Observatoire Géostratégique

numéro 156 / 11 décembre 2017

SURPRENANTES ELECTIONS ALLEMANDES : ENTRE CENTRE ET MARGES…

Berlin, 30 septembre 2017.

Avant les élections, l’Allemagne semblait une île de stabilité dans la perception des grands médias internationaux. Le marché du travail tournait rond, s’approchant du plein emploi, les recettes fiscales étaient plus élevées que prévu, les finances publiques se montraient stables, la sécurité intérieure était maîtrisée, l’immigration réglée de main ferme, tandis que l’intégration des réfugiés suivait son cours. Quant aux questions en suspens, la Chancelière distillait la confiance, toujours dans l’esprit d’un « nous allons y arriver », traduction presque littérale du fameux « yes we can ». Dans ces conditions, on pouvait s’attendre à ce que les élections fédérales du 24 septembre dernier ne soient qu’une simple formalité : tout irait comme avant…

Mais cela ne s’est pas passé comme prévu ! En fin de compte, Mme Merkel et son parti – la CDU – ont gagné, mais la victoire a un goût amer et vire au « cauchemar », comme a titré le quotidien Bild. Les grands partis du centre bourgeois – CDU et SPD – qui gouvernaient en « grande coalition », ont gravement perdu. La CDU perd 8,6 % pour obtenir 33 % des votes et 246 des 709 sièges dans le nouveau parlement – son plus mauvais résultat dans l’histoire de la République Fédérale. Le SPD perd 5,2 %, totalisant seulement 20,5 % des votes pour 153 des sièges, également son plus mauvais score depuis 1949. La Gauche reste stable avec 9,2 % des voix et 69 sièges, de même que Les Verts avec 8,9 % et 67 des sièges. Ce sont deux autres partis qui profitent de l’électorat volatil : la FDP gagne 5,9 % pour obtenir 10,7 % des votes, à nouveau représentée au parlement avec 80 sièges. Et l’AfD – décrite comme populiste, nationaliste, xénophobe et d’extrême-droite -, passe de 4,7 % à 12,6 %, elle gagne 7,9 %! Pour la première fois, cette formation fait partie du Bundestag en obtenant 94 sièges. Dans les États fédérés de l’Est, l’AfD devient la deuxième force politique, en Saxe elle passe même à la première place de l’échiquier politique. Dans la stratégie des grands partis, quelque chose n’a pas fonctionné.

C’était la stratégie de la Chancelière d’établir, avec la CDU, un centre de gravité politique qui devait assurer l’équilibre du champ gravitationnel. Les autres partis se situaient près du centre ou dérivaient vers une périphérie plus ou moins marginale. Cette stratégie de la Chancelière, consistait à reprendre, de temps à autre, des thèmes majeurs des autres partis. Ces derniers devaient rester associés au centre, mais vidés de leur substance en devant redéfinir leur identité. Sinon, ils se trouvaient repoussés aux marges du spectre politique. Quand la CDU a absorbé le dossier de protection environnementale des Verts, ceux-ci cherchaient à redéfinir leur profil (un processus qui continue à ce jour). Quand la CDU a assimilé des thèmes néoliberaux du FDP, celle-ci sombrait dans l’insignifiance. Le SPD a subi, au cours des huit ans de la grande coalition, une érosion continue. Durant la campagne électorale, son candidat chef de file – Martin Schulz – a peiné pour tenter d’expliquer en quoi le SPD se distinguait de la CDU.

Quand en 2015, Mme Merkel a décidé – en solitaire – décide d’ouvrir plus largement les portes de l’immigration, c’était l’AfD qui canalisait le mécontentement de parties importantes de la société allemande. Lors des attentats islamistes de 2016 en Allemagne et en Europe, l’AfD enregistrait une nouvelle progression. Cette jeune formation politique se définissait par l’ensemble de ses rejets pour s’imposer comme « le parti-Anti ». Pendant ce temps, le gouvernement de Mme Merkel a modifié les modalités concrètes de l’immigration, devenant plus restrictives. Durant la campagne, Mme Merkel et M. Schulz répondaient aux citoyens inquiets face à une immigration incontrôlée et démesurée. Le duo Merket/Schulz disait aux « inquiets » qu’ils trouveraient les correctifs nécessaires dans les propositions de la CDU et du SPD. Parallèlement, le discours électoral dominant identifiait l’AfD à un simple parti d’extrême-droite, comptant bon nombre de nazis dans ses rangs… L’AfD elle-même évoluait dans cette direction. Une fois de plus, on a repris – et modifié – les dossiers portés par un autre parti qui était censé être rejeté aux marges du spectre politique. Ainsi, le centre « absorbant » devait se réaffirmer. Mais cette fois-ci, la stratégie n’a pas marché.

Après les élections, plusieurs officines ont lancé des enquêtes pour savoir pourquoi tant d’électeurs avaient voté pour l’AfD. Une étude conjointe de l’ARD et d’Infratest a mis en lumière trois thématiques d’un intérêt majeur pour les électeurs de l’AfD : 1) la lutte contre le terrorisme (69 %) ; 2) la lutte contre la criminalité (61%) ; 3) l’impact des réfugiés et des migrants (60%). Près de 60 % des électeurs de l’AfD se sont, ainsi prononcés en sa faveur, non pas parce qu’ils adhéraient à son programme, mais pour manifester leur déception et leur scepticisme envers les autres partis.

Par conséquent, nous sommes face à une perte de confiance, à une rupture entre la population et les acteurs politiques traditionnels. Le malaise exprimé se manifeste aussi dans un contexte plus large, excédant amplement les contours d’un débat germano-allemand.

Premièrement : l’Europe de l’Union européenne (UE) est perçue par une partie considérable de la population allemande comme un « Europe des bureaucrates », produisant de l’uniformité sans valeur identitaire propre. L’une des réactions s’est exprimée dans le retour à un « nationalisme panique », dont la AFD est le symptôme, au même titre que le Front National français et le UKIP britannique. Mais entre les falaises d’une conception stérile, homogénéisante et les précipices d’un nationalisme dépassé, il existe la troisième voie d’une Europe des différences, de la curiosité et du dialogue. La définition d’une telle Europe ne doit pas se limiter au fait qu’on possède un marché commun. Les dimensions culturelles doivent en être aussi des forces motrices, non pas comme un ajout extérieur mais bien comme des dimensions consubstantielles, organiques et structurantes ! Une telle Europe vivante incite et exige la participation active de ses citoyens.

Mais où est-on avec cette participation ? Les négociations sur le thème crucial du TTIP1, par exemple, ont été menées à huis clos, dans la plus grande opacité, à l’abri du regard des opinions publiques. Quand l’alliance Stop-TTIP – qui réunit plus de 300 organisations civiles en Europe -, a demandé – en 2014 – une audition publique au Parlement européen, la Commission européenne a refusé d’enregistrer cette initiative en tant qu’Initiative Citoyenne Européenne (ICE). Par la suite, la Commission n’a pas accepté l’audition. Quand l’Alliance présentait près de 3.3 millions de signatures contre le TTIP en novembre 2015, elle n’a toujours pu obtenir une audition. C’était seulement le 10 mai 2017 que la Cour européenne a revu le décret de la Commission en constatant que « la proposition d’ICE [Stop TTIP] était bien une expression de la participation effective des citoyens de l’UE à la vie démocratique de celle-ci ». Ainsi, la Cour s’est vue obligée de rappeler à la Commission que « le mécanisme de l’ICE [consiste] à améliorer le fonctionnement démocratique de l’Union en conférant à tout citoyen un droit général de participer à la vie démocratique ».

Deuxièmement : sur le plan économique, nous assistons à un déplacement massif des plaques tectoniques. Le dollar est en train de perdre son statut de monnaie de référence unique ; la Chine et la Russie construisent – avec leurs partenaires – la zone commerciale eurasienne, un projet d’infrastructures d’une ampleur de plusieurs billions d’Euros ; l’approvisionnement en énergie de l’Europe est débattu. Le partenaire commercial numéro un de l’Europe a répété de nouveau : « America first ! ». Où est-ce que l’Allemagne se situe dans tout ça ? On ne sait pas !

Un débat public sur ces thèmes essentiels n’a pas lieu, du seul fait déjà que l’information nécessaire fait cruellement défaut dans les grands médias. La grande majorité de la population allemande n’a jamais entendu parler de la Shanghai Cooperative Organisation (le pendant de l’OTAN), du BRICS Contingent Reserve Arrangement (une alternative à la Banque Mondiale), du BRICS New Development Bank (une alternative au Fonds Monétaire International), de l’Asia Infrastructure Investment Bank (un instrument clé du financement des nouvelles routes de la soie). Les questions fondamentales d’orientation ne sont pas posées, ni analysées, ni discutés dans l’espace public. Mais ce qui manque en termes de questions clairement articulées, est perçu par une partie de la population comme une incertitude diffuse qui fait peur. À la catégorie définie de « l’indigné » allemand (Wutbürger), il faut ajouter celle de « l’apeuré » (Angstbürger), qui est aussi devenu électeur de l’AfD.

Un troisième facteur empêche une participation plus active des citoyens aux processus politiques : la constellation de l’espace médiatique. À partir de 2014, les grands médias allemands ont basculé dans une information unilatérale jusqu’alors inconnue. En juin 2014, le Conseil consultatif de l’ARD, l’une des grandes chaînes de télévision publiques allemandes, réprimandait sa couverture du conflit en Ukraine, la qualifiant de « fragmentaire », « tendancieuse », « défectueuse » et « unilatérale ». Cela vaut également pour bien d’autres médias et bien d’autres sujets de politique extérieure et intérieure. L’information unilatérale ferme l’espace public aux questions, aux critiques et au débat citoyen. Elle induit une attitude passive. Beaucoup plus rarement, l’information engagée incite l’exercice du sens critique et fait surgir des « médias alternatifs ». Beaucoup d’entre eux sont eux-mêmes tendancieux, mais dans des directions différentes, certains manifestant une affinité envers l’AfD. L’écart entre les narratifs présentés au grand public – sur la scène du théâtre médiatique -, et les événements réels qui se passent en coulisses, a toujours existé, mais aujourd’hui, il s’est considérablement élargi.

Le CEO de Siemens – Joe Kaeser – interprète le résultat de l’AfD comme une défaite des « élites », qui n’ont pas su communiquer avec leur base. Le CEO de Volkswagen – Matthias Müller – fait du résultat électoral un constat honteux : « l’Allemagne a réussi politiquement et économiquement parce qu’on est un pays tolérant, cosmopolite et tourné vers l’international ». Qu’il en reste ainsi…

 
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Pour le moment, on ne sait pas encore quel gouvernement va voir le jour en Allemagne. La poursuite de la « grande coalition » reste l’une des possibilités. La coalition « Jamaïcaine » entre la CDU (noir), la FDP (jaune) et les Verts, représente une autre alternative. De toutes les façons, quelques leçons peuvent être déjà tirées : la prise de décisions de type seigneuriale, l’empêchement de débattre des questions vitales dans l’espace public, l’information unilatérale des grands médias, constituent trois facteurs qui ont largement contribué à l’épanouissement du « phénomène AfD ». Si les grands partis du centre bourgeois veulent convaincre l’électorat dans un processus démocratique vivant, il leur faudra travailler ces trois foyers d’incompréhensions et de malentendus afin de montrer des résultats tangibles et concrets : « Stand and deliver / or the devil, he may take you! »

Stefan Winter, philosophe.
2 octobre 2017

1 Projet d’accord commercial et de libre-échange entre l’Union européenne et les Etats-Unis.

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