Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

SAINT BONIFACE EXCOMMUNIE BACHAR !

Depuis le début de la crise syrienne, Saint Boniface cultivait un recueillement tout œcuménique, ne sachant pas comment les choses tourneraient, hésitant donc à choisir purgatoire, paradis ou enfer pour le salut de son IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Dernièrement – plus précisément le 21 août dernier -, alors que la messe est pratiquement dite, il remonte en chaire pour nous asséner une vérité toute homélique : « Les Russes, pas plus que les Occidentaux ne peuvent imposer leur solution en Syrie ». On le sait, ce n’est pas vraiment une découverte, mais bon, le plus étrange est à venir !

En effet, depuis l’hiver 2011/2012 – la crise syrienne s’est transformée en « une guerre civilo-globale » foncièrement différente de la précédente guerre civilo-régionale du Liban (1975 – 1990). Elle superpose cinq niveaux de conflictualités complémentaires, interactives et récurrentes : Etats-Unis contre Russie ; Arabie saoudite contre Iran ; Turquie contre Kurdes ; jihadistes globaux (Al-Qaïda) contre jihadistes locaux (organisation « Etat islamique »/Dae’ch) ; Israël contre Iran, Hezbollah libanais et le monde entier.

Saint Boniface : « Vladimir Poutine vient de proposer aux Européens de payer la reconstruction de la Syrie afin de permettre aux réfugiés qui ont fui le pays de pouvoir y revenir. Cette proposition peut apparaître tentante pour les Européens. L’Europe est rentrée dans une profonde crise du fait de l’afflux de réfugiés notamment Syriens. Les pays de l’Est s’opposent à tout accueil sur fond de propagande ouvertement raciste, l’Allemagne subit la montée en puissance de l’extrême droite, et l’Italie, pays fondateur de l’UE, l’a même vue arriver au pouvoir à partir de thématiques d’hostilité aux réfugiés. Endiguer le flux voire permettre leur retour permettrait de calmer la crise qui secoue profondément l’UE ». C’est écrit avec les pieds, mais ce n’est pas le point…

Vladimir Poutine ne propose pas aux Européens – essentiellement à l’Allemagne et la France – de « payer » la reconstruction de la Syrie qui se fera sous tutelle russe d’abord, en partenariat avec la Chine et l’Iran. Mais il tient à associer Berlin et Paris sur les deux plans essentiels de l’aide humanitaire et du retour des réfugiés, et ce pour trois raisons principales : 1) éviter l’unilatéralisme d’une Pax Russiana qui serait comptable de tous dysfonctionnements à venir ; 2) éviter les précédents de l’ex-Yougoslavie ayant nécessité l’installation durable de plusieurs forces de stabilisation des Nations unies, onéreuses en hommes et matériels (elles sont toujours sur le terrain) ; 2) enfin, éviter des enfermements bilatéraux avec les Etats-Unis, la Turquie et l’Iran pour enclencher un « processus, le plus inclusif possible », comme cela permit de finaliser la reconquête d’Alep.

Au passage, Saint-boniface nous assène l’inévitable couplet boboloïde sur les pays de l’Est « racistes » qui ne souhaitent pas accueillir toute la misère du monde… La situation en Hongrie et en Roumanie est, certainement plus complexe que ne le laissent entendre les anathèmes bonifaciens. Quant à celle de l’Italie, elle relève – en tout cas pour une bonne partie – d’une absence cruelle de politique construite de l’UE qui n’a jamais été capable de mettre en place les mécanismes de défense et de sécurité nécessaires au fonctionnement de l’espace Schengen ! Difficile mais sans surprise, lorsqu’on ne sait pas où sont ses propres frontières !

En dernière instance la question se pose de savoir qui a demandé à Messieurs Sarkozy et Cameron de mettre par terre la Libye de Kadhafi – avec la bienveillante complicité de Barack Obama – pour prétendre y installer une « démocratie parlementaire » à l’européenne ? Qui ? et Pourquoi a-t-on, après le changement de régime, laissé se transformer la Libye en « Etat-failli » aux mains de factions islamistes et mafieuses, justement passées maîtresses dans le commerce des migrants ? Faudrait-il aussi être capable de se poser les bonnes questions sur les raisons profondes de la montée en puissance des extrême-droites et des populismes européens.

Saint-Boniface n’évite pas non plus le couplet dédié à une Turquie en position de s’adonner au chantage aux réfugiés afin de forcer la porte d’entrée de l’UE. Visiblement, il n’est pas au courant qu’Ankara a renoncé depuis longtemps à cette éventualité de plus en plus improbable pour jouer davantage la carte d’une surenchère entre l’OTAN et le Groupe de Shanghai. Enfonçant une série de portes mal ouvertes, notre prédicateur n’a pas bien préparé l’enrobage de ces certitudes.

Plus étonnante encore est l’extrême onction centrale : « Qui ne peut souhaiter mettre fin à la guerre civile syrienne et au calvaire de sa population ? Mais la ficelle paraît un peu grosse. Car passer par pertes et profits tout ce qui s’est passé reviendrait à exonérer Bachar El-Assad de tous les crimes qu’il a commis, de sa répression sanglante tout en permettant à la Russie et à l’Iran de continuer de contrôler à peu de frais la Syrie. Car présenter Bachar comme le garant de la souveraineté syrienne est largement une fiction, tellement il est dépendant de ses protecteurs étrangers ». Peu de frais ? Il vient d’affirmer qu’il veut faire payer les Européens… Faudrait savoir.

La morale toujours, mais avec de gros sabots plus que de grosses ficelles, pour rappeler que la guerre, ce n’est pas bien… Mais la leçon dérape méchamment lorsque notre prêcheur laisse entendre que Bachar al-Assad serait le seul criminel de guerre de la guerre civilo-global de Syrie, faisant totalement abstraction des abominations commises aussi par les factions jihadistes protégées, sinon armées par Washington, Riyad, Tel-Aviv, Londres et Paris. Personne ne prétend qu’une guerre civile est une partie de campagne !

Le partenariat stratégique noué par Damas avec Moscou depuis les années 1970, ultérieurement avec Téhéran à partir de la guerre contre l’Irak (1980 – 1988), semble choquer Saint Boniface beaucoup plus respectueux – du moins taiseux – sur le Pacte du Quincy, ayant arrimé l’Arabie saoudite aux Etats-Unis pour des rasions pétrolières depuis les accords de Yalta (février 1945) ! Saint Boniface est aussi moins regardant au sujet des aides israéliennes apportés aux terroristes d’Al-Qaïda sur le plateau du Golan, sans parler des matériels français livrés aux égorgeurs des Chrétiens de Maaloula et de bien d’autres villages des régions à majorité chrétienne.

Quant à la « fiction » qui voudrait présenter Bachar comme le seul garant de la souveraineté syrienne, on doit très durement rétorquer à sa Sainteté qu’elle ne relève ni de Moscou, ni de Téhéran, étant d’abord l’affaire des Syriens eux-mêmes et de l’Etat syrien avant d’être celle d’un redresseur de torts parfaitement ignorant des réalités syriennes.

Mais le pompon de son éminence bonifacienne est là : « Bachar El-Assad a gagné son pari en intensifiant la répression tout le temps et en libérant les islamistes radicaux qu’il avait emprisonnés il a réussi à étouffer l’opposition modérée – qui il est vrai n’a pas beaucoup été aidée et même a été abandonnée par les Occidentaux. Il est resté au pouvoir au prix de la destruction de son pays de 500 000 morts dont il est responsable pour la majeure partie, et de 12 millions de déplacés (…) Par rapport à Dae’ch, Bachar El-Assad n’est pas un rempart mais un sergent recruteur tellement sa politique sectaire et répressive suscite la douleur et la haine. Bachar doit partir à la suite d’une négociation et non pas d’une intervention militaire extérieure. La Russie comme l’Iran, a les moyens d’imposer cette solution puisque sans eux Bachar n’est plus rien ». Le style s’est encore dégradé, le contenu aussi !

Si Saint-Boniface avait pris le temps de lire l’excellent Jours tranquilles à Damas1, dont prochetmoyen-orient.ch a parlé la semaine dernière, il saurait que le président syrien a dû, effectivement libérer des jihadistes à la demande de… l’Arabie saoudite. En effet, Riyad avait posé cette exigence sine qua non pour que « ses » opposants acceptent de participer aux travaux de la conférence « Genève-II » en janvier 2014. Ne voulant pas laisser enfermer Damas dans une posture qui lui aurait fait porter – seule – le chapeau d’une rupture des discussions, Moscou avait aussi engagé le président syrien à procéder à ces libérations en signe de bonne volonté, pour assurer l’avenir de la négociation onusienne menée par l’excellent Staffan de Mistura. Et si ces gens – aussitôt libérés – ont rejoint les rangs des égorgeurs, il faut plus en demander les raisons à Riyad et Washington qu’à Damas et Moscou !

Quant à l’autre fiction d’une « opposition modérée » abandonnée à son triste sort par les Occidentaux, il s’agit de rappeler que la prétendue « Armée syrienne libre » (ASL) n’a vécu que quelques mois avant d’être absorbée par des groupes jihadistes qui ont trouvé très judicieux de conserver le nom et la marque de fabrique. A partir de l’été 2012, entre l’armée gouvernementale syrienne/ses alliés et les groupes terroristes/jihadistes, il n’y a rien – absolument rien -, sinon des sigles et autres appellations incontrôlées, agitées par les « résistants » de Damas-sur-Seine, les Filiu et compagnie qui osent comparer les candidats français au jihad aux… Brigades internationales de la Guerre d’Espagne… Pardon, pardon, mille pardon : il y avait les fameux Casques blancs, ONG jihadiste inventée par les services britanniques pour aider les « opposants modérés » à renverser Bachar al-Assad !

Encore et encore une fois, attribuer la totalité des morts de la guerre civilo-globale de Syrie à la seule responsabilité de Bachar al-Assad confine à la malhonnêteté intellectuelle la plus crasse. Quant au fait d’affirmer que Moscou et Téhéran ont la possibilité d’imposer le départ du président syrien, c’est – une fois de plus – bien mal connaître la réalité syrienne et son contexte régional. Que Bachar al-Assad ne puisse jamais devenir le président de la Confédération helvétique paraît une sérieuse évidence, mais qu’il doive absolument quitter les scènes syrienne et proche-orientale est une autre affaire qui dépasse – sans doute – les déviations mystiques de Saint-Boniface et de ses inspirateurs.

Surnommé par ses enfants de cœur – « l’homme qui ne sourit jamais » – parce qu’il porte toute la douleur du monde sur ses frêles épaules, Saint Boniface a transgressé, au moins une fois, cette lourde destinée : sur la photo qui illustre l’encart publicitaire de son dépliant « La Géopolitique – 48 fiches pour comprendre l’actualité ». 192 pages pour dix euros, avec un savon d’Alep pour l’achat de deux exemplaires. Ses bouquins-plaquettes : la géopolitique pour les nuls, les surdoués, les analphabètes, les Végans et autres minorités d’avant-garde, moulinent la même farine sentencieuse, bourrée d’OGM idéologiquement corrects.

 
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La foultitude de ces prédications religieuses réhausse-t-elle le rayonnement mystique de l’IRIS. Pas si sûr ! Après avoir fait le catéchisme à nombre de diplomates du Qatar et rédigé quelques rapports sur « la géopolitique du football » au bénéfice du même vilain petit émirat, l’IRIS a, visiblement décidé d’adopter l’évangile syrien ayant cours dans d’autres sacristies : Quai d’Orsay, Elysée, Observatoire-syrien-des-droits-de-l’homme, Casques-blancs, Libération, Le Monde, Mlle -Âge-Tendre et Le Figaro. Faut bien vivre…

Richard Labévière
27 août 2018

1 François Janne d’Othée : Jours tranquilles à Damas. Riveneuve-Editions, mai 2018.

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