Observatoire Géostratégique

numéro 213 / 14 janvier 2019

TU N’AS RIEN VU A ALEP…

Le grand éditeur arlésien1Arnaud Bizalion vient de publier un livre exceptionnel de photographies-documents. Ce travail fera un beau présent de fin d’année : Aleppo mon amour, de la photographe Katharine Cooper. Les clichés rassemblés dans cet ouvrage vivant, parce fabriqué sur le terrain, sont le fruit de deux reportages effectués en avril 2017 et en juillet 2018. Une préface, Marc Ladreit de Lacharrière – président de la société française Fimalac et membre de l’Institut -, ouvre ce magnifique carnet de voyage : « l’écriture photographique de Katharine Cooper est charnelle et généreuse. Ses clichés sont parfois joyeux, parfois tragiques, toujours vecteurs d’espoir. Ce sont des femmes, des hommes, des enfants. Ce sont des Syriens demeurés fiers et dignes, auxquels Katharine Cooper rend hommage, témoignant qu’Alep n’a pas perdu son âme ». Richard Labévière dresse, ensuite une géopolitique de ce regard libre et rigoureux. Nous publions l’intégralité de son texte.

La rédaction 

 

TU N’AS RIEN VU A ALEP…

« Tu n’as rien vu à Hiroshima », lui répète-t-il, tandis qu’elle lui parle de son adolescence à Nevers pendant la Seconde guerre mondiale. Sorti en 1959, le film franco-japonais – Hiroshima mon amour, une liaison de 24 heures – n’est pas, à proprement parler une histoire d’amour. Alain Resnais, dont la carrière vient d’être lancée par Nuit et Brouillard, y traite de la guerre dans ce qu’elle a de plus totale : la bombe atomique. Le film aura un retentissement mondial, non seulement en raison du sujet traité mais aussi parce qu’il casse les codes traditionnels de la narration cinématographique.

« Tu n’as rien vu à Alep » : choix rigoureux d’images faites en immersion complète, le livre qu’on a entre les mains restitue les conséquences de l’un des conflits contemporains les plus extrêmes : la guerre civilo-globale de Syrie. Une guerre civile est toujours plus tragique qu’un affrontement conventionnel opposant des armées classiques parce qu’elle opère ses déchirures au sein de mêmes familles, entre amis, amants et voisins jusqu’au plus profond de la vie quotidienne. Civilo-globale, parce qu’en Syrie la guerre multiplie les acteurs, empile et fait interagir au moins cinq dynamiques mortifères : 1) Etats-Unis contre Russie ; 2) Arabie saoudite contre Iran ; 3) Turquie contre Kurdes ; 4) Jihadistes globaux (la Qaïda) contre Jihadistes locaux (organisation « Etat islamique » – Dae’ch) ; enfin 5) Israël contre Hezbollah libanais, Pasdarans iraniens, sinon le monde entier…

Enclenchée dans la filiation des mal nommées « révolutions arabes » – ne répondant à aucun des facteurs spécifiques de toutes espèces de processus révolutionnaire – la guerre civilo-globale de Syrie a démarré en mars 2011 pour culminer avec la Bataille d’Alep qui s’est déroulée de l’été 2012 à décembre 2016. Pendant plus de quatre années, la plus vieille ville du monde a été le théâtre d’un Stalingrad à l’envers : ses quartiers Est étant pris en otage par les égorgeurs de Jabhat al-nosra, alliés aux Ouïghours en provenance du Xinjiang, l’ouest de la Chine.

Plus grande agglomération de l’empire ottoman après Constantinople et Le Caire, Alep a été constamment habitée depuis le VIème millénaire avant J-C, à mi-chemin entre Europe et Mésopotamie. Départ et terminal de la Route de la soie, ses caravansérails abritent des générations de marchands chinois, indiens, vénitiens, florentins et génois, à l’articulation triptyque de l’Asie, l’Orient et la Méditerranée. Bien avant l’invention du Panopticon de Jeremy Bentham, ses souks hébergent le plus vieil hôpital psychiatrique du monde, constitué de chambres ouvertes, disposées de telle manière que chaque occupant puisse y séjourner sans qu’il se rende compte s’il est vraiment surveillé. Les patients y reçoivent des traitements par l’eau, des parfums et la musique, tandis que l’Occident se met à fabriquer le grand enfermement des fous, des hérétiques et des sorcières.

« Tu n’as rien vu à Alep », à 45 kilomètres de la frontière turque, surnommée la Petite Hong Kong, avec ses 1 200 entreprises industrielles dont les machines seront systématiquement évacuées par des camions semi-remorques qui repartent en Turquie nuitamment, gavés du butin prédateur de leurs razzias criminelles. Durant toute La Bataille, les soldats loyalistes tiennent la citadelle, comme leurs ancêtres l’ont fait en 1098 et 1124, lorsque les Croisés ont échoué à investir la ville.

« Tu n’as rien vu à Alep », dans les quartiers Est, surnommés le Turkistan, parce qu’à partir de janvier 2015, le fer de lance de l’offensive contre l’armée nationale syrienne sera formé par les jihadistes chinois Ouïghours – appelés Turcos. Ils constituent l’ossature de Jabhat al-Nosra, c’est-à-dire la Qaïda en Syrie, soutenue par les puissances occidentales dont l’obsession est de faire chuter Bachar al-Assad à n’importe quel prix, y compris en aidant les héritiers directs des pirates de l’air du 11 septembre 2001 !

A vrai dire, la banlieue rurale de l’Est n’a jamais fait partie d’Alep. Les enfants de l’exode rural se sont toujours sentis rejetés par la grande bourgeoise et les classes moyennes des quartiers chics de l’Ouest et du centre : Macharka, Forkan, Jmailiyeh, Azizieh et Mokambo. Avec le temps, cette population déclassée a pris sa revanche investissant les zones nord, nord-est de Cheikh Najjar et Mantikaa Sinaïa, peuplées depuis 1069 de tisserands exportant dans le monde entier ; des orfèvres-ferronniers capables d’usiner n’importe quelle pièce détachée de limousines allemandes ; plus au sud, des ouvriers-cimentiers qui travailleront pour Lafarge au service de Dae’ch, puis des Kurdes. Le quartier de Kalassé et sa myriade de petits ateliers a été le poumon de cette zone économique vitale aux seigneurs de la guerre dont les produits s’arrachaient non seulement en Turquie, mais aussi dans les régions demeurées loyalistes, parce que moins chers et de meilleure qualité.

On comprend mieux pourquoi les Frères musulmans ont voulu faire d’Alep-Est leur capitale. On comprend mieux qu’ils n’aient jamais regardé à la dépense pour s’acquitter des soldes faramineuses de plusieurs milliers de mercenaires étrangers, pas seulement chinois. Les Frères musulmans, leurs homologues turcs et les services de renseignement de Recep Erdogan ont initié la conquête de ce poumon économique de la Syrie durant l’été 2012, au lendemain de l’attentat du 18 juillet qui a ravagé un étage complet du siège de la Sécurité nationale, en plein cœur de Damas.

Cet attentat-suicide a tué, notamment le ministre de la Défense Daoud Rajha ; le vice-ministre de la Défense et beau-frère de Bachar al-Assad – Assef Chaoukat – ; l’assistant du vice-président Hassan Turkmani ; le chef de la Sécurité nationale Hicham Ikhtiar et le général Amin Charabeh, le chef-adjoint de la cellule visée. Monté avec l’aide de plusieurs services occidentaux et israéliens, l’attentat devait donner signal de l’attaque décisive : « le séisme de Damas » qui devait être lancée à partir des quartiers du sud de Damas : Tadamon et Maïdan. A l’appui de cette offensive, les réseaux numériques annonçaient la fuite à l’étranger d’Asma al-Assad – la femme de Bachar – ainsi que la reddition des unités de l’armée nationale.

Menée par la Brigade Al-Tahwid, la brigade de l’unification, l’offensive devait être appuyée par une autre colonne de jihadiste partie de Homs, aussi chargée d’investir la capitale. Bloquée par la Garde nationale de Maher al-Assad (frère cadet de Bachar), ces différentes attaques devaient tourner court, l’un des chefs rebelles – Abdelkader Saleh – étant tué dans un bombardement de l’Ecole de guerre d’Alep qui servait d’état-major aux jihadistes. Ultérieurement, les mêmes forces seront lancées contre les quartiers-Est d’Alep.

La Bataille d’Alep a, donc véritablement commencé le 19 juillet 2012. A partir de ce virage obscur de la guerre civilo-globale de Syrie, la partie Ouest de la ville a été méthodiquement assiégée par les hordes jihadistes, à partir des têtes de pont de l’Est. Malgré plusieurs milliers de morts et plus d’un million d’Alepins déplacés, personne – personne – n’a vraiment parlé de ce Stalingrad à l’envers jusqu’en… septembre 2015, date à laquelle Vladimir Poutine décide d’intervenir lourdement. A la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, il propose aux pays occidentaux de mettre sur pied une seule et même coalition contre le terrorisme de la Qaïda et de Dae’ch. Exigeant d’abord le départ de Bachar al-Assad, Washington, Londres et Paris répondent par le mépris d’un véto silencieux. Saoudiens et Israéliens agissent en coulisses… Mieux, les pays occidentaux vont soutenir ouvertement les terroristes qui tiennent les quartiers Est d’Alep, utilisant la population civile qui n’a pas fui comme autant d’otages, boucliers humains.

Dans l’hebdomadaire numérique prochetmoyen-orient.ch du 17 avril 2017, le philosophe berlinois Stefan Winter – spécialiste internationalement reconnu de la presse et de la communication -, écrit : « les Syrian White Helmets ( SWH) ont été créés par James LeMesurier, un expert anglais de sécurité et de renseignement, en mars 2013, à la suite d’une rencontre avec des représentants du Syrian National Council (SNC) et de la Qatari Red Crescent Society. Les Qataris procuraient un financement de lancement à hauteur de 300 000 dollars, des financements provenant par ailleurs du Japon, de Grande Bretagne et des États-Unis. Le SNC a placé deux activistes – Raed Saleh et Farouq Habib – aux côtés de LeMesurier pour diriger des SWH. LeMesurier a entraîné les premières équipes de sauvetage. Ensuite, les SWH ont été financés par la US Agency for International Development (23 Mio $ / 2014-15), par le British Foreign Office (Conflict Security and Stability Fund, 24 Mio $ / 2014-15, 32 Mio $ / 2016, 24 Mio $ / 2016-17), par l’UE (4,5 Mio $ / 2015), les Pays-Bas (4,5 Mio $ / 2016), l’Allemagne (7,6 Mio $ / 2016), le Danemark (n.a. / 2016), le Japon (n.a. / 2015), le Directorate-General for European Civil Protection and Humanitarian (n.a. / 2015-16) et le Jo Cox Fund (2,4 Mio $ / 2016). En 2016, The Syria Campaign a organisé une opération de relations publiques qui était censée aider les SWH à obtenir le prix Nobel de la paix. Les sauveteurs n’ont pas atteint cet objectif mais ont reçu le prestigieux Right Livelihood Award considéré comme le prix Nobel alternatif. Puis, The Syria Campaign a lancé une nouvelle action de relations publiques, censée aider les Casques Blancs à obtenir le prix Nobel de la paix 2017. Le cinéaste Orlando von Einsiedel a tourné un documentaire sur les Casques Blancs, la première projection a eu lieu le 18 septembre 2016 sur Netflix. Le film présente les sauveteurs, sous le slogan to save one life is to save humanity, comme des défenseurs désintéressés de l’humanité. Il est vrai que chacun et chacune qui aide les blessés et récupère les morts mérite notre reconnaissance. Mais plusieurs critiques ont affirmé que derrière l’image des Casques Blancs, se profile aussi celle des jihadistes de Jabhat al-Nosra. Quand le directeur des Casques Blancs, Raed Saleh, est arrivé à Washington en avril 2016 pour la remise du Humanitarian Award (prix d’un groupe de 180 ONGs), le Department of Homeland Security lui a refusé l’entrée des États-Unis. Le porte-parole adjoint du Département d’Etat, Mark C. Toner, a déclaré : I’m broadening my language here for specific reasons, but any individual in any group suspected of ties or relations with extremist groups or that we had believed to be a security threat to the United States, we would act accordingly ».

L’ouvrage de Maria Khodynskaya-Golenishcheva2, qui jette aussi les masques de ces fameux Casques blancs inventés par le MI-6 britannique, ne suffit pourtant pas à tordre le cou au mythe hypermédiatisé d’une ville-martyr et assiégée par… son armée nationale. Au même moment, la presse occidentale parle quotidiennement de la « reconquête » et de la « libération » de Mossoul en Irak où les chasseurs occidentaux effectuent des « frappes chirurgicales ciblées », tandis que les avions russes et syriens sont accusés de détruire systématiquement Alep en y déversant des tapis de bombes comme les Américains le firent sur Dresde3. Au deux poids deux mesures a succédé une autre guerre de communication massive.

Avec l’enchaînement des mensonges d’Etat ayant justifié l’invasion anglo-américaine de l’Irak au printemps 2003 – lorsque Tony Blair affirmait sans ciller que les armes de destruction massive de Saddam Hussein pouvaient menacer la planète entière en moins de 45 minutes -, on pouvait penser avoir atteint les limites de la propagande ! Erreur : la Bataille d’Alep allait nous prouver qu’on pouvait encore faire mieux et parfaire l’Orwellisation de médias devenus armes de communication massive à force de manipulations, de Storytelling et de novlangue : la guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ! Un jour, les historiens nous expliqueront comment cette machinerie à décerveler fut possible.

« Tu n’as rien vu à Alep » : le souk est gravement incendié par les « rebelles », la mosquée Khousrouwiyah datant du XVIème siècle est détruite par les mêmes durant l’été 2014, ainsi que l’entrée de la citadelle qui continue de résister vaillamment. La mosquée al-Atrouche est gravement endommagée, la bibliothèque des Waqifiyya incendiée et le minaret de la mosquée omeyyade tombe. Plus d’une vingtaine d’édifices historiques sont atteints. A travers une médiation russe qui parvient à associer la Turquie et l’Iran, La Bataille d’Alep prend fin le 22 décembre 2016. La reconstruction commence aussitôt, mais il sera bien difficile de cicatriser plaies, mensonges et propagandes.

Dans ces gravats encore fumerolants, les photographies de Katharine Cooper ne rapportent pas seulement l’écume d’une improbable résurrection. Chacune d’elles est un document qui remonte des profondeurs et du cœur l’ethnographie même de cette Bataille d’Alep, le Stalingrad à l’envers de la guerre civilo-globale de Syrie. Comme Resnais l’a fait de la narration cinématographique, les photographies de Katharine Cooper cassent les codes traditionnels du reportage photographique.

Née à Grahamstown, dans l’Eastern Cape en Afrique du Sud, Katharine Cooper a déménagé très jeune au Zimbabwe où elle a terminé sa scolarité chez les Dominican Sisters of Harare. C’est sans doute aussi la liberté des éléphants qui a façonné sa manière si tranchante de regarder à travers l’épaisseur du réel. En 1999, elle quitte le Grand continent afin de poursuivre ses études en Grande Bretagne avant de rejoindre l’Ecole nationale de photographie d’Arles d’où elle sort diplômée et remarquée en 2004, notamment pour son film Family Archive.

Durant la décennie suivante, une autre liberté – celle des taureaux de Camargue – recompose la rationalité de ses recherches, de ses yeux et de ses mains. Elle travaille comme « imprimeur interne » pour le célèbre photographe Lucien Clergue, jusqu’à sa mort en 2014. Les photographies de Katharine Cooper sont exposées à Paris, Amsterdam, Bruxelles, Los Angeles et acquises par les plus grands collectionneurs. Elle demeure dans la Capitale des Gaules où elle continue à regarder, photographier et enseigner. En 2012, elle reçoit le prix de la photographie de l’Académie des Arts pour sa séquence White Africans, présentée à Paris en 2013.

 
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En 2015, elle est emportée par le grand basculement Proche et Moyen-Oriental et nous livre une série de portraits des réfugiés chrétiens et yézidis en Irak, ainsi que des femmes combattantes kurdes. En 2016, elle partage le sort de la minorité chrétienne de Syrie et fait partie des premiers reporters à entrer dans le site antique de Palmyre, deux jours après sa libération. Dernièrement Katharine Cooper a repris son sac pour revenir à Alep où tout a commencé…

Richard Labévière
17 décembre 2018

1 Arnaud Bizalion d’Arles – Editeur – 12, rue Barbès – 13 200 Arles (tél : 0033 (0) 6 80 01 47 55).
2 Maria Khodynskaya-Golenishcheva : Alep, la guerre et la diplomatie. Editions Pierre-Guillaume de Roux, octobre 2017.
3 Le bombardement de Dresde eut lieu du 13 au 15 février 1945 conformément aux ordres de la Directive du ministère de l’air du gouvernement britannique du 14 février 1942. Il détruisit presque entièrement la ville allemande de Dresde, dans le cadre d’un bombardement combiné en Bomber stream. L’United States Army Air Forces (USAAF) et la Royal Air Force (RAF) utilisèrent des bombes incendiaires notamment à la thermite. Les bombes classiques et à retardement furent aussi utilisées. L’évaluation du nombre des victimes se situe autour de 35 000 morts (dont 25 000 corps identifiés).

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