Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

SYRIE : L’INSOUTENABLE LEGERETE DES CERTITUDES…

« Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées » (Georges Brassens). Nos gazettes préférées battent le rappel pour appeler notre attention sur la publication d’un nouvel ouvrage sur la Syrie dans son environnement régional1. L’auteur n’est pas un inconnu sur le sujet. Il est même un récidiviste, au sens littéraire et non pénal du terme, il va sans dire. Il s’agit de Jean-Pierre Filiu qui nous livre une somme de 300 pages2. Pour ce dernier ouvrage, l’auteur privilégie une approche atypique mais non dénuée de sens : retrouver à travers « un héritage délaissé » dans l’Orient compliqué « ces parallèles qui peuvent éclairer notre présent ». Mais pour sympathique qu’elle soit, cette démarche n’est pas exempte de critique dans sa vision actuelle. Aux exigences de la raison qui alimentent la première partie de son ouvrage, Jean-Pierre Filiu opposent les excès de la passion dans la seconde partie.

LES EXIGENCES DE LA RAISON : UN SUCCÈS RELATIF

La lecture de l’ouvrage est plaisante, agréable, le style est alerte, les connaissances historiques certaines. Les douze chapitres couvrant la période allant de « Saint Paul et la naissance de la chrétienté » jusqu’à celle récente intitulée : « Vertiges et impasses de la diplomatie » sont particulièrement documentés et, par voie de conséquence, particulièrement instructifs. L’auteur semble parfaitement à l’aise dans cette région qu’il a parcourue d’abord en tant que diplomate français, puis comme chercheur au CERI/Sciences Po. Il évolue comme un poisson dans l’eau. Nous avons droit à un survol de l’histoire de la région du Proche et Moyen-Orient avec ses interventions extérieures qui permet de mieux appréhender les méandres de « l’Orient compliqué ».

L’auteur nous livre des jugements parfaitement sentis sur le passé des relations entre l’Occident (États-Unis en particulier) et le clan Assad, sur les vicissitudes des relations franco-syriennes : « Les deux Assad sont parvenus à piéger leurs homologues français dans une relation exclusive, mêlée de fascination et de répulsion ». Une région que nous connaissons à travers notre histoire commune mais qui nous reste souvent étrangère tant nos dirigeants paraissent aveuglés par des visions simplistes et réductrices de sa complexité

LES EXCÈS DE LA PASSION : UN ÉCHEC ABSOLU

Chez Jean-Pierre Filiu, chassez le naturel, il revient au galop. Sa personnalité est celle d’un exalté, d’un entêté. Chez lui, tout ce qui est excessif est insignifiant. Il aurait dû méditer cette maxime de Talleyrand lorsqu’il était diplomate. Certaines de ses critiques de Joseph Kessel (« Et il se trouve encore des Kessel modernes prêts à banaliser de tels crimes, à défaut de donner un coup de main aux bourreaux ») et du général de Gaulle (… « il a quitté le pouvoir en 1946, sans être conscient qu’il a sabordé la position de la France en Syrie ») semblent exagérées surtout venant d’un esprit aussi clairvoyant dont les seuls titres de noblesse tiennent à ses erreurs répétées sur le diagnostic et le traitement des « révolutions arabes ».

Ses critiques sur la diplomatie française, pour légitimes et en partie fondées qu’elles soient, sont mal venues pour un ex-diplomate ayant quitté le Quai d’Orsay dans des conditions mystérieuses. Il est toujours facile de jeter la pierre à Kofi Annan mais que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première part. A-t-il oublié que la diplomatie est l’art du possible ? L’ONU n’est que le miroir de la défiance actuelle entre principaux États. La diplomatie efficace, ce n’est certainement pas le concours Lépine des gadgets impraticables sur le terrain. Jean-Pierre Filiu regrette que la fermeture de notre ambassade à Damas ne se soit pas accompagnée de la rupture des relations diplomatiques avec Damas. Perseverare diabolicum !

À quoi nous ont donc servi la fermeture de notre mission diplomatique et l’interruption de nos relations entre services de renseignement ? À rien, si ce n’est à nous transformer en spectateur impuissant de la crise syrienne et à quémander des informations à d’autres pays pour ne pas être totalement aveugles. Jean-Pierre Filiu ne cesse de ressasser ses vieilles lunes que sont la chimère d’une opposition démocratique modérée, de l’imposture de la Russie. Il aurait, une fois de plus, gagné à méditer cette réflexion du général de Gaulle en 1979 : « Pour pouvoir aboutir à des solutions valables, il faut tenir compte de la réalité. La politique n’est rien d’autre que l’art des réalités ». Les hommes ne sont pas nés loups, ils sont devenus loups. De tous les dangers, le plus grand est de sous-estimer son ennemi.

« Nul n’est prophète en son pays ». On peut cumuler deux casquettes, celle d’ancien diplomate et celle de chercheur dans un brillant institut de recherche sur les relations internationales, sans pour autant disposer d’une vérité révélée sur les « révolutions arabes ». Comme le souligne avec Justesse Milan Kundera : « une valeur galvaudée et une illusion démasquée ont le même pitoyable corps, elles se ressemblent et rien n’est plus aisé de les confondre »3. Et c’est bien de cela qu’il s’agit avec cet ouvrage sur la Syrie. Avec Edmond Rostand, nous pouvons affirmer que « ce n’est pas certes le monde naissant qui me fait peur, mais quelquefois le visage de ceux qui l’accouchent ». Qui prétend traverser la rivière est condamné aux contorsions. En effet, l’auteur est conduit à ces contorsions pour plier la réalité à ses idées. Si l’objectif annoncé de Jean-Pierre Filiu consistait à explorer le passé pour le présent, la cible est manquée.

Jean Daspry
20 mars 2017

1 Christophe Ayad, La Syrie, une très vieille histoire française, Le Monde, 2 mars 2017, p. 21.
2 Jean-Pierre Filiu, Le miroir de Damas. Syrie, notre histoire, La découverte, 2017.
3 Milan Kundera, La plaisanterie, Gallimard, 1968, p. 20.

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