Observatoire Géostratégique

numéro 231 / 20 mai 2019

SOMMET D’HANOÏ : LAISSER DU TEMPS AU TEMPS…

« La paix est une création continue » (Raymond Poincaré). Après Singapour (juin 2018)1, c’est au tour d’Hanoï d’accueillir le sommet entre le président américain et son homologue nord-coréen les 27 et 28 février 2019. Moins d’un après an leurs premières retrouvailles sur le sol asiatique, les deux chefs d’État se rencontrent pour tenter de trouver une solution à la question lancinante de la dénucléarisation de la péninsule coréenne et de mettre un terme à une situation de ni guerre ni paix qui se prolonge depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme le savent les experts de la chose internationale, la négociation diplomatique n’est pas un long fleuve tranquille. Elle demande volontarisme et patience afin de bâtir la confiance, élément indispensable à tout accord de quelque nature qu’il soit : politique, diplomatique, économique, commercial, sécuritaire, militaire, culturel, migratoire…

On l’aura compris, il est impensable d’imaginer raisonnablement que la confiance puisse se substituer à la défiance en un tournemain. C’est pourquoi, une négociation, comme celle qui a été lancée en 2018 par Donald Trump et Kim Jong-un, risque d’être longue et de connaître des hauts et des bas. Mais, c’est à ce prix que sera peut-être trouvé, le moment venu, un consensus entre les deux parties qui les satisfassent autant qu’il les déçoive. Avant d’étudier les résultats concrets de ce sommet Trump/Kim Jong-un, il importe de nous interroger sur les clés du succès d’une négociation et sur les paramètres positifs de cette rencontre.

Ainsi, nous disposerons d’un tableau clinique exhaustif révélé par une approche sémiologique2, nous permettant d’appréhender objectivement les raisons de l’échec d’Hanoï3 et les perspectives probables qui s’offrent raisonnablement pour l’avenir aux chercheurs et aux diplomates dans cette région du monde pour le XXIe siècle.

LES CLÉS DU SUCCÈS D’UNE NÉGOCIATION

Bien que la technique de la négociation diplomatique ne soit pas une science exacte4, elle répond à quelques règles tirées d’une pratique qui remonte à la nuit des temps5. Comment résumer ces clés du succès de manière pragmatique et non idéologique ? Pour simplifier la présentation, elles s’organisent autour de trois dimensions principales classiques : temporelle, spatiale et conjoncturelle.

Une dimension temporelle

Ce grand maître de la diplomatie que fut Talleyrand résume à la perfection l’importance de cette dimension dans la pratique de la négociation à travers sa formule bien connue : « La patience doit être un des premiers principes de l’art de négocier ». Dans ce domaine, nous nous trouvons dans le temps long qui caractérise le temps diplomatique. Nous sommes à cent lieues du temps médiatique et de son buzz. L’échelle temporelle n’est pas la même. Certains experts et autres praticiens segmentent cet outil à la disposition des politiques et des diplomates en trois temps successifs : la négociation, puis le marchandage et enfin la signature. L’essentiel, lorsqu’on se lance dans une négociation – et cela d’autant plus qu’elle est complexe -, consiste à établir au préalable à quoi l’on veut aboutir et comment on entend y parvenir. Tout en sachant que pour parvenir au résultat recherché, le chemin le plus sûr n’est pas toujours la ligne droite. Comme le soulignait un expert de la négociation : « Le diplomate doit débrouiller les questions les plus compliquées qui n’existeraient pas s’il n’y avait pas de diplomates ». Et du temps, l’on n’en a jamais assez pour simplifier les problèmes complexes à l’intention de ses mandants d’autant que le diable se cache dans les détails. Par ailleurs, comme le souligne justement Harold Nicolson : « Les hommes politiques, à la différence des diplomates, n’ont pas le temps d’apprendre les leçons de l’histoire ». Et, Dieu sait qu’elles sont importantes pour faire table rase du passé. En dernière analyse, rien n’est plus dangereux que de fixer des dates butoirs irréalistes au début du processus de négociation. Nous en avons aujourd’hui une parfaite illustration avec l’échéance du 31 mars 2019 décidée arbitrairement comme date de clôture du « Brexit ». Cela conduit immanquablement à de sérieuses déconvenues. Rappelons que la négociation sur le nucléaire iranien a duré plus d’une dizaine d’années. Si le négociateur doit être le maître des horloges, il doit également évoluer librement dans l’espace.

Une dimension spatiale

Plus une négociation s’étale dans le temps, plus il est important de ne pas l’enfermer dans un lieu unique ! En effet, on le voit avec la Conférence du désarmement dont le siège se trouve à Genève et dont les experts tournent en rond sur les bords du Lac Léman sans avancer sur la voie du désarmement général et complet. Le dépaysement d’une négociation peut contribuer à détendre l’atmosphère et à donner de l’air à une discussion complexe et ardue. On sait que l’essence même de la diplomatie consiste à rapprocher des points de vue divergents par le biais de la négociation. Et, pour y parvenir, rien ne doit être négligé pour créer les conditions idoines à la recherche du consensus. Comme le rappelle si justement Roland Dumas : « Il faut faire preuve de beaucoup de considération (envers ses adversaires) pour éviter d’avoir à faire des concessions ». Et, l’un des moyens bien connu pour manifester cette considération indispensable au succès de la négociation consiste à déplacer les négociateurs vers un lieu où celui qui doit concéder se sentira en confiance. Trouver le pays tiers idéal pour détendre l’atmosphère. Dans le cas qui nous intéresse, il était impensable que la discussion entre chefs d’État se déroule, du moins au départ, aux États-Unis. Dès lors, le choix se porte sur l’Asie, Singapour d’abord, Hanoï ensuite. Kim Jong-un a ainsi l’impression vraie ou fausse, de se trouver en terrain connu. Et, l’on alterne les États qui accueilleront les sommets successifs. Chacun redonne un nouveau souffle alors que le soufflet pourrait retomber. Si le négociateur doit être maître de la géographie, il doit également saisir l’opportunité d’une conjoncture favorable. Ce que les experts qualifient de « fenêtre d’opportunité ».

Une dimension conjoncturelle

En politique étrangère comme dans la diplomatie, les données n’ont jamais varié, seuls les facteurs varient. Et, parfois, ils peuvent être positifs et d’autres fois être négatifs. La conjoncture est à la négociation ce que le catalyseur est à la réaction chimique. Elle ne se produit, en présence des éléments qui vont se rencontrer, qu’à la condition que l’environnement global s’y prête. Une conjoncture défavorable est la pire ennemie du négociateur surtout dans la phase ultime d’une négociation. Elle peut mettre à bas tous les efforts consentis par les parties pour parvenir à l’accord. Comme le déclare le président iranien, Hassan Rohani : « La négociation est une première étape pour entrer dans une interaction constructive avec le monde ». Contrairement à ce que pensent quelques experts, voire quelques diplomates bornés ayant trop le nez sur le guidon, il est impossible de déconnecter une négociation de son environnement global. Plus il est dégradé, moins il y a de chance de surmonter les divergences de fond entre négociateurs. Même si l’obtention d’un accord est un art qui ne se fonde sur aucune règle établie, il suppose que le temps soit venu dans le lieu idoine de faire les derniers compromis, les plus difficiles en pratique. Et, c’est à ce genre de nuance que l’on peut discerner les véritables négociateurs des amateurs car il est toujours particulièrement délicat de trouver le bon moment pour négocier, de savoir si les acteurs sont mûrs pour le faire. Nous ne sommes plus dans la chimie mais dans l’alchimie (diplomatique).

Une fois ces éléments généraux posés pour clarifier le débat, il importe de faire appel à la météorologie locale à Hanoï pour savoir quel est le temps qu’il fait à l’occasion de ce sommet bilatéral.

LES PARAMÈTRES POSITIFS DE LA NÉGOCIATION

Si l’on prend le soin de passer du cadre de la négociation à ses acteurs, le moins que l’on puisse dire est que ces derniers semblent, dans le contexte actuel et en théorie, disposés à effectuer un pas dans la bonne direction. Procédons par la méthode des cercles concentriques en partant des deux acteurs principaux (États-Unis et Corée du nord) pour élargir le débat à l’autre partie concernée au premier chef (la Corée du sud) et au pays hôte du sommet (le Vietnam).

États-Unis et Corée du nord6

Chacun de deux protagonistes du sommet d’Hanoï espère tirer son épingle du jeu en créant une dynamique positive de négociation.

Le moins que l’on puisse dire est que Donald Trump n’est jamais là où on l’attend. Censé appuyer sur le bouton nucléaire pour anéantir la Corée du nord et son autocrate hier, il joue aujourd’hui la carte de la diplomatie, de l’apaisement7. Censé être imprévisible, il l’est moins que d’autres qui se parent des plumes du paon. Objectivement, il fait plus avancer la cause de la paix que celle de la guerre : négociations avec les Talibans pour se sortir du bourbier afghan ; retrait des troupes américaines de Syrie pour se sortir du guêpier de l’Orient compliqué ; pression sur l’allié saoudien afin qu’il privilégie la voie diplomatique pour en finir avec la sale guerre du Yémen, recherche d’un consensus avec Pékin pour régler le différend commercial… C’est que le 45ème président des États-Unis qui n’est pas passé par les grandes universités américaines est un pragmatique qui ne s’embarrasse ni de théories fumeuses, ni d’idéologies encombrantes. Comme monsieur Jourdain qui faisait de la prose sans en avoir conscience, Donald Trump fait du Bismarck sans le savoir (« La diplomatie sans les armes, c’est la musique sans les instruments »). Après avoir manié le tweet belliqueux durant la première moitié de son mandat, il met à profit la seconde pour capitaliser sur la force pour faire avancer la cause du dialogue, de la négociation. Confronté à des difficultés internes et alors qu’il a passé le cap de la première moitié de sa mandature, Donald Trump cherche un succès externe en pouvant se prévaloir d’être le premier à avoir mis fin à l’état de guerre avec la Corée du nord et d’avoir libéré les États-Unis du risque d’une attaque nucléaire de Pyongyang. Et pour parvenir à ses fins, le président américain fait fi du pessimisme du Département d’État et des analyses négatives de ses services de renseignement sur l’abandon par la Corée du nord de son programme nucléaire.

De son côté, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, bien qu’il ne se trouve pas sous la pression de son opinion publique, a tout intérêt à faire quelques compromis (lesquels ?) pour sortir de l’ornière, de l’impasse dans laquelle il se trouve en raison des sanctions américaines multiples dont il est l’objet. Depuis son arrivée au pouvoir en 2011, il n’a eu de cesse de promettre à ses concitoyens une amélioration de leurs conditions de vie par rapport à celles héritées de son père, Kim Jong-il. Le dirigeant nord-coréen fait le pari de la carte Donald Trump dont le mandat à la Maison Blanche s’achève dans moins de deux ans.

L’on sait que la dernière année est une année blanche tant elle est monopolisée par les lourdes contraintes de la campagne électorale. Un accord avec Washington offre une perspective prometteuse pour l’avenir : alléger, si ce n’est effacer, le poids des sanctions américaines, permettre une relance de la coopération avec Séoul, diminuer la dépendance vis-à-vis de Pékin et de Moscou. On mesure ainsi les multiples intérêts d’un accord pour le régime de Kim Jong-un8. Surtout, il ne faut pas laisser le soufflet retomber. Il faut battre le fer quand il est chaud afin d’obtenir le meilleur résultat. Qu’en est-il du côté du frère sud-coréen ?

Corée du sud

Du côté de Séoul, le moins que l’on puisse dire est que l’on envisage d’un très bon œil un accord conclut par son voisin avec Washington. Le président Moon Jae-in est lui aussi pressé que les deux principaux concernés par la négociation (Américains et nord-coréens) autant pour des raisons internes (il se trouve à deux ans de la fin de son mandat) et externe (rendre irréversible le rapprochement avec la Corée du nord). Ce qui signifie que Séoul serait disposé à faire des concessions importantes pour prix de la paix avec son menaçant voisin, voire en rêvant un peu, pour celui d’une réunification à l’Allemande. Pyongyang vaut bien une messe. Le temps est propice à un accord. Encore faut-il le saisir. Comme le sait le dirigeant sud-coréen, « En diplomatie, les seuls traités durables seraient les traités conclus entre les arrière-pensées » (Comte de Saint-Aulaire, 1953). La diplomatie est une question de technique. Le sentiment ne fait faire que des bêtises. Il s’agit de voir clair un peu avant les autres, et de deviner, ce qui est plus difficile, les réactions des imbéciles, l’écrivait le diplomate-écrivain, Jacques de Bourbon-Busset. Quid du pays hôte ?

Vietnam

Après un sommet historique à Singapour, vient le temps du sommet symbolique à Hanoï. Le Vietnam souhaite se présenter en modèle d’une réconciliation avec un État (les États-Unis) avec lequel on a conduit une guerre longue et meurtrière. Le choix de Hanoï serait une concession faite par les Américains aux nord-coréens qui auraient préféré Danang. Par ailleurs, le Vietnam souhaite se présenter en modèle économique pour Pyongyang. Les Vietnamiens veulent faire d’un pierre trois coups : renforcer leur partenariat stratégique avec les Américains et avec les Sud-Coréens tout en maintenant des « rapports fraternels » avec la Corée du nord9.Ils entendent saisir l’occasion de ce sommet pour tirer leur épingle du jeu sur le plan diplomatique et économique.

On l’aura compris, tous les acteurs de cette pièce de théâtre – dont nous ne voyons pas ce qui se déroule en coulisses – ont des intérêts convergents de circonstance à trouver un accord à échéance raisonnable.

En diplomatie, n’oublions pas que l’on finit toujours par récolter ce que l’on a semé ! Surtout lorsque la conjonction astrale est favorable aux négociateurs.

LES RÉSULTATS PROBLÉMATIQUES DU SOMMET D’HANOÏ

Un accord de cette envergure n’est jamais le fruit du hasard, faut-il le souligner. Il suppose un important travail en amont (le plus souvent conduit dans l’ombre et dans la discrétion) des plénipotentiaires des chefs d’État à qui ils rendent compte régulièrement. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut parvenir à un accord en bonne et due forme comportant des avancées concrètes significatives. Or, nous n’en sommes manifestement pas là.

Un important travail en amont

Pour juger de la progression de la négociation bilatérale, il convient de s’attacher à analyser trois dimensions complémentaires.

Une dimension humaine. Les qualités du négociateur sont déterminantes pour le succès d’une négociation. Dans le cas de figure – nous sommes dans l’incapacité de nous prononcer sur les négociateurs nord-coréens -, le plénipotentiaire (celui qui a les pleins pouvoirs) américain de Donald Trump est le secrétaire d’État (l’équivalent de notre ministre des Affaires étrangères), Mike Pompeo. L’homme est aussi rond dans son allure que carré dans son approche. Notons qu’il s’est entretenu individuellement avec ses homologues indien et pakistanais afin de leur demander d’éviter « de nouvelles actions militaires » après que l’Inde ait annoncé avoir effectué des bombardements contre un camp d’entraînement islamiste au Pakistan10. Il agit ainsi en médiateur. Ancien directeur de la CIA (le service de renseignement extérieur américain homologue de notre DGSE), il s’est rapidement mis dans la peau du chef de la diplomatie. Il est vrai qu’il sait parfaitement ce que les mots de discrétion et de secret signifient. Il les applique sans la moindre difficulté à la négociation avec la Corée du nord. Et ces qualités sont essentielles pour conduire des discussions portant sur des sujets aussi sensibles que le programme nucléaire de Pyongyang, les sanctions américaines, les garanties de sécurité à donner à Séoul.

Une dimension diplomatique. La diplomatie n’est pas une science mais un art tout en exécution. L’important dans ce type de négociation est de créer un climat de confiance avec ses interlocuteurs au fur et à mesure des sessions de négociation tenues aux États-Unis, en Corée du nord et dans des pays tiers. Sans la confiance, l’obtention d’un accord robuste est exclue. Or, de ce que nous savons par les informations savamment distillées par les deux parties (l’intoxication n’est jamais exclue), les discussions ont été nombreuses, mobilisant tant le secrétaire d’État, Mike Pompeo que l’envoyé spécial pour la Corée du nord, Stephen Biegun11. Le moins que l’on puisse dire est que les deux négociateurs ont tout fait pour mettre le maximum de chances de parvenir à une déclaration commune à Hanoï qui traduise une avancée réelle depuis Singapour. Mike Pompeo évoquait dans un entretien avec CNN : « une réduction substantielle du risque « nord-coréen qui pourrait favoriser une levée partielle des sanctions américaines »12. Nous nous trouvons au cœur de la dialectique de la négociation diplomatique : chacun doit avancer une carte pour conduire l’autre à faire de même. La question est de savoir qui doit faire le premier pas pour en finir avec le cercle vicieux et entrer dans un cercle vertueux.

Une dimension symbolique. Dans une rencontre présentant un tel enjeu interne et externe pour les deux principaux protagonistes, il existe une dimension irrationnelle qu’il importe de prendre en compte pour apprécier le périmètre des concessions, leur signification réelle. Par la mise en œuvre in concreto du principe do ut des (donnant-donnant) que certains qualifient de diplomatie des petits pas, les deux chefs d’État peuvent créer une atmosphère de confiance réciproque durable. Celle-ci peut alors déclencher une spirale de prévisibilité qui entraînera de nouvelles avancées sur les différents dossiers. Et, c’est ainsi que de proche en proche, la négociation débouchera sur un socle suffisamment solide et robuste pour conduire à un éventuel accord de paix qui viendrait couronner le tout. Dans cette dynamique vertueuse, la dimension symbolique des dirigeants prend le dessus sur les éventuels atermoiements des experts. Mais, nul n’est à l’abri d’un éventuel faux pas qui peut tout remettre en cause et l’édifice patiemment construit peut s’effondrer comme un vulgaire château de cartes. C’est pourquoi, il est important que les plénipotentiaires maintiennent un contact étroit pour prévenir toute interférence provenant des acteurs eux-mêmes (les cercles opposés à l’accord dans les deux États) ou des acteurs régionaux (Chine) ou extra-régionaux (Russie) qui pourraient trouver intérêt à torpiller l’accord.

Passons au contenu du consensus obtenu mais aussi à l’étendue du dissensus !

Un échec médiatique

À l’aune de ces trois critères, nous pouvons nous livrer à un travail d’exégèse des résultats de la rencontre d’Hanoï tout en étant bien conscient du fait que nous ne disposons pas nécessairement de tous les éléments concernés (textes in extenso des documents agréés, des documents comportant des parties entre crochets ainsi que les verbatim des conversations en tête-à-tête ou en formation élargie). Il convient bien évidemment d’aller au-delà de l’écume des jours que chérissent nos folliculaires ignares pour tirer les leçons de l’échec de ce sommet (« Donald Trump a quitté Hanoï les mains vides »)13 et pour tenter de comprendre les raisons de la raideur de Kim Jong-un14.

Le poids des mots et du protocole

À la condition expresse d’aller au-delà des formules rituelles creuses, une exégèse des mots permet de mieux appréhender l’atmosphère générale des discussions. Le ton est plutôt à la détente. Avant le tête-à-tête, Kim Jong-un a salué la « décision courageuse » de Donald Trump d’ouvrir un dialogue avec son pays. « Je suis convaincu qu’il y aura un excellent résultat que tout le monde saluera, et je ferai de mon mieux pour y parvenir », a promis le dirigeant nord-coréen. Il a proposé l’ouverture d’un bureau de liaison américain à Pyongyang. Le président américain s’est dit pour sa part « satisfait » de l’évolution de la situation depuis leur précédente rencontre même s’il a concédé que « certains voudraient que les choses aillent plus vite ». Il a dit s’attendre à ce que le sommet soit « un franc succès ». Le président américain a déclaré dimanche qu’il n’était « pas pressé » de voir la Corée du Nord renoncer à l’arme atomique et qu’il se satisferait d’une poursuite de la suspension des essais nucléaires de Pyongyang. A des journalistes qui lui demandaient mercredi si ces propos signifiaient qu’il avait renoncé à son objectif de dénucléarisation de la péninsule coréenne, il a assuré que « non ». On comprend ainsi que la démarche suivie relève d’une approche séquencée, de la diplomatie des petits pas pour créer la confiance.

De manière rituelle, à l’issue de leur entretien, Donald Trump et Kim Jong-un ont dîné en compagnie du secrétaire d’Etat Mike Pompeo, du secrétaire général par intérim de la Maison blanche Mick Mulvaney, de l’homme de confiance de Kim, Kim Yong-chol, et du ministre nord-coréen des Affaires étrangères, Ri Yong-ho. Cette dimension sociale permet d’informer les collaborateurs des deux présidents de la teneur de leur entretien entre quatre yeux et ainsi de bien cadrer les discussions du lendemain. Nous sommes ainsi dans une diplomatie très classique.

Les résultats décevants des discussions

Le sommet tourne court le 28 février 2019. Il se conclut sans accord malgré une réunion présentée comme « constructive ». Le président nord-coréen n’a pas encore souhaité faire le grand saut qui le priverait de son assurance tout-risque15. En effet, Washington et Pyongyang se donnent plus de temps pour trouver un « bon accord » alors que les deux États divergent sur une définition concrète du concept de « dénucléarisation » de la péninsule coréenne. Comme toujours dans ce genre de circonstances, il y a deux manières d’appréhender l’épilogue du sommet d’Hanoï. Les pessimistes diront qu’il s’agit de la chronique d’un échec annoncé tant les sujets de divergence sur la substance étaient nombreux et qu’il était chimérique d’attendre un accord au Vietnam16. Ils évoquent une « dynamique cassée »17, « l’amateurisme » de la diplomatie trumpienne18. Les optimistes soutiendront que la négociation n’est jamais un long fleuve tranquille. Ils citeront en exemple l’accord sur le nucléaire iranien qui a nécessité plus de dix ans pour être conclu. Dans ces conditions, est-ce anormal que les progrès ne soient pas toujours au rendez-vous ? D’un mal peut naître un bien. Or, nous ne savons pas grand chose à ce jour sur toutes les pierres d’achoppement qui expliquent cet échec. Sur quels sujets portent-elles ? Lors d’une conférence de presse, Donald Trump impute aux exigences de Kim Jong-un sur la question de la levée des sanctions et à un dissensus sur les sites nucléaires à démanteler19, l’absence d’accord. Mais, il évoque une atmosphère amicale des discussions. « La paix n’est pas un miracle qui tombe du ciel »20. La déception est grande à Séoul où le président Moon Jae-in avait placé de grands espoirs dans ce sommet, ayant pour ce qui le concerne, beaucoup investi dans son rapprochement avec la Corée du nord. La déception est également importante du côté du 45ème président des États-Unis soumis à un tir nourri de son ex-avocat, Michael Cohen lors de son audition par la commission d’enquête de la chambre des représentants (Washington, 27 février 2019)21. Il emploie des termes forts : « menteur, raciste, escroc » pour qualifier Donald Trump.

Les prochaines étapes

À ce stade, nous ne disposons d’aucune indication précise sur le calendrier des prochaines étapes. Une nouvelle rencontre a-t-elle été prévue ? Dans l’affirmative, à quel niveau ? Les chefs d’État disposent-ils d’un tableau clair des avancées et des reculs ? Nous sommes dans le brouillard de la diplomatie et cela est tout à fait normal après un échec retentissant. Tout ce dont nous sommes certains est que Donald Trump, qui tenait son deuxième sommet avec Kim Jong un après celui de Singapour le 12 juin 2019, a estimé que les divergences avec Pyongyang pourraient être surmontées avec le temps. Quant au secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, il a parlé de progrès réels enregistrés à Hanoï et s’est dit optimiste. La porte-parole de la Maison Blanche, Sarah Sanders indique, pour sa part, que les deux équipes avaient prévu de se « retrouver dans le futur ». Pouvait-il en être autrement ? La réunion d’Hanoï n’était-elle pas prématurée en raison des obstacles existant sur la voie d’un éventuel accord ? Était-elle utile aux négociateurs pour progresser en tentant de circonscrire le champ des désaccords ? Seul l’avenir ne nous le dira. Le simple fait de se rencontrer et de se parler est déjà un progrès en soi après des années d’invectives et de menaces de destruction. Comme le disait le chancelier Metternich : « le rôle du diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace ». Peut-on reprocher à Donald Trump d’avoir essayé de rompre avec les pesanteurs de l’Histoire ? Peut-on reprocher à Kim Jong-un de jouer avec le temps ?22

« Contrairement à une idée fort répandue chez les diplomates, un bon accord n’est pas celui qui vous donne toute satisfaction au détriment de l’adversaire, c’est celui qui donne aussi satisfaction à l’adversaire » (Christian Pineau, 1976). Règle trop souvent perdue de vue par les novices en diplomatie qui n’ont pas encore saisi la dimension humaine de la négociation. Rien ne sert d’humilier son interlocuteur. L’important est de le mettre en confiance, savoir céder sur l’accessoire pour mieux assurer le principal. Manifestement, force est de constater que cette confiance minimale n’était pas encore au rendez-vous d’Hanoï. Est-ce une surprise lorsque l’on pense au point de départ de cette négociation ? Quoi qu’on fasse, la diplomatie ne s’improvise pas. Mais, elle présente l’immense mérite de disposer de ressources pour sortir de situations délicates. Et, l’Asie est une région porteuse d’instabilité : situation en Afghanistan où les Talibans regagnent le terrain conquis, montée récente des tensions entre l’Inde et le Pakistan au Cachemire, visées hégémoniques stratégiques et commerciales de la Chine…

 
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Un apaisement sur le front de la péninsule coréenne serait le bienvenu en contribuant à une recomposition du rapport de force dans la région à l’image de la redéfinition des lignes de partage dans le monde. Rien n’est perdu d’avance. Tout est une question de patience et de confiance. Seront-elles au rendez-vous des prochaines rencontres bilatérales entre Américains et Nord-coréens si tant est que ces retrouvailles soient déjà programmées ? Nous sommes au cœur de l’incertitude stratégique qui caractérise le monde du XXIe siècle. Donald Trump et Kim Jong-un se révéleront-ils comme d’authentiques réducteurs d’incertitude ? Là est la question. En dernière analyse, le sommet d’Hanoï restera dans l’Histoire comme celui d’un paradoxe, celui des guerriers de la paix.

Guillaume Berlat
4 mars 2019

1 Guillaume Berlat, Singapour : le baiser de l’araignée, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 juin 2018.
2 La sémiologie ou séméiologie (du grec ancien σημεῖον, « signe », et λόγος, « parole, discours, étude ») est l’étude des signes linguistiques à la fois verbaux ou non verbaux. Pour Émile Littré le terme sémiologie se rapportait à la médecine. Il a ensuite été repris et élargi par  Ferdinand de Saussure, pour qui la sémiologie est « la science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale». Le terme synonyme sémiotique est utilisé par Charles Sanders Peirce 3, pour son approche de « la théorie quasi nécessaire ou formelle des signes », https://fr.wikipedia.org/wiki/Sémiologie.
3 Sébastien Falleti, Kim et Trump dans l’impasse nucléaire, Le Figaro, 1er mars 2019, p. 9.
3 Sébastien Falleti, Kim et Trump dans l’impasse nucléaire, Le Figaro, 1er mars 2019, p. 9.
4 Alain Plantey, La négociation internationale. Principes et méthodes, éditions du CNRS, 1980.
5 Francis Walder, Saint-Germain ou la négociation, Gallimard, 1958.
6 Gilles Paris/Philippe Pons, Trump et Kim, deux hommes pressés de s’entendre, Le Monde, 26 février 2019, p. 6.
7 Voici ce qu’il écrit dans l’un de ses récents tweets : « Les relations avec la Corée du nord sont les meilleures jamais eues pour les États-Unis. Aucun test [nucléaire ou balistique], les dépouilles rendues [de soldats américains mort pendant la guerre de Corée], les otages revenus [américains retenus en Corée du nord]. Bonne chance de dénucléarisation] ». On ne saurait être plus clair sur la volonté du président américain de tout faire progresser sur la voie d’un accord minimal, à défaut d’un accord global dans un premier temps.
8 Brice Pedroletti/Philippe Pons, Kim Jong-un, l’ami du rail, Le Monde, 28 février 2019, p. 22.
9 Bruno Philip/Philippe Pons, Le Vietnam, modèle économique pour la Corée du nord, Le Monde, 26 février 2019, p. 6.
10 Thomas Cantaloube, Y a-t-il un risque d’escalade entre l’Inde et le Pakistan ?, www.mediapart.fr , 28 février 2019.
11 Gilles Paris, Mike Pompeo, précieux maître d’œuvre de la diplomatie trumpienne, Le Monde, 27 février 2019, p. 2.
12 Gilles Paris/Philippe Pons, À Hanoï, Donald fait le pari de la confiance en Kim Jong-un, Le Monde, 27 février 2019, pp. 2-3.
13 Gilles Paris/Philippe Pons, Double revers pour Trump. À Hanoï, la diplomatie de Trump en échec, Le Monde, 1er mars 2019, pp. 1 et 2.
14 Sébastien Falleti, À Hanoï, le « Maréchal » n’a rien lâché, Le Figaro, 1er mars 2019, p. 9.
15 Yann Rousseau, Kim Jong-un résiste à l’offensive de charme de Donald Trump, Les Échos, 28 février 2019, p. 8.
16 Pierre Rigoulot, Sommet de Hanoï : « la crise nord-coréenne ne prendra fin qu’avec la chute du régime de Pyongyang », www.lefigaro.fr , 28 février 2018.
17 Yann Rousseau, Entre Kim et Trump, la dynamique est cassée, Les Échos, 1er-2 mars 2019, p. 6.
18 Gilles Paris, À Hanoï, la diplomatie de Trump victime de son amateurisme, Le Monde, 2 mars 2019, p .4.
19 Philippe Mesmer, Le maintien des sanctions entrave le rapprochement intercoréen, Le Monde, 1er mars 2019, p. 3.
20 Jean-Pierre Raffarin (propos recueillis par Marion Mourgue), « La paix n’est pas un miracle qui tombe du ciel », Le Figaro, 21 février 2019, p. 16.
21 Stéphanie Le Bars, Michael Cohen, témoin à charge du système Trump, Le Monde, 1er mars 2019, p. 5.
22 Yann Rousseau, Kim Jong-un en maître des horloges, Les Échos, 1er2 mars 2019, p. 6.

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