Observatoire Géostratégique

numéro 235 / 17 juin 2019

UN NOUVEAU TRAITÉ FRANCO-ALLEMAND, POUR QUOI FAIRE ?

« En diplomatie, les seuls traités durables seraient les traités conclus entre les arrière-pensées » écrivait en 1953 un diplomate dont la jeune génération ignore le nom, le Comte de Saint-Aulaire. Telle est la question que nous sommes légitimement en droit de nous poser alors que nous venons d’apprendre la conclusion, le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle (« Vertrag von Aachen ») d’un très officiel traité par deux étoiles déclinantes, la chancelière allemande, Angela Merkel (poussée vers la sortie par AKK)1 et le président de la République, Emmanuel Macron (poussé à la faute par les « gilets jaunes »)2.

Ces deux éminentes personnalités usées ont mis leur nom au bas d’un parchemin qualifié pompeusement de traité de coopération et d’intégration franco-allemandes3. La ficelle est un peu grosse.

Cet acte intervient plus d’un demi-siècle après que le chancelier Konrad Adenauer et le président Charles de Gaulle aient scellé le plus solennellement du monde la réconciliation franco-allemande et l’engagement solennel d’un travail étroit entre les deux pays sur les questions d’affaires étrangères, de défense et de jeunesse par le traité de coopération de l’Élysée du 22 janvier 1963. Depuis de l’eau a coulé sous les ponts et la relation bilatérale n’est plus ce qu’elle était, il y a une décennie encore.

Pour une meilleure compréhension de la problématique, il importe de revenir au texte du traité du 22 janvier 1963 avant de constater, qu’aujourd’hui, la relation franco-allemande est usée et peu productive. Dans ce contexte, le traité d’Aix-la-Chapelle du 22 janvier 2019 pourrait apparaître, à maints égards, comme un traité problématique et inutile ? Un exemple d’une passion normative française !

1963 : UN TRAITÉ FONDATEUR D’UNE RELATION DE COOPÉRATION ET DE CONFIANCE

Le 22 janvier 1963, le Général de Gaulle et le Chancelier Adenauer signaient un traité de coopération destiné à sceller la réconciliation entre la France et la République Fédérale d’Allemagne. A la suite de la déclaration commune du Président de la République française et du Chancelier de la République Fédérale d’Allemagne en date du 22 janvier 1963, sur l’organisation et les principes de la coopération entre les deux Etats, les dispositions suivantes ont été agréées :

I. – ORGANISATION

1. Les Chefs d’Etat et de Gouvernement donneront en tant que de besoin les directives nécessaires et suivront régulièrement la mise en œuvre du programme fixé ci-après. Ils se réuniront à cet effet chaque fois que cela sera nécessaire et, en principe, au moins deux fois par an.

2. Les Ministres des Affaires étrangères veilleront à l’exécution du programme dans son ensemble. Ils se réuniront au moins tous les trois mois. Sans préjudice des contacts normalement établis par la voie des ambassades, les hauts fonctionnaires des deux Ministères des Affaires étrangères, chargés respectivement des affaires politiques, économiques et culturelles, se rencontreront chaque mois alternativement à Paris et à Bonn pour faire le point des problèmes en cours et préparer la réunion des Ministres. D’autre part, les missions diplomatiques et les consulats des deux pays ainsi que leurs représentations permanentes auprès des organisations internationales prendront tous les contacts nécessaires sur les problèmes d’intérêt commun.

3. Des rencontres régulières auront lieu entre autorités responsables des deux pays dans les domaines de la défense, de l’éducation et de la jeunesse. Elles n’affecteront en rien le fonctionnement des organismes déjà existants – commission culturelle franco-allemande, groupe permanent d’Etat-major – dont les activités seront au contraire développées. Les Ministres des Affaires étrangères seront représentés à ces rencontres pour assurer la coordination d’ensemble de la coopération ;

a) les Ministres des Armées ou de la Défense se réuniront au moins une fois tous les trois mois. De même, le Ministre français de l’Education nationale rencontrera, suivant le même rythme, la personnalité qui sera désignée du côté allemand pour suivre le programme de coopération sur le plan culturel ;

b) les Chefs d’Etat-major des deux pays se réuniront au moins une fois tous les deux mois ; en cas d’empêchement, ils seront remplacés par leurs représentants responsables ;

c) le haut-commissaire français à la Jeunesse et aux Sports rencontrera, au moins une fois tous les deux mois, le Ministre fédéral de la Famille et de la Jeunesse ou son représentant.

4. Dans chacun des deux pays, une commission interministérielle sera chargée de suivre les problèmes de la coopération. Elle sera présidée par un haut fonctionnaire des Affaires étrangères et comprendra des représentants de toutes les administrations intéressées. Son rôle sera de coordonner l’action des ministères intéressés et de faire périodiquement rapport à son Gouvernement sur l’état de la coopération franco-allemande. Elle aura également pour tâche de présenter toutes suggestions utiles en vue de l’exécution du programme de coopération et de son extension éventuelle à de nouveaux domaines.

II. PROGRAMME

A. – Affaires étrangères

1. Les deux Gouvernements se consulteront, avant toute décision, sur toutes les questions importantes de politique étrangère, et en premier lieu sur les questions d’intérêt commun, en vue de parvenir, autant que possible, à une position analogue. Cette consultation portera entre autres sur les sujets suivants : Problèmes relatifs aux communautés européennes et à la coopération politique européenne ; Relations Est-Ouest, à la fois sur le plan politique et sur le plan économique ; Affaires traitées au sein de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord et des diverses organisations internationales auxquelles les deux gouvernements sont intéressés, notamment le Conseil de l’Europe, l’Union de l’Europe Occidentale, l’Organisation de coopération et de développement économique, les Nations Unies et leurs institutions spécialisées.

2. La collaboration, déjà établie dans le domaine de l’information, sera poursuivie et développée entre les services intéressés à Paris et à Bonn et entre les missions dans les pays tiers.

3. En ce qui concerne l’aide aux pays en voie de développement, les deux Gouvernements confronteront systématiquement leurs programmes en vue de maintenir une étroite coordination. Ils étudieront la possibilité d’entreprendre des réalisations en commun. Plusieurs départements ministériels étant compétents pour ces questions, du côté français comme du côté allemand, il appartiendra aux deux ministères des Affaires étrangères de déterminer ensemble les bases pratiques de cette collaboration.

4. Les deux Gouvernements étudieront en commun les moyens de renforcer leur coopération dans d’autres secteurs importants de la politique économique, tels que la politique agricole et forestière, la politique énergétique, les problèmes de communications et de transports et le développement industriel, dans le cadre du Marché commun, ainsi que la politique des crédits à l’exportation.

B. – Défense

I. – Les objectifs poursuivis dans ce domaine seront les suivants :

1. Sur le plan de la stratégie et de la tactique, les autorités compétentes des deux pays s’attacheront à rapprocher leurs doctrines en vue d’aboutir à des conceptions communes. Des instituts franco-allemands de recherche opérationnelle seront créés.

2. Les échanges de personnel entre les armées seront multipliés ; ils concerneront en particulier les professeurs et les élèves des écoles d’Etat-major ; ils pourront comporter des détachements temporaires d’unités entières. Afin de faciliter ces échanges, un effort sera fait de part et d’autre pour l’enseignement pratique des langues chez les stagiaires.

3. En matière d’armements, les deux Gouvernements s’efforceront d’organiser un travail en commun dès le stade de l’élaboration des projets d’armement appropriés et de la préparation des plans de financement. A cette fin, des commissions mixtes étudieront les recherches en cours sur ces projets dans les deux pays et procéderont à leur examen comparé. Elles soumettront des propositions aux ministres qui les examineront lors de leurs rencontres trimestrielles et donneront les directives d’application nécessaires.

II. – Les gouvernements mettront à l’étude les conditions dans lesquelles une collaboration franco-allemande pourra être établie dans le domaine de la défense civile.

C. – Education et Jeunesse

En matière d’éducation et de jeunesse, les propositions contenues dans les mémorandums français et allemand des 19 septembre et 8 novembre 1962 seront mises à l’étude selon les procédures indiquées plus haut :

1. Dans le domaine de l’éducation, l’effort portera principalement sur les points suivants :

a) Enseignement des langues :

Les deux Gouvernements reconnaissent l’importance essentielle que revêt pour la coopération franco-allemande la connaissance dans chacun des deux pays de la langue de l’autre. Ils s’efforceront, à cette fin, de prendre des mesures concrètes en vue d’accroître le nombre des élèves allemands apprenant la langue française et celui des élèves français apprenant la langue allemande. Le Gouvernement fédéral examinera, avec les gouvernements des Länder, compétents en la matière, comment il est possible d’introduire une réglementation qui permette d’atteindre cet objectif. Dans tous les établissements d’enseignement supérieur, il conviendra d’organiser un enseignement pratique de la langue française en Allemagne et de la langue allemande en France, qui sera ouvert à tous les étudiants.

b) Problème des équivalences :

Les autorités compétentes des deux pays seront invitées à accélérer l’adoption des dispositions concernant l’équivalence des périodes de scolarité, des examens, des titres et diplômes universitaires.

c) Coopération en matière de recherche scientifique :

Les organismes de recherches et les instituts scientifiques développeront leurs contacts en commençant par une information réciproque plus poussée, des programmes de recherches concertées seront établis dans les disciplines où cela se révélera possible.

2. Toutes les possibilités seront offertes aux jeunes des deux pays pour resserrer les liens qui les unissent et pour renforcer leur compréhension mutuelle. Les échanges collectifs seront en particulier multipliés. Un organisme destiné à développer ces possibilités et à promouvoir les échanges sera créé par les deux pays avec, à sa tête, un conseil d’administration autonome. Cet organisme disposera d’un fonds commun franco-allemand qui servira aux échanges entre les deux pays d’écoliers, d’étudiants, de jeunes artisans et de jeunes travailleurs.

III. – DISPOSITIONS FINALES

1. Les directives nécessaires seront données dans chaque pays pour la mise en œuvre immédiate de ce qui précède. Les Ministres des Affaires étrangères feront le point des réalisations acquises à chacune de leurs rencontres.

2. Les deux Gouvernements tiendront les Gouvernements des autres Etats membres des Communautés européennes informés du développement de la coopération franco-allemande.

3. A l’exception des clauses concernant la défense, le présent Traité s’appliquera également au Land de Berlin, sauf déclaration contraire faite par le Gouvernement de la République fédérale d’Allemagne au Gouvernement de la République française dans les trois mois qui suivront l’entrée en vigueur du présent Traité.

4. Les deux Gouvernements pourront apporter les aménagements qui se révéleraient désirables pour la mise en application du présent Traité.

5. Le présent Traité entrera en vigueur dès que chacun des deux Gouvernements aura fait savoir à l’autre que, sur le plan interne, les conditions nécessaires à sa mise en œuvre ont été remplies.

Fait à Paris, le 22 janvier 1963, en double exemplaire, en langue française et en langue allemande, les deux textes faisant également foi.

Le Président de la République française
Charles de GAULLE

Le Premier Ministre français
Georges POMPIDOU

Le Ministre français des Affaires étrangères
Maurice COUVE de MURVILLE

Le Chancelier de la République fédérale d’Allemagne
Konrad ADENAUER

Le Ministre fédéral des Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne
Gerhard SCHROEDER

Un retour se le passé récent et le présent s’impose pour replacer, dans le contexte dégradé de la relation franco-allemande, la conclusion, le 22 janvier 2019 à Aix-la-Chapelle, d’un nouveau traité de coopération bilatérale.

UNE RELATION BILATÉRALE USÉE ET PEU PRODUCTIVE

En novembre 2018, nous avions informé nos fidèles lecteurs de www.prochetmoyen-orient.ch des vicissitudes de la relation franco-allemande au cours des décennies passées4. C’est que les choses ont bien changé depuis le mariage et l’adoption du régime de la communauté par les deux époux. De plus en plus, la communauté se réduit aux acquêts. On a l’impression que les mariés de l’an 1963 font chambre à part. Nombreuses sont les raisons, structurelles et conjoncturelles qui expliquent ce désamour croissant.

Des raisons structurelles, d’abord : l’Allemagne est réunifiée

La réunification allemande – avec le transfert symbolique de la chancellerie et de tous les ministères de Bonn à Berlin – signifie la fin de la période de rédemption et le retour à une Allemagne sûre d’elle et, par, certains aspects, dominatrice. Elle traduit la volonté d’en finir avec l’asymétrie de la Guerre froide. L’Allemagne entend reprendre sa pleine place dans le concert des nations en jouant de sa force économique (Cf. ses excédents budgétaires et commerciaux) pour regagner le terrain politique perdu depuis 1945 (la France puissance nucléaire, membre permanent du Conseil de sécurité…). Par ailleurs, les nouveaux dirigeants allemands (Gerhardt Schroeder, Angela Merkel) ne sont plus marqués par la guerre et regardent vers le futur et non vers le passé. Ils estiment, à juste titre, qu’ils n’ont plus de dette morale à l’égard de la France. De même, la France et l’Allemagne n’ont jamais eu la même approche du projet européen : Europe puissance pour Paris et Europe économique pour Berlin. En France, on regarde au sud, en Allemagne, on regarde à l’est. En France, on pense stratégie, en Allemagne, on pense exportations de voitures et autres produits « made in Germany » aux quatre coins de la planète. En France, on pense Europe de la défense, en Allemagne, on pense pilier européen de l’OTAN. Or, toutes ces raisons, conjuguées entre elles et que les européistes convaincus se sont évertués à minorer, refont surface au moment où des « vents mauvais » soufflent sur le continent. Enfin, n’oublions pas qu’il « existe une relation – et même une amitié – franco-allemande, tout comme il existe une amitié franco-britannique ou franco-italienne. Cela personne ne le conteste. L’idée d’un ‘couple’, en revanche, n’existe que de ce côté-ci du Rhin et l’expression ‘couple franco-allemand’ n’est pas utilisée en Allemagne …. »5. Force est de constater que tous ces signaux faibles n’ont été ni perçus à leur juste valeur, ni pris en considération pour adapter notre diplomatie à la nouvelle donne. Erreur stratégique gravissime !

Des raisons conjoncturelles, ensuite : la pratique du cavalier seul

Angela Merkel, qui a connu quatre présidents français, a assisté à la lente dégringolade de la Maison France tant sur le plan économique que diplomatique. Le lien franco-allemand n’a fait que se distendre, quinquennat après quinquennat tant substance et volonté n’étaient plus au rendez-vous. Le monde change. Les situations acquises le sont de moins en moins. La célébration de la liturgie franco-allemande peine à masquer l’effritement du dogme. La dimension rituelle est souvent trompeuse. Le cœur n’y est plus. Avec l’arrivée à l’Élysée du plus jeune président de la Ve République, le microcosme parisien renaît, revit. Le Messie est de retour sur la bonne terre de France. Il est salué pour avoir su se glisser, avec talent et élégance, dans les habits de président trop larges pour son prédécesseur. En mai 2017, ’allemand Thorsten Benner et le français Thomas Gomart, directeur de l’IFRI signaient dans Foreign Affairs un article enthousiaste sur l’avenir radieux que promettait cet évènement au duo Paris-Berlin. La présidence Macron, écrivaient-ils, « offre une chance rare de ressusciter la relation franco-allemande au moment où l’Europe en a besoin ». Le discours de la Sorbonne venait conforter tous ces bons apôtres que « France was back », que le couple franco-allemand, tel Lazare, renaîtrait de ses cendres et que l’Europe allait repartir du bon pied6. À Berlin, on a peu apprécié cette intervention ressentie comme un exercice imposé plus que comme une décision concertée. On a peu goûté cet inventaire à la Prévert peu conforme aux usages franco-allemands et européens. Un an après, le « moment Sorbonne est bien loin »7. Le soufflé est retombé. Dans l’entourage du président Emmanuel Macron, on évoque pudiquement « des divergences de priorités » entre Paris et Berlin. L’affaire Jamal Khashoggi révèle une différence d’approche énorme entre Paris et Berlin sur la question de l’avenir de la relation avec l’Arabie saoudite.

Et, Jupiter de manière peu diplomatique tient des propos arrogants et insultants à l’endroit de la chancelière allemande sans la nommer : « je suis admiratif des gens qui, avant de savoir, disent ‘on ne vendra plus d’armes’. Ils en vendent déjà parfois plus que la France à travers des joint-ventures »8. Ces propos sont inacceptables, y compris si la substance se rapproche de la vérité. Comme dirait le pape François : qui suis-je pour juger ? Tout ceci n’est pas très sérieux même s’il tente de faire marche arrière comme un garnement pris la main dans le pot de confiture. La seule chose dont nous sommes certains est que le président de la République a un coup de pompe9 et qu’Angela Merkel a pris un coup sur la tête10 ! Dans ces conditions, comment faire avancer le tandem franco-allemand dans la bonne direction et entraîner le peloton des partenaires des 27 ? Avec ou sans traité.

Rien de moins. Pour sa part, l’Europe s’est brisée sur les vagues « populistes ». Et le rêve s’est transformé en cauchemar. Les prochaines élections au Parlement européen (mai 2019) vont peut-être réveiller la Belle au bois dormant ? Les résultats des élections au Brésil démontrent, s’il en était encore besoin, la lassitude des peuples confrontés à des dirigeants hypocrites et veules !

2019 : UN TRAITÉ PROBLÉMATIQUE ET INUTILE ?

Au-delà des descriptions dithyrambiques de médias fortement influencés par les éléments de langage des communicants, le texte conclu ne comporte-t-il pas en lui-même tous les ingrédients d’un anti-traité ? Quelles conséquences pourrait-il avoir sur les avatars de la (dé)construction européenne ?

Les ingrédients d’un anti-traité bilatéral ?

Un excès de décorum. Dans les salons de l’hôtel de ville d’Aix-la-Chapelle, l’ancien palais Charlemagne, Emmanuel Macron avait reçu au printemps dernier le prix du même nom, qui récompense chaque année la personnalité la plus engagée en faveur de l’intégration européenne. Angela Merkel avait rejoint son partenaire français en évoquant le besoin d’une souveraineté européenne plus forte face à l’unilatéralisme de Donald Trump. « L’Europe doit prendre son destin elle-même en main », avait lâché brutalement la chancelière. Moins d’un an plus tard, même lieu, mêmes personnages, même défi ! Les deux dirigeants signent le Traité entre la République française et la République fédérale d’Allemagne sur la coopération et l’intégration franco-allemandes11.

Un déficit de confiance. Le moins que l’on puisse dire est que ce nouveau traité tombe comme un cheveu sur la soupe tant on ne règle pas des problèmes structurels de substance existants dans une relation bilatérale par la magie de mots si lyriques soient-ils. Manque un ingrédient essentiel qui a pour nom confiance, et nous n’en sommes pas encore là au moment où la France apparait de plus en plus comme l’homme malade de l’Europe. Et, cela surtout en cette période de crise des « gilets jaunes » qui inquiète la nouvelle présidente de la CDU (future chancelière ?), Annegret Kramp-Karrenbauer12. Et, elle a toutes les raisons de l’être.

Un déficit d’ambition. De quoi parle-t-on ? De sept chapitres et de 28 articles répartis sur à peine dix pages et où tous les domaines de coopération entre Paris et Berlin sont passés en revue avec de nouveaux objectifs et de nouveaux outils (défense13, international, régions transfrontalières, coopération entre les deux pays, convergence économique, rapprochement institutionnel)14. Du côté des élus de la République en marche, on se félicite de cette avancée diplomatique. « Loin d’affaiblir la France, le traité d’Aix-la-Chapelle marque une nouvelle étape dans l’approfondissement de l’amitié franco-allemande, ce legs précieux hérité du général de Gaulle et du chancelier Konrad Adenauer », rétorque Sabine Thillaye, présidente LREM de la Commission des affaires européennes à l’Assemblée nationale. Du côté des experts de la relations franco-allemande, on reste plus circonspect. « C’est une base sur laquelle on peut travailler mais qui reflète les limites des deux gouvernements, commente Joachim Bitterlich, ancien conseiller d’Helmut Kohl. Je suis d’ailleurs déçu par la maigreur des ambitions affichées sur les questions de l’immigration, de l’énergie et de l’aide publique au développement ».

Un déficit démocratique. Alors que le traité de 1963 venait couronner un travail des dirigeants porté par la société civile, rien de tout cela en 2019. Le peuple est hors-jeu au moment où il réclame d’être consulté sur les grandes questions le concernant. Pas de processus démocratique sur lequel ni le parlement, ni les citoyens n’ont été consultés, signe de la crise grave que traverse notre démocratie. « Le manque de transparence n’a fait qu’agrandir l’espace de fantasme », constate Manuel Lafont Rapnouil, directeur de l’European Council of Foreign Relations (ECFR). Comme beaucoup d’autres experts et élus, il regrette que le texte n’ait pas été rendu public plus tôt, mais il est rare qu’une négociation de traité se fasse sur la place publique.

Un Ersatz de traité. En définitive, la méthode suivie tue la substance. Un traité gadget, un traité inventaire à la Prévert, un traité cataplasme sur une jambe de bois, un traité com. Il est vrai que sur ces trois chantiers les politiques des deux pays ont du mal à se coordonner ou à se prolonger concrètement. « Sur l’environnement et le social, c’est en deçà de ce qu’on pouvait espérer », souligne également Manuel Lafont Rapnouil. Les experts notent le contenu du verre à moitié plein : une plus forte coopération sur la sécurité collective, la culture stratégique commune, l’industrie de défense ainsi qu’une coordination très étroite pour favoriser les projets économiques, sociaux et culturels transfrontaliers. Ce n’est pas l’Alsace et la Lorraine qu’on abandonne, mais un comité de coopération transfrontalière qui se met en place pour faire naître, à cheval sur le Rhin, des règles communes, l’interconnexion des réseaux numériques et un essor du bilinguisme.

Quid de la conformité de ce texte à notre constitution en particulier des clauses selon lesquelles :

– « La France et l’Allemagne se prêtent aide et assistance par tous les moyens dont ils disposent, y compris la force armée ; en cas d’agression armée contre leurs territoires » (article 4)

– ou bien : « Les deux États établiront des échanges au sein de leurs représentations permanentes […] en particulier entre leurs équipes du Conseil de sécurité » ?15

Rappelons que l’Allemagne, qui a signé un traité d’interdiction des armes nucléaires, pourrait en théorie demander à la France de lui venir en aide avec des armes nucléaires ! Rappelons que l’Allemagne, qui ne dispose pas d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, pourrait avoir son mot à dire dans les instructions et dans la mise en œuvre de ces dernières au titre de cette coopération diplomatique à New-York. Tout ceci démontre la légèreté des négociateurs de ce texte qui porte en lui les germes de la discorde et un avantage certain pour l’Allemagne. Qu’en est-il de l’Europe ?

Un mal ou un bien pour l’Europe ?

Un coup d’épée (de com’) dans l’eau. Mais, au-delà de la question de l’avenir de la relation franco-allemande au XXIe siècle, est posée celle consubstantielle tenant à l’avenir de la construction européenne. Ce traité est-il/sera-t-il de nature à freiner la lente descente aux enfers de la construction européenne, la fracture entre l’est et l’ouest, entre le nord et le sud de l’Europe ? Fournit-il quelques grands axes de réflexion sur l’immigration, la mondialisation, la défense, la sécurité, les dangers du droit américain pour les entreprises européennes16… ? Aucuns en réalité. « Le président disserte mais n’aborde jamais le fond du problème : les règles de la mondialisation et leur traduction dans l’Union européenne »17. Aux yeux de certains, ne pourrait-il pas apparaître comme une forme d’arrogance franco-allemande, de Diktat franco-allemand ? Le retour proclamé à Aix-la-Chapelle du couple franco-allemand ne trompe pas grand monde en Europe. La presse étrangère n’accorde qu’une place limitée à ce traité pour en noter les faiblesses. La capacité de faire d’Emmanuel Macron s’est « pour l’essentiel évaporée, et cela explique la faible ambition de ce traité », note même l’hebdomadaire libéral The Economist. Surtout, les dirigeants de bon nombre d’États membres de l’Union européenne sont bien déterminés à ne plus voir l’Europe fabriquée et dirigée par le tandem franco-allemand comme ce fut le cas jusqu’au début des années 200018.

Un maigre antidote avant le joli mois de mai. À quatre mois des élections européennes, qui seront bousculées par les populismes et l’europhobie, ce traité de l’Élysée bis, bien que très jargonnant et parfois opaque, offre un nouvel horizon de débat19. « Profitons-en pour accélérer et renforcer l’agenda de l’Europe-bouclier, ce nouveau traité en est une illustration forte », confie un conseiller du Président. Quitte à prendre le risque d’accentuer chez les autres Européens un sentiment d’être laissés de côté au profit des premiers de la classe. « Le traité d’Aix encourage une Europe à deux vitesses, mais pas une Europe où les uns seraient dans le train et les autres à quai, commente Manuel Lafont Rapnouil. On est plutôt dans un ensemble où chacun pourrait prendre le train qu’il veut en fonction de ses priorités en matière de défense ou d’économie par exemple. ». Une Europe à la carte en quelque sorte, mais où l’on ne pratiquerait plus aucun rabais sur les acquis démocratiques, économiques et monétaires. À charge pour les signataires du traité d’Aix-la-Chapelle de convaincre les plus ambitieux de les suivre20. Le traité d’Aix est censé renforcer l’Union européenne Pour Hadrien Desuin, le traité d’Aix-la-Chapelle est plus symbolique que stratégique, et contribue à maintenir la défense européenne sous le contrôle de l’OTAN, et donc des États-Unis. Vue d’Allemagne, la réconciliation franco-allemande est un simple rituel mémoriel qui vise à se faire pardonner les deux dernières guerres mondiales. Grandeur et décadence du couple franco-allemand ! Cessons de nous faire prendre des vessies pour des lanternes… Preuve en est que les Allemands souhaitent récupérer le poste de directeur juridique de la Commission détenue depuis le début par un Français. Aujourd’hui, la France présente un candidat, ex-conseiller pour les affaires européennes de Nicolas Sarkozy, conseiller d’état qui a pour nom Fabien Raynaud21.

Lors de sa conférence de presse, la chancelière aurait manifesté un intérêt soudain pour l’idée d’une armée européenne défendue par son homologue français. Depuis son élection, Emmanuel Macron tente de relancer une Europe de la défense moribonde. Le constat est partagé : des risques nouveaux menacent la sécurité du continent. Mais les pays européens sont en désaccord sur à peu près tout. Et une large partie d’entre eux s’en remettent d’abord, voire exclusivement, à l’OTAN22. Et cela n’est pas prêt de changer…

UNE PASSION NORMATIVE

 
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Il est déjà une machine à fantasmes et à désinformation. Le traité franco-allemand signé ce 22 janvier 2019 par Emmanuel Macron et Angela Merkel est critiqué par l’extrême droite et une partie de la gauche. Or c’est un texte insipide et creux qui ne propose aucune avancée importante. Il ne dit que l’état de faiblesse du « couple franco-allemand » et de leurs deux dirigeants dans une Europe en crise. La faiblesse de ce texte, qui sera vite oublié, ne rend que plus spectaculaires les polémiques et désinformations (en particulier sur la question de la supposée perte par notre pays de l’Alsace et de la Lorraine23) qu’il suscite en France24. En fait, c’est un pas de plus vers l’inféodation de la France25. Le chef de l’État français est à la fois le problème et la solution. Pense-t-il sérieusement une seule seconde que c’est par le miracle d’un nouveau traité qu’il va régler les problèmes structurels qui grèvent la relation franco-allemande depuis plus d’une décennie ?26 Les temps ont bien changé depuis 1963 mais aussi depuis le début de l’été 2018 pour Emmanuel Macron pris en tenaille entre le sparadrap du capitaine Benalla27 et les exigences des « gilets jaunes »28. Mais, nous sommes entièrement rassurés en apprenant que Jupiter-Pinocchio, qui vient d’organiser à Versailles la deuxième édition de « Choose France »29, affinerait sa stratégie pour les élections européennes du 26 mai 2019. Mais, nous le sommes un peu moins en apprenant qu’il aurait quelques problèmes à constituer sa liste. Il songerait même à faire appel au vieux grognard, Jean-Yves Le Drian pour prendre la tête de liste de LRM. En définitive, qu’apporte de véritablement concret et opérationnel ce nouveau traité franco-allemand qui consacre « une lune de miel ratée entre Emmanuel Macron et Angela Merkel » ? La réponse est dans la question30.

Guillaume Berlat
28 janvier 2019

1 Éditorial, L’après-Merkel a commencé, Le Monde, 22 janvier 2019, p. 23.
2 Nicolas Barotte, Traité franco-allemand : Merkel et Macron signent sans conviction. Macron et Merkel cherchent un nouveau souffle, Le Figaro, 22 janvier 2019, pp. 1-2.3.
3 https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/allemagne/relations-bilaterales/traite-de-cooperation-franco-allemand-d-aix-la-chapelle/
4 Guillaume Berlat, Que reste-t-il du couple franco-allemand ?, wwwprochetmoyen-orient.ch , 5 novembre 2018.
5 Coralie Delaume : « La civilisation européenne n’a pas attendu le traité de Maastricht pour éclore », Le Figaro Magazine, 5 octobre 2018, pp. 39 à 42.
6 Guillaume Berlat, Jupiter se mue en Atlas, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
7 Guillaume Berlat, Que reste-t-il du discours de la Sorbonne ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 août 2018.
8 Jean-Baptiste Chastand/Marc Semo, Ventes d’armes à l’Arabie saoudite : Macron se dissocie de Merkel, Le Monde, 28-29 octobre 2018, p. 5.
9 Erik Emptaz, Fatigué, Macron s’isole et prend cinq jours de repos. Après Jupiter, le Roi-Sommeil. Coût de pompe, Le Canard enchaîné, 31 octobre 2018, p. 1.
10 Cécile Boutelet, Merkel prépare l’après-Merkel. Le long crépuscule d’Angela Merkel, Le Monde, 31 octobre 2018, pp. 1-2.
11 Thomas Wieder, Macron et Merkel face aux « tumultes du monde », Le Monde, 24 janvier 2019, p. 3.
12 Annegret Kramp-Karrenbauer (propos recueillis par Thomas Wieder), « Ce qui se passe en France m’inquiète », Le Monde, 20-21 janvier 2019, p. 2.
13 Alain Barluet, Des petits pas dans le domaine de la défense, Le Figaro, 22 janvier 2019, p. 4.
14 Nicolas Barotte, Ce que prévoit le nouvel accord de convergence, Le Figaro, 22 janvier 2019, p. 3.
15 Olivier Gohin, Ce traité affecte la souveraineté nationale, Le Figaro, 22 janvier 2019, p. 16.
16 Jean-Michel Bezat, Le « racket » de Washington, Le Monde, 22 janvier 2019, p. 23.
17 Natacha Polony, Quand Macron découvre la fracture sociale, Marianne, 18-24 janvier 2019, p. 3.
18 François Bonnet, France-Allemagne : un traité pour rien, www.mediapart.fr , 22 janvier 2019.
19 Nicolas Barotte, Macron et Merkel unis face aux populistes, Le Figaro, 23 janvier 2019, p. 7.
20 François Clémenceau, Un nouveau pacte pour aider l’Europe, JDD, 20 janvier 2019, p. 14.
21 Emmanuel Berretta, Conseil européen : l’influence française menacée, www.lepoint.fr , 24 janvier 2019.
22 François Bonnet, Défense européenne : un fantôme qui parle le « volapük intégré », www.mediapart.fr , 16 novembre 2018.
23 Éditorial, Laissez en paix l’Alsace et la Lorraine, Le Monde, 23 janvier 2019, p. 24.
24 François Bonnet, précité, 22 janvier 2019.
25 Coralie Delaume, L’Allemagne mène la danse, Marianne, 18-24 janvier 2019, pp. 23-24.
26 Emmanuel Berreta, Grandeur et décadence du couple franco-allemand, www.lepoint.fr , 21 janvier 2019.
27 Nicolas Chapuis, Passeports : Benalla élude les questions des sénateurs, Le Monde, 23 janvier 2019, p. 9.
28 Frédéric Gilli/Laurent Sablic, La France du grand débat national, Le Monde, 23 janvier 2019, p. 22.
29 Maxime Combes, ChooseFrance à Versailles : Macron déroule le tapis rouge aux as de l’évasion fiscale, Blog : sortons de l’âge des fossiles, www.mediapart.fr , 21 janvier 2018.
30 Patrick Saint-Paul, Aix-la-Chapelle, et après !, Le Figaro, 22 janvier 2019, p. 1.

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