Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

SAINTE SOPHIE : CONTRESENS GEOPOLITIQUE, ERREUR HISTORIQUE ET FAUTE METAPOLITIQUE !

En 1453, Constantinople à peine conquise par les puissantes armées ottomanes, le Sultan Mehmed 2 engageait la conversion de la Basilique Saint-Sophie, marquant ainsi durablement dans les esprits, le grand bouleversement géopolitique qui venait de secouer l’Europe. Il concrétisait par la même occasion, une ancienne prophétie du prophète Muhammad.

Devenue Mosquée Aya Sofia, celle qui fût le haut lieu et l’édifice religieux majeur de la chrétienté orthodoxe durant des siècles devenait pour presque 500 ans, l’un des joyaux de la Sublime Porte, aux côtés des lieux saints de l’Islam de La Mecque, Médine et AL Qods (Jérusalem).

Entretemps, l’émergence du modèle républicain laïc porté par le fondateur de l’Etat Turc moderne, Mustafa Kemal, et la disparition du califat, s’est également accompagnée d’une nouvelle conversion cette fois séculaire. La Mosquée Aya Sofia devenant en 1935, un musée « pour l’offrir à l’humanité » selon les termes d’Atatürk. Comme si l’ancienne basilique devait cristalliser à elle seule, tous les grands soubresauts politiques de cette région du Monde si stratégique.

Evidemment, en mobilisant l’histoire, l’on comprend aisément toute la portée symbolique profonde de la geste identitaire du président turc Erdogan dans sa décision de réhabiliter Aya Sofia dans son ancien statut de Mosquée.

Conséquence de deux décennies politiques où le ré-ancrage de la Turquie à sa mémoire impériale ottomane et son ancien leadership islamique ont fait office de fonds de commerce électoraliste opportun pour l’AKP, cette nouvelle ligne idéologique répond néanmoins à une aspiration populaire surprenante mais bien réelle en Turquie, et généralement méconnue des analystes Occidentaux. Elle s’est exprimée longtemps dans la persistance d’un fondement panislamique profondément ancrée dans l’inconscient collectif des Turcs et que plusieurs décennies de nationalisme laïc à marche forcée n’ont jamais vraiment réussi à effacer.

Pour autant, cette énième transformation spectaculaire de Sainte Sophie voulue par le président Erdogan interpelle. Surtout si l’on doit considérer la place très singulière du religieux en Turquie, certainement le pays musulman le plus tolérant en matière sociétale, bien loin du rigorisme du Golfe ou de la pudibonderie du Maghreb. Et c’est peut-être justement là que le bât blesse.

Classé au patrimoine mondial de l’Unesco, le statut culturel neutre de Sainte Sophie singularisait la République Turque par rapport à d’autres Etats Européens dont les anciens vestiges cultuels musulmans ont été détruits ou dégradés, parfois transformés en porcheries comme en Grèce ou réaffectés en cathédrales comme c’est le cas en Espagne de la Giralda de Séville ou la Mezquita, la grande mosquée de Cordoue. D’ailleurs toutes les revendications pour transformer ces dernières en musées à l’exemple de Sainte-Sophie sont restés lettres mortes.

Dans le contexte mondial de montée des extrémismes religieux, le président Erdogan qui s’est toujours fait le chantre d’un improbable « islamisme » ouvert, aurait pu être mieux inspiré en encourageant par exemple dans l’enceinte de Sainte Sophie, l’aménagement d’un espace spirituel partagé par les cultes musulmans et chrétiens, dans une démarche de communion interreligieuse et de dialogue des civilisations qui aurait profondément marqué les esprits. Ce qui aurait eu comme autre avantage de renforcer l’identification de pont culturel de la Turquie et la vocation cosmopolite ancienne d’Istanbul sur laquelle d’ailleurs, la politique touristique du pays communique énormément.

En lieu de cela, en bon petit soldat de l’idéologie sectaire des Frères Musulmans, le chef d’Etat Turc a préféré la petite satisfaction d’une décision symbolique électoraliste au prix d’un coût géopolitique bien plus désastreux qu’il n’en parait.

Ainsi, par la reconversion de Sainte Sophie, ce n’est pas seulement à la désapprobation des opinions publiques occidentales dont il se fiche que le président Erdogan expose son pays, mais bien plus au fait d’avoir heurté durablement la sensibilité d’une chrétienté orthodoxe chez qui la dimension symbolique du religieux compte encore beaucoup. Notamment chez les Russes pour qui le patriarcat de Moscou s’inscrit naturellement dans la continuité historique et spirituelle de ce qui fût Constantinople.

Certes, la réaction officielle de Moscou s’est faîte relativement discrète et plutôt conciliante en apparence, citant le vieux credo du respect de la souveraineté des Etats. Mais par beaucoup d’aspects, il est probable que ce nouvel épisode autour de Sainte Sophie impacte durablement le débat intellectuel Russe qui jusque-là développait des thèses civilisationnelles et culturelles plutôt bienveillantes à l’égard du Monde de l’Islam, prônant par certains aspects un rapprochement s’inscrivant dans le partage des valeurs traditionnelles communes fortes en opposition à l’image d’un Occident dont la modernité du relativisme sociétal et la mise en cause des piliers anthropologiques de la famille sont perçus par une majorité de Russes comme un véritable épouvantail. En somme, un débat qui se positionne bien loin des théorèmes occidentaux sur le clash des civilisations ou encore de la répression brutale de Pékin à l’égard de ses minorités musulmanes.

Mis en parallèle avec l’originalité d’une politique russe d’intégration de l’Islam au récit national bien pensée et la large tolérance fait aux pratiques culturelles musulmanes (et pas seulement dans le Caucase où les expressions les plus conservatrices comme la polygamie ou le voile intégral sont de fait admises) mais également dans tout le reste de la Russie, il sera aisé de comprendre combien la décision du Président Erdogan peut-être lourde de conséquences.

D’ailleurs, il suffit de se remémorer avec quels honneurs et gestes de déférence, Vladimir Poutine avait reçu le président Turc lors de l’inauguration en grande pompes de la nouvelle Mosquée de Moscou. Poutine cherchait à créer une nouvelle centralité musulmane autour du Caucase pour contrecarrer la dangereuse influence wahhabite qui a ensanglanté la Tchétchénie dans les années 90 et avait habilement tenté de donner à Ankara un rôle de caution religieuse pour mieux arrimer les populations musulmanes russes à un courant religieux turc largement traversé par le soufisme et considéré à juste titre comme beaucoup plus proche des valeurs russes.

Mais à cette occasion tout comme à travers ce triste épilogue autour de Sainte Sophie, le président Erdogan n’a pas semblé comprendre toute la portée profonde d’une décision qui risque de le décrédibiliser durablement à l’égard d’un partenaire et rival russe sans qui, paradoxalement, il n’aurait réussi à faire passer son pays en l’espace de quelques années, du statut de puissance économique émergente à celui de puissance stratégique régionale incontournable.

Mais au-delà de ces niveaux d’analyse, derrière ce qui se relève être une grossière erreur de jugement politique du chef d’Etat Turc, se cache peut-être l’expression d’un phénomène plus profond, à cheval entre la symbolique religieuse, la survivance des vieilles rivalités impériales et la guerre de l’image à l’heure des réseaux sociaux et de l’instantanéité des nouvelles convulsions émotionnelles de l’ingénierie sociale..

Pour Erdogan, plus qu’un acte historique marquant les esprits, cette décision s’inscrit dans quelque chose relevant plus de la métaphysique politique où l’entremêlement du religieux, de l’inconscient collectif des peuples, de la psyché des dirigeants et de la confrontation de leurs egos viendraient à supplanter les outils classiques de l’analyse stratégique. Bref, s’agirait-il d’un retour à cette mythologie géopolitique si cher jadis aux intellectuels nazis ? En tout cas, nous n’en sommes peut-être pas si loin…

Hicheme Lehmici
27 juillet 2020

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