Observatoire Géostratégique

numéro 239 / 15 juillet 2019

UN REGARD SALUTAIRE SUR LES GUERRES DE SYRIE !

Dans le flot continu de littérature portant sur l’interminable guerre en Syrie, l’un des derniers titres mérite une attention toute particulière même s’il n’est pas exempt de critiques. Il s’agit de l’ouvrage intitulé Les guerres de Syrie dont l’auteur est un ex-ambassadeur mais aussi un arabisant distingué qui sait de quoi il parle, Michel Raimbaud1. Rappelons pour mémoire que ce diplomate nous a livré en 2017 une excellente analyse des spasmes qui traversent le Moyen-Orient2.

L’homme n’en est donc pas à son coup d’essai. Il possède toutes les qualités intellectuelles et diplomatiques indispensables – contrairement à bon nombre de « Toutologues » chers à Regis Debray qui parlent avec une mâle assurance de l’Orient compliqué – pour traiter d’un sujet ô complexe.

UNE AIDE UTILE À LA COMPRÉHENSION DU DOSSIER

L’ouvrage de 250 pages environ se présente comme une véritable recherche (universitaire ou scientifique) visant à tirer les leçons d’une décennie environ de guerre en Syrie à travers une approche historique, géopolitique, culturelle, religieuse… allant au-delà des lieux communs et des poncifs que les médias moutonniers nous servent à longueur de journée. Michel Raimbaud mène l’enquête en nous livrant les différentes pièces du dossier, du puzzle. À travers quinze chapitres, il nous rappelle l’époque ancienne du mandat sur la Syrie pour nous conduire à l’époque actuelle en disséquant les acteurs principaux de ce drame (néoconservateurs américains et leurs affidés occidentaux, arabes et israéliens) qui se livrent à un crime presque parfait : une guerre au sens classique du terme doublée d’une guerre médiatique. Guerre qu’ils ont perdu en raison de la résistance de l’axe syro-irano-russe et parce qu’ils ont joué les pyromanes pompiers.

Quand et comment cette guerre meurtrière prendra-t-elle fin ? Comment la paix et la réconciliation se dessineront à l’avenir ? Quand les vrais criminels (qui se trouvent en majorité aux États-Unis) répondront-ils de leurs crimes devant des juridictions internationales véritablement indépendantes ? Telles sont les multiples questions « impertinentes » que pose Michel Raimbaud avec le sens de la formule et de la pertinence analytique qui est le sien. Le lecteur averti découvre une multitude d’informations utiles à la compréhension de l’inextricable dossier syrien. Toutes celles que TF1, Antenne 2, FR3, LCI… nous taisent en raison de la canicule et de la coupe du monde de football féminin.

Nous ne résistons pas au plaisir de livrer à nos lecteurs la description parfaitement bien sentie du désastre Fabius-Gaffius sur le dossier syrien :

« Fabius déguerpi, beaucoup diront qu’il a été le pire ministre des Affaires étrangères jamais offert à la France, pourtant gâtée en la matière. Il a laissé derrière lui une diplomatie ruinée, décrédibilisée : seraient-ce les meilleurs de la planète, nos diplomates ne peuvent faire des miracles lorsqu’ils sont amenés à ne défendre que des dossiers indéfendables, qui les placent systématiquement du mauvais côté de l’Histoire. C’est là que le bât blesse. Le départ d’un ministre qui ne se réveillait qu’au nom de Bachar al Assad n’aura guère fait pleurer que lui-même et ses complices. Le partant était un pilier du « groupe des amis de la Syrie ». Reprenant le flambeau brandi par la France lors du rezzou de l’OTAN sur la Libye, Fabius aura tout fait pour propulser notre pays à l’avant-garde des va-t-en guerre de la ‘communauté internationale’. C’est lui qui commanditera le Conseil National Syrien, en compagnie de la Turquie, puis la Coalition de l’opposition et de la rébellion, dans un attelage agrémenté par l’apport qatari » (pp. 188-189).

Il est aussi mordant sur la diplomatie d’Emmanuel Macron :

« Sur la Syrie, la position de M. Macron est difficilement soutenable, ses déclarations interdisant par avance toute ‘feuille de route’ (?). Comment la France pourrait-elle se réintroduire dans le dossier ? Pourquoi serait-elle appelée au secours pour ‘reconstruire’ ce qu’elle a contribué à détruire ? Contrairement aux assertions du président, la France n’est pas le grand vainqueur de la guerre de Syrie, mais l’un des grands perdants » (pp. 190-191).

Nous retiendrons une autre citation parmi tant d’autres tant l’ouvrage recèle de pépites :

« Comment s’étonner alors que la bataille sans merci prenne les apparences d’un jeu de cache-cache entre la diplomatie, transformée en exercice d’une ‘insupportable patience’, et l’interventionnisme militaire, déguisée en ‘responsabilité de protéger’ ou en croisade de ‘démocratisation’ » (p. 205).

UNE DÉMONSTRATION PARFOIS PEU SCIENTIFIQUE ET TROP EXCESSIVE 

Mais, comme nous l’avons relevé en introduction, le travail de Michel Raimbaud prête aussi à la critique légitime s’agissant d’une réflexion aussi approfondie et aboutie. Regrettons d’abord pour un travail aussi sérieux l’absence d’une biographie conséquente en fin d’ouvrage reprenant les diverses sources documentaires qu’il a utilisées ! Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que même si le texte aurait été alourdi, quelques notes en bas de page n’auraient pas été superflues.

Voilà pour ce qui est de la forme. Pour ce qui est de la substance de la démonstration – qui ne manque ni de pertinence, ni de clairvoyance -, Michel Raimbaud tombe parfois dans le travers qu’il dénonce chez l’autre. Il est souvent excessif dans ses affirmations, ce qui nuit parfois à la rigueur de sa démonstration. Il aurait dû se souvenir que tout ce qui est excessif est insignifiant (Talleyrand). Même si Américains et Israéliens ne sont pas des anges, on ne peut les accuser systématiquement de tous les maux sans tomber dans une forme de complotisme absurde (la main de ma sœur dans la culotte du zouave).

S’il constitue un indice, une allégation de tel ou tel journaliste, de tel ou tel chercheur, dont on partage le point de vue, ne peut en elle-même constituer une preuve irréfragable. L’ouvrage aurait gagné à être plus concis pour éviter les nombreuses répétitions qui nuisent à la qualité de la démonstration. La pratique de la philippique systématique affaiblit la démonstration.

 
Si cet article vous a plu, aidez-nous et faites un don de 5 euros !





En dernière analyse, nous n’hésitons pas à recommander la lecture des Guerres de Syrie qui livre un regard acéré et non conformiste sur cette nouvelle Guerre de Trente ans. En un mot, un regard salutaire pour tout comprendre de cette catastrophe humanitaire.

Jean Daspry
8 juillet 2019

1 Michel Raimbaud, Les guerres de Syrie, éditions Glyphe, 2019.
2 Michel Raimbaud, Tempête sur le Grand Moyen-Orient, Ellipses, 2017.

Print Friendly, PDF & Email