Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

RUSSIE-SYRIE-ONU : TRÊVE DE PLAISANTERIE !

Nous ne le redirons jamais assez, mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde. Cette pensée profonde du prix Nobel de littérature, Albert Camus devrait être gravée en lettres d’or sur la façade Napoléon III de l’hôtel particulier situé 37 quai d’Orsay dans le très chic septième arrondissement de Paris. Il abrite le non moins célèbre ministère des Affaires étrangères auquel les affaires sont de plus en plus étrangères. Cette maxime devrait imprégnée la pensée de tous les diplomates français jeunes ou moins jeunes pour leur éviter de sérieuses embardées diplomatiques. Exercice dans lequel, confessons-le, ils excellent avec une maestria qui mérite louange.

Il n’ait pas un jour au cours duquel la fine fleur de la diplomatie française ne se fourvoie dans des chemins sans retour, confondant raison et passion. Le pire des travers pour un diplomate digne de ce nom. La bourde est rapidement mise à jour mais ils ou elles recommencent comme si de rien n’était. L’arrogance à la française dans ce qu’elle a de plus insupportable pour les chancelleries étrangères. Elle contribue à entamer le maigre crédit dont disposait encore la diplomatie française à l’ancienne sur le grand échiquier international.

Aujourd’hui, c’est une diplomate de très haut vol, qui gagne à se faire connaître, qui tient le haut du pavé mais surtout le bas de l’échelle de la compétence. Une prétendue experte reconnue du monde arabe et des questions onusiennes mais surtout une grande ignorante des pratiques diplomatiques nous en fournit un précieux exemple.

UNE PRÉTENDUE EXPERTE DU MONDE ARABE ET DES QUESTIONS ONUSIENNES

De qui est-il question ? D’une charmante personne qui porte le doux nom qui sonne breton, d’Anne Guéguen. Elle occupe actuellement les fonctions de représentante permanente adjointe de la France auprès de l’ONU à New York depuis le 24 avril 2017. Nous sommes dans le haut du panier de la diplomatie française.

Depuis septembre 2016, elle exerçait les fonctions de conseillère politique/coordinatrice politique des affaires du Conseil de sécurité à la Représentation de la France auprès de l’Organisation des Nations-Unies à New-York. Auparavant, Anne Gueguen avait servi pendant 3 ans comme numéro deux à l’Ambassade de France à Tunis (2013-2016). Elle a également travaillé plus de sept ans en tant que fonctionnaire internationale au Département des affaires politiques du Secrétariat des Nations Unies à New York, où elle a occupé différentes fonctions, au sein de l’équipe de surveillance des sanctions contre Al-Qaida et les Talibans, puis au bureau du Secrétaire général adjoint pour les affaires politiques et enfin à la division pour le Moyen Orient et l’Asie occidentale, où elle était en charge du Proche Orient (2006-2013).

Anne Gueguen a aussi occupé les postes de sous-directrice d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au Quai d’Orsay (2004-2005) ; de première secrétaire à la mission permanente de la France auprès des Nations Unies à New York, en charge des dossiers Afrique du Nord Moyen Orient (2000-2004) ; de deuxième secrétaire au Caire en charge des affaires politiques et de la presse (1997-2000) et a suivi plusieurs dossiers de la zone Afrique du Nord et Moyen-Orient au début de son parcours professionnel à l’administration centrale (1994-1996). Anne Gueguen est diplômée de l’Institut d’Etudes politiques et licenciée d’arabe. Elle est Chevalier de l’ordre national du mérite1. Un tremplin pour une suite de carrière brillante. Sa Carrière est déjà bien remplie, preuve que la valeur n’attend pas le nombre des années pour faire un brillant parcours dans la Maison des bords de Seine.

UNE GRANDE IGNORANTE DES PRATIQUES DIPLOMATIQUES

Que lui vaut l’honneur des gazettes nationales en cette fin d’année 2019 ? Mécontente de la position adoptée par la délégation russe, ainsi que par celle de la Chine (veto) sur un projet de résolution (porté par l’Allemagne, la Belgique, et le Koweït !) autorisant le renouvellement de l’aide humanitaire transfrontalière en Syrie2, Anne Guéguen, agissant en qualité de chargée d’affaires a.i. de la Grande Nation a pris les grands airs de la vertu outragée. Enfourchant le cheval de bataille de l’ambassadrice des États-Unis (une débutante incompétente qui s’est déclarée « en état de choc après ce refus irréfléchi, irresponsable et cruel qui aura des conséquences désastreuses »), notre péronnelle s’est sentie poussée des ailes. Elle a jugé, dans la salle du Conseil de sécurité de l’ONU, avec l’assurance propre aux incompétents « irresponsable et sinistre de mettre ainsi en péril l’aide humanitaire international à la Syrie et à la survie de milliers de personnes »3. Rien de moins !

Qui êtes-vous, Madame Sans-Gêne, pour tenir de tels propos aussi peu diplomatiques à l’encontre d’un grand peuple qui a payé un lourd tribut à la victoire contre le nazisme ? Vous démontrez ainsi à la face du monde votre ignorance crasse des principes fondamentaux tels qu’ils découlent de siècles de pratique diplomatique.

Tout d’abord, vous ignorez que tout ce qui est excessif est insignifiant comme le rappelle ce maître de la diplomatie que fut Talleyrand. Ce qui vaut pour les rapports humains en général, vaut a fortiori, si n’est plus, dans le domaine de la diplomatie. L’excès de vos propos vous rabaisse au lieu de vous grandir. Êtes-vous consciente que vous confondez diplomatie avec insultes, provocations, mensonges proférés au nom des droits de l’homme, de la démocratie, de la compassion humanitaire ? Mais, ce qui est plus grave, est que vous jetez le discrédit sur la diplomatie française en montant sur le porte-bagages de la bicyclette américaine.

Avez-vous lu l’excellente enquête du Washington Post sur 18 années de guerre américaine folle en Afghanistan4 et sur leur déroute actuelle dans ce pays ?5 Cela vous conduirait à relativiser vos critiques sur la Russie et, peut-être, à les réorienter sur les Américains qui détruisent petit à petit le multilatéralisme qu’ils avaient porté sur les fonts baptismaux en 1945. Combien ont-ils déchiré de traités au cours des dernières années (nucléaire iranien, accord sur le climat de la COP21, FNI…) ? Combien d’organisations internationales souffrent-elles de leurs caprices (UNESCO hier, OMC aujourd’hui) ? Pourquoi Washington refuse-t-il d’adhérer au statut de la Cour pénale internationale ? Mais, toutes ces positions sinistres ne semblent pas émouvoir votre cœur de midinette.

Ensuite, vous ignorez que par les fautes répétées de la diplomatie française depuis la fin de l’année 2010, notre pays ne joue plus le moindre rôle dans le règlement du conflit syrien. Les seuls qui tiennent les clés du problème sont Iraniens, Turcs et Russes. L’art de la diplomatie consiste parfois à trouver les mots justes pour expliquer des choses complexes. En diplomatie, pour être écouté, il faut peu communiquer. Morale, compassion et communication, votre devise rompt avec une tradition bien établie de la raison d’État.

Ce n’est pas avec ce genre de propos déplacés – vous êtes tout à fait dans la droite ligne de Gérard Araud – que la France pourra remettre, ne serait-ce qu’un orteil sur le territoire syrien, le jour où la paix sera revenue. Elle se marginalisera encore plus. Le poids des mots compense rarement le choc de l’impuissance. Vous devriez méditer ce qu’écrivait notre compatriote, Jean-Marie Guéhenno (ex-directeur du DOMP à l’ONU) en 2108 :

« Il y a une raison à l’ambiguïté des résolutions du Conseil de sécurité : on y trouve rarement un accord stratégique sur la politique et le talent des diplomates consiste à trouver des mots qui masquent les différences, mais n’apportent pas de réponses opérationnelles claires ».

Par ailleurs, vous ignorez que, si tant est que les droits de l’homme sont un élément de notre fameuse « diplomatie des valeurs » ou plus exactement la « diplomatie des bonnes intentions », cette dernière ne peut se substituer de manière crédible à la seule qui compte, la « diplomatie des intérêts ». Et cela est d’autant plus vrai que la France n’a pas eu un comportement des plus responsables en mettant de l’huile sur le feu d’une guerre civile qu’elle a, pour sa part, contribué à transformer en guerre régionale et internationale. Avez-vous oublié les paroles mémorables d’un certain Laurent Fabius qui décrétaient que les petits gars d’Al Nostra (organisation terroriste labélisée comme telle) faisaient du bon boulot ?

Avez-vous oublié que les forces spéciales françaises stationnaient en Syrie sans le moindre mandat express de l’ONU ? Avez-vous oublié que la France a accusé récemment le régime syrien d’avoir utilisé des armes chimiques contre sa population mais que les enquêtes sérieuses ont démontré qu’il s’agissait de vulgaires « bobards » ou « fake news » ?6 Ne pensez-vous pas qu’avec un si lourd passif, la diplomatie française et ses diplomates sont les plus mal placés pour administrer des leçons de morale à la Russie ? Le triste spectacle, que nous offrons à la face du monde (crise des gilets jaunes + grèves dures sur les retraites + entorses régulières à la morale publique des principaux dirigeants de notre pays), n’est certainement pas de nature à mettre en accord nos paroles et nos actes. Un minimum de retenue serait le bienvenu.

Enfin, vous ignorez manifestement que le président de la République a entamé une réévaluation de sa politique vis-à-vis de la Russie depuis la rencontre de Brégançon en août 2019, a multiplié les gestes pour normaliser notre relation avec Moscou (Cf. la récente rencontre de Paris sur l’Ukraine en format Normandie), entend utiliser son dialogue avec Vladimir Poutine comme une sorte d’alliance de revers contre une administration américaine imprévisible et peu soucieuse de la voix de ses idiots utiles d’alliés ? Est-ce que ce genre de déclarations publiques irresponsables et contreproductives – ceci n’exclut certainement pas des échanges francs et directs avec vos collègues russes dans la plus grande discrétion à New York – sont de nature à renforcer la confiance entre nos deux pays pour approfondir le champ de nos accords et limiter celui de nos désaccords ? Une grande diplomatie est avant tout une diplomatie globale et non segmentée. La diplomatie de la vertu n’a rien à voir avec la diplomatie du déni.

À ce stade d’inconséquence et d’incompétence sur la diplomatie, la politique étrangère, la grammaire des relations internationales, votre prestation, Madame, relève du pathétique, pour ne pas dire du comique si le sujet n’était pas sérieux. Continuez à nous faire suivre vos brillants exploits sur votre compte Twitter ! Cela promet d’autres franches rigolades. Merci pour ce moment, comme dirait l’autre

« L’ensauvagement des mots précède l’ensauvagement des actes » (Mona Ozouf). C’est bien connu, « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’avenir ; on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir » (La langue du IIIe Reich, Victor Klemperer). Dans la diplomatie, plus que dans toute autre discipline, si la parole est d’argent, le silence est d’or. Combien sont les diplomates français qui tombent à pieds joints dans ce travers de la surenchère du langage sans subir les foudres de leur hiérarchie ? Qui plus est sont appelés aux plus belles Carrières dans la diplomatie française en récompense de leurs bourdes inacceptables. Anne Guéguen devrait se souvenir que la diplomatie, surtout dans la sphère multilatérale qu’elle est censée parfaitement maitriser, a pour mission essentielle de parer les chocs qui peuvent conduire à la discorde et à la rupture comme l’écrivait Gabriel Hanotaux en 1938.

Notre représentante permanente adjointe de la France auprès de l’ONU à New York est, comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, elle fait du Orwell sans le savoir surtout lorsqu’il écrivait que « le discours politique est conçu de manière à faire apparaître les mensonges véridiques et le meurtre respectable ».

 
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En dernière analyse, cette diplomatie de l’anathème peine à dissimuler les extrêmes faiblesses d’une diplomatie pusillanime qui n’a rien apporté de bon en Syrie depuis une décennie. Trêve de plaisanterie lorsqu’il s’agit de la Russie et de la Syrie à l’ONU !

Jean Daspry
30 décembre 2019

1 www.onu.delegfrance.org
2 Benjamin Barthe, Les civils fuient l’avancée des forces syriennes vers Idlib, Le Monde, 27 décembre 2019, p. 6.
3 Maurin Picard, À New York, la Russie déclare la guerre au multilatéralisme, Le Figaro, 23 décembre 2019, p. 7.
4 Maurin Picard, Trump va-t-il abandonner l’Afghanistan aux Talibans. Afghanistan, l’Amérique face au spectre de la défaite, Le Figaro, 27 décembre 2019, pp. 1-2-3.
5 Patrick Saint-Paul, Un autre Vietnam, Le Figaro, 27 décembre 2019, p. 1.
6 https://lesakerfrancophone.fr/le-point-sur-les-attaques-chimiques-bidon-en-syrie

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