants, si le corps représentatif n’est pas pur et presque identifié avec le peuple, la liberté est anéantie », lance-t-il en mai 1791 à l’appui de son rejet de la rééligibilité des membres de la Constituante.

Infatigable lecteur des discours de la Constituante, Marcel Gauchet livre un point d’étape important : « Robespierre n’entrainait pas, mais il recueillait la confiance et accumulait une popularité spécifiquement faite d’autorité morale. Le 30 septembre 1791, il était devenu l’homme de la Révolution des droits de l’homme aux yeux de la frange la plus décidée du parti patriote, la figure signalant l’écart entre sa promesse et ses réalisations. On conçoit qu’il ait pu paraître, à un moment donné, le mieux qualifié pour la mener au port ».

Puis comme avec le « communisme de guerre » après la révolution d’Octobre 1917, comme avec les guerres extérieures imposées à la révolution sandiniste au Nicaragua et à la révolution islamique en Iran, ce fut la terreur ! C’est ici qu’apparaît le nouveau Robespierre, dégagé de la prudence première et conduit par sa foi dans le peuple à épouser la dynamique révolutionnaire, avec sa fameuse apostrophe : « citoyens, vouliez-vous une révolution sans révolution ? » Il attribue les massacres à la volonté populaire et devient sans pitié pour les ennemis de la liberté.

Marcel Gauchet : « tout ce qui sera la rhétorique révolutionnaire des deux siècles qui suivent a trouvé son argumentaire dans ce discours, du tour de passe-passe présentant l’action minoritaire comme l’expression de la majorité à la couverture de l’arbitraire, voire de la monstruosité des moyens, par la noblesse des fins ». Alors que le tribunal révolutionnaire avait prononcé 1231 condamnations à mort du 6 avril 1793 au 10 juin 1794, il en prononcera 1 376 du 11 juin au 27 juillet 1794, d’où le nom de « Grande terreur » qui restera attaché à ce mois et demi sanglant.

Avec l’aide de Saint-Just, Robespierre imposera la liberté des cultes, tentant de les dépasser pour instaurer les bases d’une morale commune. Le premier article du décret relatif à la morale publique ne laisse pas de doute sur le mal à combattre : « le peuple français reconnaît l’existence de l’Etre suprême et l’immortalité de l’âme ». Sans être forcément très convaincu d’en appeler à l’Etre suprême, Robespierre décide de clôturer le cycle des « proscriptions intestines ». Mais voici que la mécanique infernale des dénonciations repart de plus belle. Voici que les principes de la justice révolutionnaire se trouvent codifiés en instrument de gouvernement. Robespierre perd le contact avec sa base et n’entend plus la demande des Français.

La suite est inscrite dans le grand rouleau du temps : la Révolution va dévorer l’Archange, ses visions et ses amis. « La mort est le commencement de l’immortalité ». La Révolution ouvre une séquence qui ne s’est jamais refermée : la République logée dans l’Etat bâti par les pouvoirs autoritaires dont elle a fini par venir à bout et en s’appropriant ses rouages.

Marcel Gauchet conclut : « comme ce mariage est resté inavoué, il a laissé se perpétuer les deux mémoires antagonistes issues de l’événement révolutionnaire et de cet échouage sur le roc implacable du politique. D’un côté, les célébrants de la République des principes, qui ne veulent rien savoir de son impossibilité à se concrétiser et pour lesquels il va de soi que les idées justes ont vocation à l’emporter, peu importe dans quelles conditions. De l’autre côté, les contempteurs horrifiés de la terreur, qui n’entendent retenir que les errements et les atrocités auxquels ces fameux principes ont donné lieu, en refusant de s’interroger sur ce qui les rend incontournables, en même temps que sur ce qui rend problématique leur consécration fonctionnelle. Les images de Robespierre dans la mémoire collective portent cet antagonisme à son degré le plus élevé, fort logiquement, puisqu’il joint en sa présence la défense inflexible des principes et leur dictature sanglante et stérile ».

Un livre magistral, dont une dernière conclusion débouche sur un désaccord de fond : « à tous ces titres, par conséquent, le diagnostic posé naguère par François Furet se voit ratifié : ‘la Révolution française est terminée’. Il le posait, en fait, en 1978, à l’orée de la période qui allait en consommer le bien-fondé dans la pratique ». Marcel Gauchet en dit trop, et certainement pas assez… du moins évite-t-il d’ouvrir le débat. C’est bien dommage.

Non l’arrivée de la « gauche » au pouvoir en 1981 n’a pas aboli la fracture « sociale et politique » qui continue à opposer profondément les deux France : celle des possédants, des CDI à celle des chômeurs, des CDD et des intermittents, celle des villes à celle des territoires périphériques, celle de l’ordre à celle des gueux, ou des sans-dents, celle des places piétonnes arborées à celle des ronds-points.

En définitive, le diagnostic posé jadis par Albert Soboul, Albert Mathiez, Maurice Agulhon et d’autres se trouve, lui-aussi, ratifié : la Révolution française a donné lieu à une exacerbation paroxystique de la lutte des classes. Et celle-ci n’est pas prête de se terminer… Le mouvement des Gilets jaunes en atteste, mais aussi les multiples jacqueries européennes en train d’ébranler l’arbitraire de la Commission néo-libérale de Monsieur Jean-Claude Juncker…

 
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Bonne lecture, à la semaine prochaine.

Richard Labévière
14 janvier 2019

1 Eric Hazan : Une histoire de la Révolution française. Editions de la Frabrique, septembre 2012.
2 Marcel Gauchet : Robespierre – L’homme qui nous divise le plus. Editions Gallimard, septembre 2018.

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