Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

TERRORISME : PARIS, BERLIN ET MONDIALISATION…

Hambourg/Berlin, 5 janvier 2017.

En ce début d’année, les vœux d’Angela Merkel sont proprement sidérants : aux couleurs d’une robinsonnade exotique, insulaire et paradisiaque, l’Allemagne y est décrite comme le pays le plus enviable au monde. L’économie y est prospère, l’Europe est son grand marché, même si ses frontières doivent être mieux défendues et les flux de réfugiés mieux gérés. Pas un mot du vaste monde, ni de la nouvelle administration Trump, ni des initiatives de Vladimir Poutine et des sanctions contre la Russie, ni de l’Europe politique d’après Brexit, ni de sa défense et de sa sécurité.

En comparaison, ceux de François Hollande ne sont guère plus rassurants : à défaut d’énorme excédent commercial comme les allemands, la France exporte… ses « valeurs » que le monde entier nous envie ! Mais sur quelle planète vivent ces gens ? Deux ans après les attentats commis contre la rédaction de Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, les Berlinois viennent d’assister à la répétition de la tuerie de Nice (14 juillet 2016) : un camion assassin qui ravage le marché de Noël de la Breitscheidplatz, le 19 décembre dernier. Cette nouvelle folie cause la mort de douze personnes et en blesse gravement plus d’une cinquantaine.

Le lendemain, l’attentat est revendiqué par l’organisation « Etat islamique » (Dae’ch). L’auteur, Anis Amri – Tunisien de 24 ans – est tué à Milan dans la nuit du 22 au 23 décembre 2016, après une cavale de quatre jours à travers l’Europe. Le même jour, l’ambassadeur de Russie en Turquie – Andreï Karlov – est assassiné à Ankara par un policier turc qui hurle « Allah Akhbar » et une fusillade fait plusieurs blessés dans un centre islamique de Zurich. Le 11 décembre, un attentat revendiqué par Dae’ch cause la mort de 23 personnes à l’église Saint-Pierre-et-Saint-Paul du Caire. Le 18 décembre, un attentat-suicide fait 40 morts et 50 blessés à Aden au Yémen. Enfin, le 23 décembre, une attaque contre deux boutiques tenues par des Chrétiens qui vendent de l’alcool, cause la mort de 9 personnes dans le quartier chi’ite de Ghadeer à Bagdad.

Durant ces dernières années en Allemagne, de tels événements étaient perçus comme « lointains » sans véritablement concerner sa communauté d’immigrés. Les Turcs d’Allemagne sont venus à partir des années soixante. Le 30 octobre 1961, en plein « boom économique » (Wirtschaftswunder), la République fédérale d’Allemagne et la Turquie signaient à Bad Godesberg une convention sur le recrutement de main d’œuvre. Dix ans plus tard, 652 000 Turcs vivaient en Allemagne. Selon les statistiques fédérales, la communauté turque compte aujourd’hui quelques 2.710.000 personnes dont 1,658,000 citoyens turcs vivant en Allemagne et 840.000 citoyens allemands d’origine turque, le reste de la communauté provenant des minorités turques d’autres pays, comme la Grèce et la Bulgarie. Ils vivent principalement dans l’ouest du pays, notamment en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dans le Bade-Wurtemberg et en Bavière et sont nombreux dans des villes comme Munich, Cologne, Francfort-sur-le-Main, Stuttgart, Düsseldorf ou encore Duisbourg. Dans l’est du pays, la communauté turque la plus importante vit à Berlin, notamment dans les quartiers de Neukölln et de Mitte.

Contrairement à la France directement touchée – dès les années 1990 – par des attentats islamistes en liaison avec la guerre civile algérienne (1988 – 1998), l’Allemagne avait été, jusqu’à récemment, plutôt épargné. Très discrète et à dominante essentiellement commerciale, sa politique étrangère ne donne pas lieu à des interventions militaires extérieures visibles, en fait limitées à des opérations de l’OTAN peu médiatisées. L’attentat emblématique du 5 septembre 1972 contre la délégation israélienne des jeux olympiques de Munich, puis le détournement du vol 181 de la Lufthansa du 13 septembre 1977 visaient moins des intérêts allemands qu’une reconnaissance internationale de la lutte des Palestiniens.

Si l’attentat survenu dans la nuit du 5 au 6 avril 1986 contre la discothèque La Belle (Berlin Ouest) – fréquentée par des soldats américains – impliquait directement la Libye de Mouammar Kadhafi, les autres attaques contre des infrastructures de l’OTAN et des symboles de l’industrie d’armement et du grand patronat allemand renvoient plus précisément à la période des « Années de plomb » (1960 – 70) de la Fraction armée rouge (Rote Armee Fraktion), surnommée Bande à Baader ou Groupe Baader-Meinhof, du nom de ses leaders historiques.

Moins impliquée que la France dans la Coalition internationale contre Dae’ch, l’Allemagne a commencé à être ciblée à partir de la mi-2016, après plusieurs alertes survenues en 2015. Bien que plus de 800 Allemands se soient rendus en Syrie pour le djihad, les attentats ont été menés principalement par des personnes ayant profité des flux migratoires de l’année 2015. Le 18 juillet 2016, un Afghan de 17 ans blesse gravement quatre passagers d’un train en Bavière en se présentant comme un « soldat de l’Etat islamique ». En décembre dernier, un jeune Allemand d’origine irakienne âgé de 12 ans dépose un sac contenant une bombe sur le marché de Noël de Ludwigshafen. Le détonateur ne fonctionne pas. Le 22 décembre, trois jours après l’attentat de Berlin, la police d’Essen (Ruhr) interpelle deux frères âgés de 28 et 31 ans d’origine kosovare, soupçonnés de préparer un attentat visant le grand centre commercial le Centro à Oberhausen. Mais ceux-ci sont remis en liberté sans poursuite le surlendemain faute d’éléments à charge.

Que s’est-il passé le 19 décembre ? Vers 20 h heure locale, le conducteur d’un véhicule articulé Scania R450 de couleur noire, immatriculé en Pologne et appartenant à la compagnie Ariel Zurawski, domiciliée à Szczecin, quitte la route, monte sur un trottoir et fonce délibérément sur la foule présente dans le marché de Noël, tout près de la célèbre église du Souvenir de Berlin. Roulant à près de 65 km/h et les feux éteints, le camion défonce le mobilier urbain, les cabanes en bois du marché et fauche les passants sur une distance de 80 mètres. La caméra et le radar anti-obstacle du véhicule provoquent un freinage puis un blocage automatique d’urgence. Avec sans-froid, le conducteur descend de la cabine avant de s’engouffrer dans la bouche de métro distante de deux cents mètres du dernier point d’impact. Dans la station, il passe devant le système de surveillance, un bonnet de laine sur la tête adressant délibérément un doigt à la caméra, à la manière des combattants de Dae’ch.

Le lendemain, le ministre de l’Intérieur Thomas de Maizière annonce que 18 personnes sont mortes et la moitié des 56 blessés sont dans un état grave. L’attentat est officiellement revendiqué par l’organisation « État islamique » le 20 décembre vers 20 heures via son agence de presse Amaq. L’auteur – Anis Amri – est clairement identifié comme ayant prêté allégeance à Dae’ch. À l’intérieur du camion, le corps d’un homme abattu par balle et détenteur de papiers polonais est découvert. Il s’agit de Lukasz Urban, conducteur attitré du véhicule, un homme de 37 ans, cousin d’Ariel Zurawski, le patron de la société de transport. Ce dernier indique que le camion venait de transporter 25 tonnes d’acier depuis l’Italie à destination des usines ThyssenKrupp du nord de Berlin. La livraison n’a pu être effectuée car ThyssenKrupp a demandé qu’elle soit reportée au lendemain. Lukasz Urban s’est alors garé sur le parking de cette société. Ariel Zurawski ajoute qu’on a perdu le contact avec lui en milieu d’après-midi. Vers 15 heures, Lukasz Urban a eu une brève conversation au téléphone avec sa femme, puis, lorsqu’elle l’a rappelé à 16 heures, elle n’a pas obtenu de réponse. Le système GPS du véhicule montre que celui-ci a été manœuvré vers 15 h 45, d’une façon maladroite, comme par quelqu’un d’inexpérimenté. Puis le camion s’est mis en route vers 19 h 40 pour parcourir les 10 kilomètres le séparant du lieu de l’attentat.

L’autopsie du corps de Lukasz Urban prouve qu’il était vivant au moment où le camion a été projeté sur la foule. Une photo montrée à son employeur pour identification indique des traces de coups ainsi qu’une plaie à l’arme blanche. Selon plusieurs médias allemands, Lukasz Urban aurait évité de nombreuses victimes supplémentaires en tentant de reprendre le contrôle du camion à son assaillant. Un titre de séjour provisoire retrouvé sous le siège du conducteur du camion permet de confirmer l’identité du terroriste : Anis Amri, 24 ans, né le 22 décembre 1992 à Tataouine en Tunisie.

Son parcours est édifiant et révélateur des nouvelles configurations de la menace terroriste. Il quitte la Tunisie en mars 2011 – trois mois après le soulèvement qui devait aboutir au départ du président Ben Ali – pour arriver dans un centre de réfugiés en Sicile. Il se déclare mineur et commet plusieurs actes de petite délinquance. Il écope de quatre ans de prison après avoir mis le feu à une école. Probablement radicalisé en détention, il échappe à l’expulsion car la Tunisie refuse de délivrer un laisser-passer reconnaissant par là sa nationalité.

Il arrive en Allemagne en juillet 2015 et tente d’y obtenir le statut de réfugié, qui lui est refusé en juin 2016, mais échappe de nouveau à l’expulsion en raison d’un nouveau refus de la Tunisie. Enregistré sous au moins six alias différents, il est connu des services de police allemands pour des coups et blessures et trafic de drogue mais il disparaît avant d’être jugé. Référencé « élément dangereux qui menace la sécurité de l’Etat », il est remarqué par la police lorsqu’il fréquente la mosquée de Hildesheim et l’entourage de l’idéologue salafiste Abou Walaa, arrêté en novembre 2016 pour son rôle dans le recrutement de jihadistes pour Daec’h en Allemagne. Après l’attentat, l’avis de recherche publié par le parquet allemand est assorti d’une récompense de 100 000 euros.

Sa cavale confirme les constats d’un terrorisme, face cachée de la mondialisation1 : la fin de l’utopie du libre marché avec des flux de réfugiés qui servent d’ajustement de volants de main d’oeuvre totalement dérégulés ; la fin de l’« espace Schengen » ; la mauvaise coordination des services allemands de sécurité , notamment entre les « Länder » et le niveau fédéral; enfin, l’inefficacité de l’état d’urgence appliqué en France, sans parler du laxisme récurrent des autorités tunisiennes. L’arme de poing qu’Anis Amri s’est procuré en Suisse n’épargne pas non plus une Confédération helvétique qui a trop souvent tendance à considérer que le terrorisme ne la concerne pas alors que ses banques abritent une bonne partie des capitaux des pays du Golfe qui financent l’expansion de l’Islam radical depuis plus de trente ans2.

Parcours symptômal : Amri voyage par autocar de la gare routière de Nimègue, ville des Pays-Bas proche de la frontière allemande. Il se rend en train à Amsterdam, puis de nouveau en train jusqu’à la gare de Bruxelles-Nord où il est filmé le 21 décembre, deux jours après l’attentat de Berlin. Il se rend ensuite à la gare ferroviaire de Lyon-Part-Dieu puis de Chambéry, où François Hollande se trouvait le même jour pour inaugurer un hôpital! Ce 22 décembre Amri y a acheté en espèces un billet de train pour Milan via Turin, avec un départ de Chambéry à 17 h 44 et une arrivé à 21 h 50. Sa présence aux gares de Lyon et Chambéry est confirmée par la vidéosurveillance… Le 23 décembre 2016, on le retrouve à Sesto San Giovanni dans la banlieue de Milan. A la gare de Milan-Garibaldi, une patrouille de la police italienne lui demande ses papiers vers trois heures du matin en raison de son comportement suspect. Il tire sur les policiers avec un pistolet de calibre 22 en hurlant « Allah Akhbar». Amri est alors abattu par le deuxième agent de la patrouille, le premier ayant été blessé à l’épaule.

Le 24 décembre, le ministre de l’Intérieur tunisien annonce l’arrestation de trois personnes liées à Anis Amri, dont son neveu et affirme que ce dernier a avoué qu’il était en contact avec son oncle à travers l’application cryptée Telegram. Ce dernier aurait fait allégeance au groupe « État islamique » dans une vidéo envoyée à Anis Amri.

Le service marocain de renseignement chargé du contre-espionnage, la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST), a signalé « l’extrême dangerosité » d’Amri à deux reprises au service extérieur fédéral allemand Bundesnachrichtendienst (BND) et au Bundeskriminalamt (BKA) : le 19 septembre 2016 et le 11 octobre 2016. La DGST avait depuis plusieurs mois identifié Amri comme un membre de Dae’ch, ayant acquis la certitude qu’il allait passer à l’acte. Amri était pisté par la DGST depuis son arrestation en Italie et sa condamnation à quatre ans de prison pour incendie criminel, agression et vol, après avoir été poursuivi une première fois dans son propre pays, pour vol et cambriolage. Libéré au terme de sa peine effectuée en Italie – période durant laquelle il s’est radicalisé – Amri a continué à être pisté. La DGST a en outre étendu son enquête à son entourage, en particulier à deux individus (dont un Marocain) qui l’auraient encouragé dans ses plans meurtriers. Le 23 décembre 2016 l’ambassade du Maroc à Berlin a confirmé ces informations.

Le manque de suivi des autorités allemandes, malgré les alertes répétées de la DGST marocaine, n’est pas sans rappeler l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice. En effet, les services marocains avaient informé leurs homologues français de l’imminence d’une attaque, quelque temps avant la folie meurtrière de la Promenade des Anglais… Sur une échelle de dangerosité décroissante allant de 1 à 8, les services allemands avaient classé Anis Amri au niveau 5 – acte de violence peu probable – tout en confirmant bien qu’il fréquentait une école islamique radicale de Dortmund dirigée par Boban S., un fou furieux notoire, ressortissant germano-serbe de 36 ans du réseau d’Abou Walaa. La surveillance policière mise en place le concernant de février à septembre 2016 n’avait pas réussi à établir des éléments suffisants permettant l’arrestation du suspect.

Conséquences politiques ? Division des tâches typiquement germanique : les Verts tancent l’AFD (le FN allemand) au nom du rejet de la haine et d’un vivre ensemble consensuel. Reprenant en les blanchissant plusieurs thèmes de l’AFD, la CSU bavaroise multiplie les déclarations publiques engageant la chancelière à durcir l’appareil sécuritaire ainsi que sa politique concernant les réfugiés. Il ne fait aucun doute qu’elle amènera une majorité de la CDU sur ses positions. « Dans tous les cas de figures », commente un philosophe allemand (consultant pour plusieurs organismes publics), « l’attentat de Berlin sera vite oublié et l’AFD n’en profitera guère, si ce n’est par un gain relatif de deux à trois points permettant ainsi à Merkel de pérenniser son consensus de duchesse… »

Spécialisé dans l’accueil des réfugiés et installé à Hambourg depuis 1970, un médecin d’origine syrienne commente : « la majorité de Syriens que je reçois ont quitté leur pays pour des raisons essentiellement économiques. Il faudrait interroger davantage leurs motivations et surtout arrêter de les encourager à venir en voulant changer le régime de Damas, et en cherchant à partitionner la Syrie. Il faudrait surtout commencer par arrêter de soutenir les jihadistes qui partagent ces objectifs. Il est clair que si les pays occidentaux, la Russie, l’Iran et la Turquie finissent par s’accorder pour stopper cette guerre, le flux des réfugiés, sans s’arrêter complètement, baissera considérablement ».

En définitive et selon les meilleurs analystes politiques allemands, l’attentat de Berlin n’aura sans doute que peu de conséquences sur les prochaines élections fédérales de 2017. Celles-ci – qui se tiendront en septembre 2017 pour le renouvellement des 630 sièges du Bundestag – devraient voir la victoire de la CDU/CSU et un quatrième mandat de chancelière pour Angela Merkel. Ouf, « Mutti » pourra continuer à gérer le modèle consensuel de l’économie sociale de marché, conformément à ses certitudes néo-libérales. Ouf, la mondialisation « heureuse » et le terrorisme mondialisé pourront continuer leurs ravages…

Richard Labévière


1 Richard Labévière : Terrorisme, face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de roux, novembre 2016.
2 Richard Labévière : Les Dollars de la terreur. Editions Grasset, 1998.

 

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