Observatoire Géostratégique

numéro 200 / 15 octobre 2018

TERRORISME : LE DRIAN ABUSE DU CHOUCHEN1

C’est proprement sidérant ! Les mots manquent… et on peine vraiment à comprendre les raisons de ce nouvel accident de la diplomatie française. Mardi dernier, le patron du Quai d’Orsay a appelé le « régime syrien » et son allié russe à la « retenue » à Idlib, craignant qu’une offensive contre cette province ne disperse les jihadistes « qui sont des risques pour demain ».

Alors que la reconquête de la province d’Idlib – à l’ouest d’Alep – a commencé (voir « Idlib : une schizophrénie occidentale » dans prochetmoyen-orient.ch de la semaine dernière), Jean-Yves Le Drian a déclaré sur une chaine de télévision en continu : « il y a un risque sécuritaire dans la mesure où dans cette zone se trouvent beaucoup de jihadistes, se réclamant plutôt d’AlQaïda, qui sont entre 10.000 et 15.000 et qui sont des risques pour demain pour notre sécurité», évaluant à « quelques dizaines » le nombre des combattants français parmi eux ». Il a ajouté qu’ils « risquent de se trouver dispersés si l’offensive syrienne et russe se mettait en œuvre dans les conditions que l’on imagine aujourd’hui ».

Évoquant aussi le risque d’une catastrophe humanitaire dans cette région où se trouveraient quelque trois millions de personnes (à voir…), il aussi affirmé que le précédent d’Alep, autre bastion terroriste libéré en décembre 2016, ne serait « rien par rapport à l’horreur que cela peut représenter ». Il s’est même trouvé un fonctionnaire illuminé des Nations unies pour prédire « la pire des tragédies humanitaires du XXIème siècle ». Diantre !

Que se passe-t-il en ce moment à Idlib ? Les civils qui ne servent pas de boucliers humains aux terroristes fuient massivement les zones de combat. Comme lors de la reconquête d’Alep, de Deir ez-Zor, de la Ghouta et de Deraa, l’armée syrienne et son allié russe ont, d’ores et déjà annoncé l’ouverture de couloirs humanitaires afin de faciliter l’exfiltration des zones de combat. Les affrontements finaux feront certainement des victimes civiles : la guerre civilo-globale de Syrie est, certainement une guerre extrêmement meurtrière, mais une fois la province d’Idlib libérée, la majorité de ses habitants regagnera la région, comme sont en train de le faire nombre de Syriens réfugiés au Liban.

Jean-Yves Le Drian s’est aussi inquiété d’un risque d’attaques chimiques à Idlib et a réitéré la « ligne rouge » française et la menace de nouvelles attaques aérienne contre la Syrie « si un recours à des armes chimiques létales était avéré (…) Il apparaît qu’il y a une espèce de préparation psychologique par certains intervenants russes d’une utilisation de l’arme chimique, qu’ils mettraient sur le compte de groupes terroristes», a encore précisé le ministre français des Affaires étrangères. A chaque nouvelle avancée de l’armée syrienne permettant de libérer une portion de son territoire national, le scénario est identique : crimes de guerre en préparation, attaques chimiques imminentes, associées à la menaces de possibles bombardements occidentaux !

De son côté, la Russie a pourtant réaffirmé, ce même mardi, que des groupes jihadistes (dont les tristement célèbres Casques blancs) préparaient la mise en scène d’une fausse attaque chimique qui serait ensuite attribuée au gouvernement syrien près d’Idlib. Le ministre français a, donc mis en garde la Russie, jugeant qu’elle avait plus à perdre qu’à gagner dans l’offensive. « Si la Russie prend le risque de renoncer à ses engagements de stabilisation de la zone d’Idlib, elle prend le risque aussi de se trouver totalement seule après un désastre dont il lui reviendra toutes les conséquences », a-t-il conclu. En guise de solitude, notre barde breton ferait mieux de faire sa propre introspection…

Un conseiller du Premier ministre syrien a, aussitôt réagi aux déclarations druidiques : « aucune déclaration des autorités françaises ne me surprend plus depuis que Le Drian a déclaré que la lutte contre les terroristes à Idlib mettrait en danger la sécurité européenne. Depuis le jour où le ministre français des Affaires étrangères a associé la sécurité de l’Europe au maintien des terroristes en Syrie, je ne m’étonne plus des déclarations de la France ».

Lors d’un entretien accordé ce vendredi 14 septembre à la chaîne Al-Alam, Abdelkader Azouz, conseiller du Premier ministre syrien, a aussi déclaré qu’il était habitué à de telles affirmations de la part des autorités françaises : « ce n’est qu’après la reconnaissance du Front al-Nosra comme groupe terroriste par les Nations unies, que les anciennes autorités du ministère français des Affaires étrangères l’ont à leur tour reconnu comme tel », a-t-il ajouté en concluant : « malheureusement, la France est devenue un simple outil dont se servent les États-Unis. En poursuivant ses violences et sa guerre d’usure, la France sert les intérêts de Washington ». Auparavant, le représentant syrien auprès des Nations unies, Bachar al-Jaafari, avait détaillé à la tribune du Conseil de sécurité, les effectifs des différents groupes terroristes retranchés à Idlib et la décision de Damas de libérer cette dernière région de l’occupation des jihadistes du Front al-Nosra.

Doit-on attribuer les derniers propos de Jean-Yves Le Drian à la plume de son indispensable conseiller Jean-Claude Mallet, surnommé au Quai d’Orsay « le Bolton français » ? Toujours est-il que cette déclaration contredit radicalement la position de la France rappelée lors de dizaines, sinon de centaines de sommets et réunions d’experts consacrés à la lutte anti-terroristes et la coopération internationale en la matière… et pas seulement depuis les attentats du 11 septembre 2001.

En définitive, qu’a dit notre ministre des Affaires étrangères aux autorités syriennes ? Gardez ces terroristes chez vous… même si la plupart d’entre-eux sont étrangers (en provenance du Caucase, de Chine, du Maghreb et d’Europe, etc.) ! Alors pourquoi les forces armées françaises ont-elles participé – depuis l’été 2014 – à la coalition menée par les Etats-Unis pour lutter contre la Qaïda, l’organisation « Etat islamique »/Dae’ch et d’autres groupes en Irak et, justement en… Syrie ? Il est vrai que Laurent Fabius avait osé déclarer que « les p’tits gars de Nosra font du bon travail… » et que « Bachar al-Assad n’avait pas le droit d’être sur terre ».

Décidément, dès qu’il est question de la Syrie, nos autorités marchent sur la tête, pour ne pas dire autre chose… Jusqu’où, la haine liquide de Paris contre les autorités syriennes entraînera-t-elle la diplomatie française ? On se le demande… d’autant que ces dernières ont, d’ores et déjà gagné la partie sur le terrain et qu’elles s’apprêtent à reconstruire leur pays avec l’aide de la Russie, de la Chine, voire des Etats-Unis et de pays européens comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Pologne, etc.

Le moins que l’on puisse dire est que la dernière sortie de Jean-Yves Le Drian ne sert pas vraiment les intérêts de la France. Une fois encore, notre pays se singularise par son mépris des réalités du terrain, par une vision totalement biaisée des rapports de force et, surtout par une absence totale d’anticipation. Une fois encore, notre pays fonce droit dans le mur et en klaxonnant !

 
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C’est au journaliste Emile de Girardin qu’on doit la formule – gouverner, c’est prévoir -, mainte fois reprise par Pierre Mendès France et bien d’autres grands responsables politiques de notre pays. En matière de politique étrangère, et au-delà de toutes considérations politiciennes, nous continuons à nous mettre hors-jeu nous-mêmes ! Pour quels intérêts et au profit de qui ?

Richard Labévière
17 septembre 2018

1 Le chouchen, historiquement proche mais pourtant différente de l’hydromel, est une boisson alcoolisée bretonne obtenue à partir de la fermentation du miel dans du jus de pomme ou du cidre, rejoignant ainsi la catégorie des œnomiels. Son abus peut provoquer une certaine ébriété !

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