Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

UN AMÉRICAIN À PARIS : LES EXPERTS COM’ !

« Dieu des dieux, c’est bien pratique d’être Jupiter ! D’être à la fois maître des ténèbres et de la lumière, du soleil et du tonnerre… de tout et de son contraire… Et la divinité de l’Élysée ne se prive pas d’en abuser »1. Manifestement, la mi-juillet 2017 donne l’occasion au président de la République, Emmanuel Macron de se glisser lentement mais sûrement dans la peau de Jupiter diplomatique. Le 13 juillet au matin, il est l’hôte du 16ème conseil des ministres franco-allemand à l’Élysée2. Il entend mettre son volontarisme au service de la cause européenne moribonde3. C’est du genre Zorro est arrivé, la célèbre chanson d’Henri Salvador.

Angela Merkel n’a pas tourné les talons que le chef de l’État déroule le tapis rouge pour l’imprévisible Donald Trump accompagné de sa charmante épouse Melania qui effectue une visite surprise à l’hôpital des enfants malades (Necker) dès son arrivée sur le sol français. Le moins que l’on puisse dire est qu’il l’accueille avec chaleur, les mots la traduise4. Cet activisme diplomatique, souvent décousu et débridé, pose une double question, d’opportunité et de crédibilité de notre Jupiter-Talleyrand.

Une question d’opportunité de la visite à Paris du président américain. Alors que Donald Trump se trouve, à nouveau, en grande difficulté à Washington (Cf. les accusations portées contre son fils de collusion avec la Russie pour déstabiliser la candidate Hillary Clinton5), il est reçu en grandes pompes à Paris alors, qu’au départ, il ne s’agissait simplement que d’une simple invitation à participer aux cérémonies du 14 juillet aux Champs Élysées à l’occasion du centième anniversaire de la participation des troupes américaines au premier conflit mondial. Il est reçu aux Invalides, à l’Élysée (entretien en tête-à-tête puis élargi aux deux délégations suivi d’une conférence de presse commune) et à un dîner privé avec épouses au restaurant Jules Vernes au deuxième étage de la Tour Eiffel.

Autant il est légitime, sur le plan des principes, que tout chef de l’État français reçoive son homologue américain pour maintenir et entretenir le dialogue avec un allié historique sur les grandes questions internationales, autant l’on peut et doit s’interroger sur le calendrier de cette visite. Au cours des dernières semaines (la une de « Paria à Paris » retenue le 14 juillet 2017 par le quotidien Libération est déplacée pour un président américain démocratiquement élu), Emmanuel Macron a eu plusieurs occasions de s’entretenir longuement avec Donald Trump (Bruxelles/OTAN, Taormine/G7, Hambourg/G20). Qu’a t-il d’original à dire au président américain hormis tenter de le convaincre de ne pas faire cavalier seul sur le dossier climatique (les choses pourraient évoluer, nous dit-on !) ? Va-t-il évoquer la question lancinante, qui constitue un casus belli pour Moscou, de l’adhésion éventuelle de l’Ukraine à l’OTAN ?6 Entend-il s’insérer dans le dialogue bilatéral américano-russe sur la Syrie ? Quid d’un éventuel dialogue avec l’Iran en pleine tourmente entre le Qatar et l’Arabie saoudite ?7

Faire cavalier seul, en Europe et dans le monde, au moment où le président américain ne peut être reçu à Londres8 et n’a été invité nulle part hormis à Varsovie, ne constitue-t-il pas une faute diplomatique dont on peine à mesurer les avantages sur le court, le moyen et le long terme ? Ou bien est-ce cela la RealPolitik ? Quels sont, en définitive, les aspects de l’ordre international qu’Emmanuel Macron souhaite absolument préserver et les sujets sur lesquels il est disposé à faire des concessions ?9 La question reste aujourd’hui sans réponse.

Une question de crédibilité globale de l’action extérieure du président français. Après le quinquennat catastrophique de François Hollande tant sur le plan interne qu’externe, il est plus que légitime pour le nouveau venu de marquer de son empreinte la diplomatie française. Rien de plus naturel en somme que d’en revenir aux fondamentaux de la Vème République en se concentrant sur la dimension régalienne de sa fonction (diplomatie et défense sans oublier le renseignement) tant délaissée par son prédécesseur. Mais cette visite de Donald Trump au cours de laquelle Emmanuel Macron entend démontrer à son interlocuteur américain le sérieux (retrouvé) de la France sur le plan diplomatique (rien ne peut se faire sans la France en Europe) et militaire (sa participation aux opérations militaires en Syrie et son leadership en Afrique) se situe le lendemain des annonces inquiétantes du ministre de l’Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin. Annonce des baisses drastiques des budgets du ministère des Armées (850 millions d’euros en 2017)10 et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (282 millions d’euros pour le même exercice)11 alors même que le chef de l’État avait fait de ses départements ministériels une priorité de son action extérieure. Comment asseoir sa crédibilité internationale en reniant ses engagements budgétaires et en affaiblissant son outil diplomatico-militaire ?

Si le grand écart porte peu à conséquence sur le plan interne, il en va tout autrement sur le plan externe (« le grand écart n’est pas tenable »12). Tout propos engage : Pacta sunt servanda nous rappelle l’adage latin ! Le recadrage du chef d’état-major des armées par le président de la République aggrave plus le problème qu’il ne le solutionne. Il met en évidence le manque de cohérence entre la situation sécuritaire de notre pays et ses ambitions. Affaire à suivre !

Depuis le dernier sommet du G20 à Hambourg, nous savons qu’Emmanuel Macron ne commente pas les « péripéties du quotidien » (Cf. l’affaire de son ministre du travail, Muriel Pénicaud en difficulté à propos du déplacement à Las Vegas du ministre de l’Economie, Emmanuel Macron). Il entend marquer sa présidence du « sceau jupitérien »13 même si parfois la foudre (budgétaire) fait défaut. À l’évidence, il rêve d’une puissance retrouvée14.

À bien y réfléchir, l’on est en droit de s’interroger sur ce qui sous-tend cet hyper-activisme présidentiel diplomatique depuis sa prise de fonctions : un souci légitime de replacer la France dans le concert des nations ou bien, plus prosaïquement, un vulgaire impératif de communication15. Ce qui vaut pour Donald Trump en dans son pays, vaut pour Emmanuel Macron en France !16 Les deux hommes partagent en commun le goût pour la communication, maîtrisée pour le Français, débridée pour l’Américain (Cf. leur conférence de presse conjointe du 13 juillet 2017 à l’Élysée). En dernière analyse, ce remake d’un Américain à Paris, c’est le sommet des experts com’.

Jean Daspry
16 juillet 2017

1 Erik Emptaz, Le fisc de Jupiter, Le Canard enchaîné, 12 juillet 2017, p. 1.
2 Nicolas Barotte, Défense : Paris et Berlin se dotent de projets communs, Le Figaro, 14 juillet 2017, p. 6.
3 Cécile Ducourtieux, Un sursaut à confirmer, Le Monde, 13 juillet 2017, p. 27.
4 Georges Malbrunot, Macron accueille Trump avec chaleur, Le Figaro, 14 juillet 2017, p. 6.
5 Philippe Gélie, Donald Junior, le franc-tireur du clan Trump, Le Figaro, 12 juillet 2017, p. 7.
6 Jean-Pierre Stroobants, Invitée par Bruxelles à se réformer, l’Ukraine songe surtout à l’OTAN, Le Monde, 13 juillet 2017, p. 3.
7 Gaïdz Minassian, France-Iran : les deux voies de la normalisation, Le Monde, 13 juillet 2017, p. 25.
8 Philippe Bernard, Le Royaume-Uni se fait griller la politesse par la France, Le Monde, 14 juillet 2017, p. 2.
9 Alexandra de Hoop Scheffer, La France doit mettre une limite au compromis avec les États-Unis, Le Monde, 14 juillet 2017, p. 24.
10 Alain Barluet, La Défense sous le choc des réductions budgétaires, Le Figaro, 14 juillet 2017, p. 2.
11 Marie de Vergès, Aide au développement : les ONG s’alarment, Le Monde, 13 juillet 2017, p. 12.
12 Général d’armée Pierre de Villiers, Soyons fiers de nos armées françaises, Le Figaro, 14 juillet 2017, p. 17.
13 J.-M. Th., De l’Élysée à l’Olympe, Le Canard enchainé, 12 juillet 2017, p. 1.
14 Lénaïg Bredoux/Matthieu Suc, Le rêve d’une puissance retrouvée, www.mediapart , 13 juillet 2017.
15 C.N., Emmanuel Macom’, Le Canard enchaîné, 12 juillet 2017, p. 1.
16 Philippe Coste, En quête mutuelle d’une stature internationale, www.mediapart.fr , 14 juillet 2017.

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