Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

TRAVERS DE LANGAGE…

Mon propos d’aujourd’hui est un peu particulier : une promenade dans certains travers de langage dont usent trop souvent la presse, les politiques… et nous, citoyens de ce pays.  Formules commodes, prêt-à-porter quotidien de notre vocabulaire, artifices dont on finit par oublier la signification profonde, non sans risque pour notre communication.

LE BOBO

Nous attaquerons cette édifiante chronique  par ce personnage qui  hante depuis quelques années les quartiers de nos villes, pas forcément les plus beaux d’ailleurs, mais plutôt les quartiers légèrement populeux (j’ai bien dit légèrement) en voie de rénovation urbaine et sociologique et si possible agréable à vivre. Vous ne le trouverez pas dans les quartiers ouest, toujours les plus somptueux, les plus arborés, souvent les plus vieux de population (une question de vent dominant, mais pas le temps de m’étendre là-dessus). Au Bobo, il faut du peuple dans le paysage car il est… le « bourgeois bohème ». Du peuple pour le distinguer, rien pour le diminuer.

Mais je vais vous décevoir. Vous qui tapez sans arrêt sur les bobos en vous donnant l’air de ne pas en être, et bien je regrette, cessez ce manège, car le Bobo n’existe pas !

Je ne sais qui, un jour, inventa pareille fiction ? Savez-vous bien ce qu’est un bourgeois, un vrai ? Car là on est face à du lourd, du très lourd et dans tous les sens du terme : patrimonial, financier, industriel, alliance de pouvoir, puissance, influence… mais aussi de discrétion. Dans une époque comme la nôtre où priment les facilités de langage, où la lutte des classes est passée de mode, où on vous traite de « Bourge » pour un rien (sans se douter que c’est un compliment), on ne sait plus très bien ce qu’est un bourgeois, comme s’il s’était, par magie, évanoui. Alors, pour le savoir, rien de mieux que demander à ceux qui en avait fait leur ennemi juré : Karl Marx et Friedrich Engels.

Dans Le Manifeste du parti communiste (1848), le bourgeois est défini d’un trait de plume bien brossé : il est celui qui détient les moyens de production et exploite le prolétariat. Point ! La formule a certes un  peu vieilli, mais grosso modo, elle reste valable. Entendez donc par là celui qui, par l’actionnariat, possède les usines, les ateliers, les grandes entreprises, qui possède l’emploi dans sa puissante masse laborieuse, qui traite au plus haut niveau d’influence avec le pouvoir politique, est à la tête des grandes opérations de mécénat culturel ou caritatif, celui sans qui tout le monde serait pauvre. Et qui a accumulé depuis des décennies une telle culture de la richesse, qu’il n’a plus besoin de la montrer. Cette Upper Class n’a pas disparu et quoi qu’on dise, n’a toujours pas de concurrente, pas même parmi les jeunes créateurs de start-up. Elle est là, toujours… et jamais, au grand jamais, bohême. Pour ce qui est de la France, je parle des Michelin, des Bettencourt, des Peugeot, des de Wendel, des Arnault, des Pinault… ceux que l’on appelait autrefois les 200 familles, plus quelques petits nouveaux car accéder à ce rang-là se fait au compte-goutte, évidemment : il y faut du bien et la patine des lustres[1]. J’ai de l’admiration pour ces gens. Des décennies et des décennies sans jamais dégringoler du sommet. Alors quand vous me parlez de bobos, franchement ! Quoi ? Des trentenaires et quadras à vélo et trottinette avec un casque sur les oreilles, qui mangent bio, font des réunions de voisins, toucheront plus tard une retraite, ou peut-être pas… Non mais, soyons sérieux !

« IL FAUT CHANGER DE LOGICIEL ! »

Voilà un propos que l’on entend désormais à tout bout de champ de la part du personnel politique de notre pays. Mais il y a un problème : c’est que changer de logiciel sur une vieille « bécane » ne sert pas à grand’ chose à vrai dire ! Trop vieille, elle ne va jamais pouvoir lire et digérer le nouveau programme. Et là… le bug ! Ecran noir, souris amorphe, au secours les sauvegardes. En politique comme en informatique, il y a bel et bien danger à plaquer un « logiciel » trop gourmand sur des structures dont les modes de fonctionnement et de lecture sont inadaptés ou manquent de puissance. L’intendance ne suit pas toujours. Un geek dira : ça rame. Là, je vous le dis, vous courrez tout droit à la crise et peut-être même à l’implosion. Les composants s’éparpillent dans tous les sens, façon puzzle, certains fondent sous la chaleur… Ah oui, du beau travail !

« CE N’EST PAS DANS L’ADN DU PARTI »

S’il vous plaît, laissons l’ADN aux biologistes et à la police judiciaire. Notre personnel politique ne cesse là-encore de se réfugier derrière un prétendu ADN dès que surgissent des éléments de réforme ou d’évolution qui ne sont pas jugés conformes aux Tables de la Loi partisanes. Au vrai, un ADN, c’est un acide… et de l’acidité, en politique, il y en a déjà assez ! Bref, une molécule qui sert de support à l’information génétique héréditaire de l’être vivant, et qui imprime ses cellules. Ces dernières peuvent évoluer sous l’effet de l’environnement et générer de nouvelles espèces, mais sur un temps très long au regard de la très, très courte échelle de nos vies, tout en conservant l’empreinte de l’original, jamais vraiment oubliée. La preuve : nous, hommes doux et civilisés, du moins ce que nous devrions être, il paraît que nous conservons encore dans notre ADN, autrement dit nos gènes, une petite empreinte de celui de Neandertal[2] : de 1 à 3% selon les continents. C’est ce qu’a révélé le séquençage réalisé en 2010 de l’ADN de ce lointain cousin disparu, démontrant au passage qu’il y a eu, il y a 270 000 ans, plus que du flirt entre Neandertal et Sapiens notre ancêtre. Là où il y a un ADN, il y a… une très longue hérédité. L’image n’est donc pas vraiment flatteuse pour un groupe politique, quel qu’il soit : elle laisse supposer qu’accroché à son fameux ADN, il tend à reproduire à l’infini, hors du temps, les mêmes schémas, comme pourrait l’être une sorte de pensée stéréotypée transmise de génération en génération. Rien de bien dynamique en somme ! Mais vous vous rendez compte de ce que vous dites par moment ?

GRENELLE

C’est comme de mettre des gate au moindre scandale que la presse vient de révéler. Mais, hors de toute idée de scandale, nous avons nous aussi notre Watergate et il est quasi permanent. Pas seulement un hôtel, non !  Une rue entière du 7e arrondissement de Paris : la rue de Grenelle[3] où habitat jadis Alfred de Musset. Depuis les accords éponymes de 1968 ou Grenelle des salaires, ça n’arrête pas. Et j’y vais de mon Grenelle de l’environnement (2007, présidence de Nicolas Sarkozy), et de mon Grenelle du Droit (2017, initiative privée devenue annuelle), et d’un Grenelle des violences conjugales (septembre 2019, rue de Varennes, à Matignon). Et là j’en passe. Il y a même eu ces tous derniers temps un appel pour un Grenelle de l’enseignement supérieur… et pourquoi pas un Grenelle de la pâtisserie, un Grenelle du voile, un Grenelle de la propreté et des travaux dans Paris ? Tous ces sujets sont importants, méritent d’être débattus entre gouvernement et forces vives du pays, avant de légiférer le cas échéant, mais pourquoi diable les affubler ainsi d’un nom de rue où, hormis le premier, ils ne se déroulent pas ?

 
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PEUPLE DE GAUCHE, PEUPLE DE DROITE

Notre constitution du 4 octobre 1958, ne parle-t-elle pas, dès les premiers mots de son préambule, du peuple français, c’est-à-dire d’un peuple unique constitutif de la République ? Son article premier ne déclare-t-il pas « la France est une république indivisible… » ? Alors n’est-ce pas incongru de parler d’un peuple de gauche ou d’un peuple de droite comme s’il s’agissait de fragments dissociables du reste de la nation ? Comme une espèce de communautarisme politique, en somme. A chaque élection, pourtant, l’électorat se fait un plaisir de voyager à travers l’échiquier politique, parfois même avec des billets aller-retour. Il a, cela dit, des raisons légitimes de le faire : apprécier les qualités personnelles des candidats et candidates, celles de leurs programmes et de leurs partis, le tout eu égard aux défis que le pays doit affronter. Dès lors, parler d’un peuple de gauche ou d’un peuple de droite, n’est-ce pas proposer une vision étriquée, bipolaire, figée et pour le moins simpliste du débat politique, de la diversité des sensibilités également. Et le Centre, alors ? Pas de peuple du Centre ? C’est aussi vouloir congeler une masse électorale qui, en démocratie, est par essence dotée d’une certaine volatilité.

Jean-Paul Pancracio
25 octobre 2019

http://observatoire-de-la-diplomatie.com/travers-de-langage/

Notes

[1] Une période de cinq ans. 12 lustres = 60 ans.

[2] Voir Emile Rauscher, « Dans nos gènes, lesquels nous viennent de Neandertal », Le Monde du 27 mars 2018,  d’après Science & Vie QR n°23 « Nos ancêtres & nous ».

[3] Elle tire son nom du latin garanella ou « petite garenne », souvenir du temps où des prairies s’étendaient en ces lieux. Ne pas confondre avec la Plaine de Grenelle, qui s’étendait des Invalides à l’actuel parc Citroën sur une grande partie du XVe arrondissement, dont le Val Gérard devenu Vaugirard.

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