Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

SYRIE : MICHEL DUCLOS, BOUVARD ET PECUCHET

SYRIE : MICHEL DUCLOS, BOUVARD ET PECUCHET

Le 26 juillet dernier, un ancien ambassadeur de France en Syrie (2006-2009) nous a livré une drôle de dissertation1, dont il est bien difficile de saisir la finalité, sinon le sens : critiquer le nouveau président de la République – mais on se sait jamais – tout en le flattant ? Appuyer d’éventuelles offres de services ? Réaffirmer son appartenance au camp néo-conservateur contre celui des gaullo-mitterrandiens ? Cultiver un ego estival en déshérence ? En fait, Michel Duclos craint que la création d’un « groupe de contact » composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, des puissances régionales et des parties liées au conflit ne soit pas suffisant pour régler la guerre civilo-globale de Syrie !

Avant d’enfoncer cette porte ouverte, faudrait-il encore apprécier l’état d’avancée des processus d’Astana et de Genève dont la France s’est exclue elle-même ! Faudrait-il aussi rappeler les avancées réalisées depuis la libération d’Alep en décembre 2016, avec l’instauration d’un cessez-le-feu, de zones de « désescalade » et d’un accord russo-américain pour l’Est de la Syrie. Faudrait-il enfin évaluer plus sérieusement l’implication centrale de la Turquie dans ces différentes évolutions, ainsi que celle de l’Iran depuis la signature – en juillet 2015 – d’un accord sur son programme nucléaire !

Fidèles à ses convictions néo-conservatrice, Michel Duclos désigne l’ennemi ! Citation : « faut-il laisser la clé des zones libérées – Raqqa, voire aussi la moyenne vallée de l’Euphrate – au régime Assad et accepter une extension de l’implantation iranienne au Proche Orient ? Ou faut-il contrer l’expansionnisme iranien ? Cela suppose alors un engagement politico-militaire allant au-delà d’une simple campagne armée ? La France a intérêt à favoriser cette seconde branche de l’alternative… » Si nous comprenons bien, il faut donc nous préparer… à faire la guerre à l’Iran !!! Notre Excellence ferait bien de réviser ses classiques, notamment l’humiliation de notre pays lorsque François Hollande – qui voulait « punir » Bachar – a dû rappeler – in extremis – nos soldats en septembre 2013. Avant de faire la guerre à l’Iran, conviendrait-il aussi de méditer nos propres erreurs dans celle que Saddam Hussein lui a menée de 1980 à 1988, avec les résultats que l’on connaît.

Mais notre géopoliticien du dimanche a, visiblement mieux à faire que de s’inscrire dans la longue durée. Et de nous asséner un big-bang conceptuel. Autre citation : « la situation actuelle n’est pas sans rappeler – ayons l’impertinence de le noter en ces temps de gaullo-miterrandisme triomphant – le rapprochement opéré par Jacques Chirac avec George W. Bush sur le Liban, en marge du soixantième anniversaire du Débarquement, en juin 2004. La question iranienne en Syrie pourrait être au couple Macron-Trump ce que la question syrienne au Liban avait été au couple – tout aussi improbable ! – Chirac-Bush ». Là, « l’impertinent» bascule carrément dans l’anachronisme, le contresens, sinon la cuistrerie.

Soyons sérieux ! Snobé par Bush lors du G-8 d’Evian de juin 2003 en raison de l’opposition française à l’invasion anglo-américaine de l’Irak, Jacques Chirac avait, effectivement demandé à ses conseillers (Jean-David Levitte et Maurice Gourdault-Montagne) de « trouver rapidement un truc pour se réconcilier avec le connard ! »2. Ce fut le lancement du projet de la résolution 1559, adopté par le Conseil de sécurité des Nations unies en septembre 2004 : un texte désastreux qui eût principalement trois conséquences : 1) armer le bras des assassins de Rafic Hariri ; 2) cristalliser la polarisation communautaire libanaise et l’influence du Hezbollah ; 3) enfin et surtout rayer d’un trait de plume quarante de diplomatie gaullienne – de troisième voie – au Proche-Orient, tout en favorisant la main mise sur le Quai d’Orsay, d’une bande de fous furieux responsables de l’actuelle disparition de la diplomatie française dans l’Orient compliqué !

Obsédé par le rôle personnel de Bachar al-Assad (ce qui n’est vraiment plus la question !), Michel Duclos déplore encore que « ses crimes », ni « son départ » ne soient « plus mentionnés comme impératif ». Les trop nombreuses victimes de la guerre civilo-globale de Syrie, sont-elles imputables au seul président syrien ? Là encore, notre ambassadeur devrait relire ses fiches, concernant initiatives et accords diplomatiques qui ont suivi la libération d’Alep, notamment les acquis d’Astana I, II et III : « mesures de confiances », « questions militaires » (échanges de prisonniers, zones de désescalade, amnistie de plusieurs groupes armés, etc). Sur tous ces sujets, l’excellent livre de Maria Khodynskaïa-Golenichtcheva, à paraître en octobre prochain aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, devrait l’aider à mieux comprendre ce qui s’est passé depuis qu’il a quitté Damas en… 2009.

Toujours est-il que Michel Duclos continue, inlassablement à lier la « stabilité future de la Syrie » à une « éviction d’Assad ». Multirécidiviste, dans le numéro 21 (été 2015) des Carnets du CAPS – Centre d’analyse, de prévision et de stratégie – du ministère des Affaire étrangères, Michel Duclos annonçait déjà la couleur dans cet autre morceau d’anthologie : « Bachar al-Assad – portait d’un dictateur ». Il y écrit notamment : « Isabelle Hausser, dans son roman-portrait Les couleurs du Sultan (il indique la maison d’édition) qui est sans doute la meilleure introduction au drame actuel de la Syrie, a mis en relief la signification profonde de cet épisode… » En lisant ce roman, assez moyen, chaque habitué de la lecture des TD (télégrammes diplomatiques) pourra y reconnaître les tics de langage de la correspondance du Quai (descriptif des faits et commentaires). En l’occurrence, il s’agit du récit circonstancié de la défection du général Manaf Tlass – le fils de l’ancien ministre de la Défense d’Hafez, ancien confident de Bachar -, exfiltré de Syrie par les services français ! Mais ce que ne dit pas notre biographe un peu cachotier… c’est que la romancière exceptionnelle en question n’est autre que sa propre compagne. Assez moyen aussi !

Bref, en achevant la lecture du « Pari risqué de la méthode Macron en Syrie », on ne peut qu’encourager le président de la République à remettre à plat notre diplomatie syrienne, à se méfier des docteurs Diafoirus3 version Michel Duclos, pour reprendre le dossier syrien compliqué avec des idées simples : levée des sanctions contre le peuple syrien, réouverture de notre ambassade à Damas et refondation de relations apaisées avec Moscou et Téhéran.

Richard Labévière

 

EN SYRIE, LES MOUCHES ONT CHANGÉ D’ANE…

« La pire erreur n’est pas dans l’échec mais dans l’incapacité de dominer l’échec » (François Mitterrand). À la fin de l’année 2016, nous nous nous étions livrés à l’exercice du bilan d’étape sur la situation en Syrie après la reprise d’Alep par les forces gouvernementales4. Depuis, ces dernières, avec l’appui de forces iraniennes et russes, ont repris du terrain, desserrant l’étau autour du régime syrien, rendant ainsi peu probable, à court terme, l’hypothèse d’un renversement de Bachar Al Assad5. Cette hypothèse, privilégiée par les chancelleries occidentales depuis le début des « révolutions arabes », relève désormais de la chimère. Certains, comme les États-Unis en tirent les conclusions qui s’imposent au nom d’un pragmatisme de bon aloi. D’autres, comme la France (en dépit de quelques évolutions sémantiques du président de la République, Emmanuel Macron relevées par le conseiller du Guide iranien6) pratiquent le grand écart diplomatique. Les premiers ont une chance de se réinsérer dans le grand jeu diplomatique dont le grand maître est Vladimir Poutine tandis que les seconds sont condamnés à rester au bord du chemin. À cet égard, la décision réaliste de Donald Trump de cesser de soutenir les rebelles syriens « modérés » (fin des livraisons d’armes décidées par Barack Obama en 2012), catégorie relevant des ODNI pour objet diplomatique non identifié7. Il est opportun de tirer les leçons de cet échec américain qui conduit Washington à changer son fusil d’épaule et devrait conduire, de la même façon, la France à faire table rase de la politique sarkhollandaise sur la Syrie.

La décision de Donald Trump traduit l’échec de la politique du changement de régime du président Barack Obama en Syrie

Elle scelle, de facto si ce n’est de jure, l’irréalisme, voire l’angélisme de tous ces Candide qui avaient imaginé que les mal nommés « printemps arabes » allaient déboucher sur un nouveau « Grand Moyen-Orient » (celui de George W. Bush) à la sauce Obama marqué au sceau du réveil des peuples et de l’instauration de la démocratie à l’occidentale dans toute la région. Elle constitue la preuve tangible des échecs de toutes les guerres conduites par les Américains, seul ou avec d’autres « idiots utiles », en première ligne ou masqués : Afghanistan (2001), Irak (2003), Libye (2010), Yémen (2015). Tableau de chasse auquel vient désormais s’ajouter la Syrie. Elle souligne le danger de ces aventures diplomatico-militaires hasardeuses dans lesquelles il n’existe pas une politique américaine unique et claire mais plusieurs politiques souvent contradictoires conduites par des acteurs étatiques (CIA, Pentagone, Département d’État…) sans parler des lobbies de l’armement et du pétrole si puissants Outre-Atlantique. Que dire du grotesque de la situation lorsque les rebelles armés par la CIA combattent d’autres groupes, arabes et kurdes, soutenus par le Pentagone. Que dire du grotesque de la situation lorsque les plus hauts dirigeants occidentaux, États-Unis en tête, considèrent comme imminente la chute de Bachar Al-Assad (Cf. les propos de Laurent Fabius en août 2012) et la prise du pouvoir par des rebelles modérés (qui n’ont jamais existé que dans l’esprit de quelques naïfs indécrottables)8. Que dire du grotesque de la situation lorsque ces mêmes dirigeants n’avaient pas prévu que la crise syrienne déborderait rapidement le cadre national pour devenir régionale et internationale. Une fois de plus, tout cela n’est pas très sérieux, relevant de la politique de Gribouille qui débouche sur des catastrophes annoncées par les Cassandre depuis le début des « révolutions arabes ».

La décision traduit, à ce jour, la pertinence de la RealPolitik de Donald Trump sur le dossier syrien

Que n’a-t-on entendu de ce président à la mèche blonde, inculte, imprévisible, irresponsable qui n’y connait rien en matière de diplomatie (Cf. ses récentes déclarations sur le Liban) et qui passe son temps à twitter tout et n’importe quoi (surtout la nuit) ? Comment succéder à un Barack Obama, nouveau Bismarck de la diplomatie américaine qui avait accumulé tant de « succès » tout au long de ses deux mandats dans toutes les grandes crises internationales, surtout au Proche et au Moyen-Orient ? Or, que fait le comique troupier sur le dossier syrien ? Une chose inimaginable pour l’élite de la Côte Est des États-Unis et pour nos intellectuels germanopratins ? Il fait appel à son bon sens. Il décide de faire de la lutte contre l’EIIL sa priorité, au détriment du combat contre le régime de Bachar Al-Assad même s’il le menace à une échéance non précisée. Il considère que le programme américain d’aide à des groupes rebelles syriens était « massif, dangereux et inefficace » dans l’un de ses Tweet (24 juillet 2017). Il décide, parallèlement, d’entreprendre de dialoguer avec son homologue russe, Vladimir Poutine (Cf. son entretien bilatéral en marge du sommet du G20 de Hambourg) qu’il ne se prive pas de critiquer par ailleurs, estimant que le président russe est incontournable sur le dossier syrien (Cf. processus de paix d’Astana lancé en sus de l’appui militaire au président syrien). Il estime, à juste titre, que la déstabilisation militaire de la Syrie est porteuse de tous les germes de problèmes : armes tombant entre de mauvaises mains ; exportation du terrorisme hors de la région proche et moyen-orientale (Europe, Afrique, Asie…), marginalisation diplomatique de l’Amérique laissant le champ libre à Moscou et à Téhéran… Tout ceci porte un nom, n’en déplaise à nos néocon, la RealPolitik ou le savoir-faire avec la réalité et non avec les rêves !

La décision rend encore plus urgente un aggiornamento d’Emmanuel Macron sur sa diplomatie syrienne, et plus largement encore, sur tout le dossier proche et moyen-oriental

Ce tournant majeur dans le conflit syrien, après la chute d’Alep, met la France face à ses responsabilités. Veut-elle, une fois pour toutes, changer son fusil d’épaule et cesser de s’en tenir à des évolutions sémantiques sans conséquence sur notre approche globale du problème ? Cela en rouvrant son ambassade à Damas pour être informée de la situation sur place9, en reprenant le dialogue avec le régime syrien quoi que l’on puisse penser de Bachar Al-Assad, avec tous les principaux partenaires (russe, syrien, turc…) et en finissant avec notre diplomatie d’exclusion mortifère, avec notre diplomatie moralisatrice inefficace, notre diplomatie de la com’ superficielle. Une diplomatie crédible se définit autour de facteurs positifs (contenu d’un accord global de sortie de crise dépassant la seule réponse militaire, la fin de la guerre ne signifiant pas la paix et la sécurité garanties10) et non autour de « lignes rouges » (utilisation d’armes chimiques, corridors humanitaires) comme le fait régulièrement Emmanuel Macron. Proposer la création d’un « groupe de contact » (incluant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité dont la France) comme il l’a fait récemment et comme l’idée en a été reprise par le nouveau ministre de l’Europe (qui ne fait rien) et des Affaires étrangères (qui sont souvent des étranges affaires) ne peut être critiqué dans son principe. Mais ceci ressemble à s’y méprendre à un constat d’échec de notre diplomatie passée qui nous vaut d’être absent de toutes les structures de négociation active (processus d’Astana ou processus Stafan da Mistura). Notre ambassadeur thématique en charge de la Syrie (basé à Paris) se contente de faire les sorties des grands hôtels où se tiennent les réunions sérieuses (dont nous sommes exclus) pour tenter de glaner quelques bribes d’information à la façon d’un journaliste. Est-ce bien sérieux ? Malheureusement, le temps diplomatique ne se rattrape pas. Le capital de confiance dont nous disposions dans le passé, surtout à travers le dialogue continu entre services de renseignement, a fondu comme neige au soleil. Il ne se reconstituera pas d’un coup de baguette magique, fût-elle jupitérienne. Il ne se reconstituera encore moins en suivant les conseils peu éclairés du maître de la confusion intellectuelle que fut notre ambassadeur à Damas (2006-2009), Michel Duclos dans sa récente tribune dans le Monde11. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

« Je n’aime pas la politique sentimentale et c’est la politique sentimentale qui nous replonge dans les malheurs de la révolution et de la guerre » (Talleyrand). Une fois encore, Talleyrand résume à merveille le temps particulier que nous vivons avec la reprise du dialogue américano-russe sur la Syrie qui se concrétise par l’instauration de zones de désescalade et la décision américaine de ne plus livrer d’armes aux rebelles modérés. L’affaire syrienne restera dans les annales comme l’exemple type de l’accumulation d’erreurs impardonnables des diplomaties occidentales sur une période de cinq ans (la durée de la Seconde Guerre mondiale), avec une mention particulière pour la diplomatie des deux experts de haut vol que furent François Hollande et Laurent Fabius (brillants produits de l’ENA et des grands corps que le monde entier nous envie sans oublier Alain Juppé). Car, en diplomatie comme en toutes choses, il faut savoir tirer, le plus rapidement possible, les leçons de ses erreurs, de ses bévues, voire de ses fautes. Il est grand temps pour Paris de tirer les conclusions de cette très étrange défaite qui se chiffre à la bagatelle de 350 000 morts et des millions de déplacés. Tout cela pour revenir à la case départ. Le retournement que nous avons opéré avec le maréchal Al-Sissi pour l’Égypte pourrait nous servir de modèle pour la Syrie. Comme l’aurait dit en son temps le commentateur de match de football, Thierry Roland pour signifier que le cours du jeu évoluait : « les mouches ont changé d’âne »… en Syrie.

Jean Daspry
31 juillet 2017
1 Le Monde : « Le pari risqué de la méthode Macron en Syrie ».
2 Richard Labévière : Le Grand retournement – Bagdad, Beyrouth. Editions du Seuil, 2006.
3 Prochetmoyen-orient.ch du 14 mars 2016.
4 Jean Daspry, Le chœur des pleureuses d’Alep : les leçons de Talleyrand, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 décembre 2016.
5 Syrie, Le chaos de la rébellion, la victoire de Damas, Le Monde, 27 juillet 2017, p. 1.
6 Kamal Kharazi, « Sur la Syrie, Macron est plus réaliste », Le Monde, 28 juillet 2017, p. 5.
7 Corine Lesnes, La CIA cesse de soutenir les forces anti-Assad, Le Monde, 22 juillet 2017, p. 2.
8 Laure Stephan/Madjid Zerrouki, La rébellion syrienne en perdition, Le Monde, 27 juillet 2017, pp. 2-3.
9 Richard Labévière, Il faut rouvrir notre ambassade à Damas, www.prochetmoyen-orient.ch , L’envers des cartes, 17 juillet 2017.
10 Éditorial, La guerre n’est pas finie en Syrie, Le Monde, 27 juillet 2017, p. 23.
11 Michel Duclos, Le pari risqué de la méthode Macron en Syrie, Le Monde, 26 juillet 2017, p. 25.

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