Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

TRUMP POUR LES NULS

L’apparence chaotique de la diplomatie de Donald Trump peut s’expliquer par l’opposition résolue de la quasi-totalité de l’oligarchie états-unienne à son projet diplomatique tel qu’il l’avait exposé dans sa campagne électorale : fin des guerres du Proche-Orient inspirées par le régime change, sans autre but apparent que de défendre les droits de l’homme ou d’établir la démocratie dans le monde arabe, priorité à la lutte contre le terrorisme islamique, recherche d’un accommodement avec la Russie de Poutine.

L’isolement intérieur de Trump

Ces ambitions se heurtent à l’hystérie antirusse d’une partie du pays, spécialement des cercles washingtoniens. Elles se heurtent aussi au rejet systématique de la personnalité du nouveau président par la plupart des grandes forces qui comptent dans le pays  : la quasi-totalité des médias, notamment ceux de la côte Est, New York Times, Washington Post, CBS ( seule exception notable: Fox News), de la plupart des services de renseignement (une vingtaine au total), du Département d’Etat , d’une partie de l’armée et de la justice, des membres du Congrès, même républicains, d’un large segment de l’oligarchie économique (spécialement le monde de la communication : Hollywood, Gafsa). Face à une si formidable opposition, Trump est obligé de donner des gages en enfourchant les bottes de son prédécesseur, ainsi qu’il l’a fait en bombardant le 7 avril dernier l’aéroport syrien d’Al-Chaayrate après la supposée attaque chimique de de Khan Cheikhoun. Des gages qui contredisent ses promesses électorales. De même, il caresse le Pentagone et l’appareil militaro-industriel par la perspective d’une augmentation des crédits.

Accusé par ses ennemis d’avoir été élu grâce à l’intervention des réseaux russes, il n’a pu rencontrer Poutine en tête à tête qu’en marge du G20, le 7 juillet, sept mois après son élection.

Une autre explication à ce manque de lisibilité est le tempérament de Trump lui-même, qui, dans le plus pur style Far West, pense qu’il sera d’autant mieux respecté dans le monde qu’il sera, comme Nixon et Reagan avaient essayé de l’être, imprévisible.

La promesse de désengagement se heurte à la volonté de soutenir Israël

Mais nous pensons qu’il y a une troisième raison à son attitude, encore plus décisive : le fait qu’il n’a pas été élu sur une ligne mais sur deux qui s’avèrent en partie contradictoires.

Le premier est celle que nous indiquions, la priorité à la défense des intérêts des Etats-Unis sur les aventures idéologiques, le pragmatisme face à la Russie, que l’on peut compléter par son hostilité au libre-échange, à l’immigration, son scepticisme vis-à-vis de l’Union européenne et même, par moments, de l’OTAN.

Mais il y a une seconde thématique qu’il n’a cessé de brandir : le soutien inconditionnel à Israël, allant jusqu’à reprocher à Obama d’avoir été trop timide dans ce soutien. Une des conséquences de cette thématique est la menace de remettre en cause de l’accord de Washington, conclu au nez et à la barbe de l’allié israélien avec l’Iran par Obama le 14 juillet 2015.

De fait, chacune des deux thématiques de Trump se voulait en opposition frontale aux positions prises par Obama. Obama avait été interventionniste – jusqu’ à déclencher, tout Prix Nobel qu’il soit, quatre guerres au Proche-Orient et en Ukraine, Trump ne le serait pas, n’hésitant pas non plus à critiquer le prédécesseur républicain d’Obama, George W. Bush pour la seconde guerre d’Irak. Obama, dont les mauvaises relations avec Netanyahou étaient notoires avait pris quelques distances (toutes relatives) avec Israël ; lui, Trump, s’en rapprocherait.

Rapprochement assez logique si l’on considère que dans l’environnement extrêmement hostile dans lequel il se débat, Trump n’a pas besoin d’ajouter encore l’hostilité de l’AIPAC, le puissant groupe de pression pro-israélien de Washington. Rapprochement symbolisé par le rôle important joué dans son entourage par son gendre Jared Kushner, mari d’Ivanka, à la fois juif pratiquant et sioniste.

La question est de savoir si ces deux lignes sont compatibles.

Le soutien inconditionnel à Israël, conduit Trump à épouser son hostilité radicale à l’Iran, voire la volonté de Netanyahou de régler son compte à ce pays, peut-être au prix d’une guerre, au minimum par un isolement renforcé.

Trump ira-t-il jusqu’à dénoncer l’accord de Washington ? Il n’en semble pas loin. En tous les cas, à partir du postulat d’un soutien inconditionnel à Israël, on revient facilement à la logique des interventions militaires au Moyen-Orient telles que ses prédécesseurs les avaient menées.

Ces interventions ont eu pour cible principale les régimes arabes de type nassérien ou baasiste, qui s’étaient assigné depuis 1945 l’objectif d’échapper aux logiques tribales ou étroitement religieuses, et de construire des Etats, de modèle français au civil, de modèle soviétique pour ce qui est de l’armée, du parti unique et des services secrets. Des Etats, Irak, Syrie, Libye et même Egypte, sur lesquels il y aurait beaucoup à dire quant aux droits de l’homme mais qui garantissaient une certaine tolérance religieuse, en particulier des chrétiens, et valaient mieux, en tous cas que le chaos qui règne aujourd’hui. Ces Etats rencontraient l’hostilité non seulement des néo-conservateurs américains avides de démocratiser le Proche-Orient, mais aussi des dirigeants israéliens, qui pensaient, à tort ou à raison, que leur existence menaçait la sécurité de l’Etat hébreu.

D’autre part, les Etats-Unis, comme Israël et l’Arabie saoudite, sont préoccupés par l’« arc chiite », qui va du Liban, aujourd’hui dominé militairement par le Hezbollah1 à l’Iran en passant par la Syrie de Bachar al Assad (les alaouites dont ce dernier fait partie ne sont pas exactement des Chi’ites et le gouvernement syrien a aussi des appuis parmi les Sunnites), mais il est allié de l’Iran auquel il doit sa survie. Paradoxe : au sein de cet arc, se situe le gouvernement irakien qui a été mis en place par Washington et qui est son allié dans la lutte contre Dae’ch, en particulier à Mossoul. Si les Etats-Unis veulent soutenir Israël, s’ils ne veulent pas que les Chi’ites contrôlent tout l’Irak et que le gouvernement de Syrie et la Russie ne soient pas les seuls à combattre Dae’ch, ils doivent continuer d’intervenir dans ces pays.

Le rôle de l’Arabie saoudite

Le meilleur allié d’Israël dans la région est l’Arabie saoudite. Le récent voyage de Trump à Ryad lui a permis de réitérer le soutien des Etats-Unis mais avec une contrepartie : la cessation de tout appui de la monarchie wahabite au terroriste islamiste, et une victime : le Qatar : l’émirat aussi était un allié d’Israël mais il s’était rapproché du Hamas et de l’Iran, ayant intérêt à cogérer avec celui-ci l’immense nappe de gaz que les deux pays se partagent.

De même, les Etats-Unis ne peuvent que continuer à appuyer l’Arabie dans la guerre qu’elle fait à l’Iran au Yémen par milices interposées.

On le voit : dès lors qu’il a fait de l’appui total à Israël un principe de base, il reste peu de marge de manoeuvre à Trump pour mener au Proche-Orient une diplomatie très différente de celle de son prédécesseur.

Les conséquences de cet engrenage se font nécessairement sentir sur les relations avec la Russie. Poutine soutiendra jusqu’au bout le gouvernement de Bachar al-Assad et prend mal que les Etats-Unis, en violation du droit international et en soutenant au besoin Dae’ch, comme récemment à Deir-es-Zor2, empêchent Assad de reconquérir tout le territoire syrien et peut-être même planifient encore son renversement.

D’autre part, il est douteux que la Russie, ni même la Chine acceptent que les forces israéliennes ou saoudiennes pénètrent en Iran. La Russie a fourni à celui-ci les redoutables fusées antimissiles S 300 et les S 400 russes, les meilleures fusées antiaériennes qui soient, ont toute la région à leur portée.

 
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Il est clair que si Trump veut rompre avec la politique belliciste d’Obama, il devra faire, sinon des choix tranchés qui ne sont pas dans les habitudes des diplomates, du moins passer des compromis avec tous les acteurs de la région.

Roland Hureaux
13 août 2017

Haut fonctionnaire, politologue et essayiste, Roland Hureaux est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont La grande démolition – La France cassée par les réformes. Editions Buchet-Chastel, 2012.


1 Stratégie du chaos ou pas, le désordre qui a régné pendant 15 ans au Liban a permis l’émergence de cette milice plus aguerrie que les autres et qui constitue une menace pour Israël.
2 Le 17 octobre 2016, à Deir-es-Zor, dans l’Est de la Syrie, l’aviation américaine est intervenue pour soutenir Daech qui était sur le point d’être chassé de la ville par les troupes gouvernementales.

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