Observatoire Géostratégique

numéro 200 / 15 octobre 2018

UNION EUROPENNE/MAISON BLANCHE :
LA JOURNEE DES DUPES…

Dans la vie internationale comme dans la vie interne, le pire est possible. Mais, parfois, c’est le meilleur, ou du moins le moins mauvais, qui survient. Tel est le cas de la rencontre entre le président des États-Unis, Donald Trump et le président de la commission européenne, Jean-Claude Juncker qui a eu lieu le 25 juillet 2018 à la Maison Blanche pour tenter de désamorcer le conflit commercial entre les deux entités de deux côtés de l’Atlantique1. Les observateurs avertis attendaient peu de cette réunion tant le locataire de la Maison Blanche semblait peu enclin à faire marche arrière sur les mesures qu’il avait prises à l’encontre de l’Europe dans le domaine commercial (taxes douanières punitives réciproques dommageables à tous). Persuader Donald Trump d’enterrer la hache de guerre et renoncer à la surenchère protectionniste sur l’automobile2

Après avoir examiné l’environnement international complexe dans lequel se déroule cette rencontre, il importe d’en apprécier les résultats concrets, à savoir le champ précis du consensus auquel sont parvenus les deux interlocuteurs.

UN ENVIRONNEMENT INTERNATIONAL TOURMENTE

Le moins que l’on puisse dire est que la mission de bons offices du président de la Commission européenne intervient dans un contexte à tout le moins complexe et cela à deux points de vue. Les BRICS ont apporté leur voix au chapitre.

D’un point de vue américain, après avoir déclenché une première salve, le 1er juin 2018 sur l’acier et l’aluminium, Washington menace de relever les droits de douane sur l’industrie automobile (qui toucherait particulièrement l’industrie automobile allemande) en invoquant la sécurité nationale. Le président américain fustige, depuis plusieurs mois, le déficit commercial avec l’Union européenne de 150 milliards de dollars surtout avec l’Allemagne (il a des mots durs à l’encontre de la chancelière allemande). Il critique, par ailleurs, les barrières européennes plus élevées : 10% contre 2,5% de droits appliqués sur les importations américaines. En cas de passage à l’acte, l’impact sur l’automobile serait plus important que sur l’acier et l’aluminium. Cette guerre commerciale entre les Européens et les Américains se double d’une guerre encore plus vive et plus dangereuses avec la Chine (sanctions et contre-sanctions).

D’un point de vue européen, les choses se situent sur un registre différent. Bruxelles se trouve dans la position du défendeur, de l’attaqué qui doit réagir dans la plus grande précipitation et dans le plus grand désordre. Position toujours très inconfortable, la meilleure défense étant l’attaque. Par ailleurs, cette menace de guerre commerciale se produit à un moment où l’Union européenne n’a jamais été aussi divisée, fracturée comme le démontrent amplement les conclusions ( ?) du dernier conseil européen sur la question migratoire3, la montée des « populismes » à la faveur de chaque élection dans les États membres (Allemagne, Autriche, Italie, Slovénie), le désamour croissant des peuples à l’endroit des fondements même du projet européen, une négociation interminable et incertaine sur les conditions du divorce avec le Royaume Uni (« Brexit »)4. En un mot, l’absence de cap et de boussole pour le navire Europe et, par voie de conséquence, une position de faiblesse.

Pour leur part, les BRICS, réunis à Johannesburg le 25 juillet 2018 à l’occasion du sommet des grands pays émergents ont, semble-t-il, fait front commun contre la guerre commerciale lancée par Donald Trump. Le président chinois, Xi Jinping a saisi l’occasion de cette rencontre pour fustiger le protectionnisme américain5.

UN ACCORD DE PRINCIPE À CONFIRMER

Un consensus se serait dégagé sur un certain nombre de points dont les principaux seraient les suivants. D’une manière générale, Donald Trump change de pied en ne qualifiant plus les Européens « d’adversaires » pour en revenir à une terminologie plus traditionnelle, celle « d’alliés ». À en croire le chef de l’exécutif américain, « une nouvelle phase » commence dans la relation entre l’Europe et l’Amérique (« Great to be back on track with the European Union. This was a big day for free and fair trade »). Sur la substance, et si tant est que nous disposions d’une information complète, un accord intérimaire, visant à désamorcer le différend commercial, aurait été trouvé sur les bases suivantes6.

Les Américains s’engagent à suspendre l’application des droits de douanes durant toute la durée de la négociation avec les Européens, cela visant l’importation de voitures européennes en Amérique. En revanche, Washington ne promet toujours pas de lever ses droits de douane sur l’acier et l’aluminium, comme l’exigent les Européens, mais la question est inscrite à l’ordre du jour d’un dialogue futur (mise en place un groupe de travail en faveur de plus de libre-échange transatlantique).

De leur côté, les Européens se seraient engagés à accroitre leurs importations de gaz naturel (pour ne pas l’importer de Russie), mais surtout de sojas. Le sujet pourrait susciter des frictions en Europe alors que 94% du soja planté aux États-Unis est génétiquement modifié pour résister aux désherbants. Par ailleurs, les deux parties ont fait état de leur souhait de réformer l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en vue de mettre en œuvre un programme de politique commerciale commun.

L’objectif final sera de « s’attaquer au problème de pratiques commerciales déloyales incluant le vol de la propriété intellectuelle, le transfert forcé de technologies, les subventions industrielles, les distorsions créées par les entreprises d’État et la surcapacité », a détaillé le président américain. Des propos qui visent directement la Chine.

Un flou impressionniste subsiste néanmoins sur un certain nombre de sujets importants7. C’est que toute médaille a son revers. Nous ne disposons d’aucune précision sur la question des droits de douane sur l’aluminium et l’acier. Par ailleurs, la mise en place d’un groupe de travail, si elle présente l’immense mérite de maintenir ouvert le canal du dialogue et de la négociation bilatérale, ne garantit pas automatiquement le succès final de la négociation. « Nous nous sommes mis d’accord pour travailler vers l’objectif d’avoir zéro droit de douane, zéro barrière non tarifaire et zéro subvention sur les biens industriels hors automobile », a expliqué M. Trump en lisant le communiqué commun européo-américain.

La fixation d’un objectif ne constitue pas le gage d’un accord à plus ou moins long terme surtout avec un président des États-Unis aussi imprévisible ! Subsistent deux interrogations. D’abord la réaction au sein de l’Union européenne à cette négociation avec l’Amérique de Trump à moins d’un an des élections européennes. Ensuite, Donald Trump fera-t-il avec l’Union européenne ce qu’il a fait au printemps avec la Chine : annoncer un armistice dans la guerre commerciale et repartir de plus belle à l’attaque après avoir été critiqué par son opinion publique et ses propres conseillers ? Or, nous ne possédons pas de réponse définitive à toutes ces questions importantes.

Un accord de circonstance ou un accord pérenne ? Telle est la question que l’on est légitimement en droit de se poser au lendemain de cet accord, au sens politique du terme et au sens juridique. Si Donald Trump l’a joué à la « nord-coréenne », plutôt qu’à « l’iranienne », c’est bien parce que sa main n’était pas aussi forte qu’il ne voulait bien le dire.

En effet après l’annonce de ses mesures commerciales punitives, le président américain doit faire face à une fronde de sa majorité républicaine au Congrès, des fabricants de motos Harley Davidson, de lave-linge Whirlpool, des propriétaires de terres agricoles du Midwest, frappées par les représailles chinoises et mexicaines qui taxent le soja et le porc… sans parler des jeux d’influence au sein de l’équipe de la Maison Blanche (entre le très protectionniste conseiller commercial Peter Navarro et le conseiller économique, Larry Kudlow, ancien des équipes Reagan et libre-échangiste, qui semble avoir eu l’oreille du président).

Fait notable, enfin, l’unité s’est refaite sur le dos des Chinois8. Pour toutes ces raisons, certains en déduisent que l’accord risque de se révéler en trompe-l’œil tant l’ambiguïté règne en maître dans son contenu. À Paris, on reste dubitatif9… alors qu’on semble plus satisfait à Berlin où la question de la taxation des automobiles est de première importance.

 
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Il faudra bien un jour s’y résoudre. L’imprévisibilité est la marque de fabrique du président de la première puissance au monde. Aujourd’hui, le concept de « surprise stratégique » ne relève plus de l’exception. Il est devenu la règle d’airain des relations internationales en ce début de XXIe siècle. Va-t-on enfin se décider à prendre en compte cette nouvelle donnée incontournable de la grammaire du « nouveau monde » ? Gouverner, c’est en principe, prévoir ! Les dirigeants européens semblent tétanisés à l’idée d’imaginer le monde de demain et de le façonner dans la durée dans une « stratégie d’indépendance », de manière autonome. « Le vrai combat pour les Européens et pour la France n’est pas contre Trump mais contre nous-mêmes. Il est celui de la reconquête de notre liberté et de notre autonomie »10. Il ne passe pas par l’humiliation permanente mais par la formulation de propositions courageuses dans le domaine de l’économie et de la sécurité. Faute de quoi, l’heureux coup de théâtre du 25 juillet 2018 risque tout simplement d’être une pantalonnade !

Jean Daspry
30 juillet 2018

1 Elsa Conesa, Europe-États-Unis : Les taxes douanières sur l’automobile en discussion, Les Échos, 26 juillet 2018, p. 4.
2 Anne Cheyvialle, Mission à haut risque pour Juncker à Washington, Le Figaro Économie, 25 juillet 2018, p. 22.
3 Jean Comte, Bruxelles tente de sauver l’accord de juin sur les migrants, Le Figaro, 25 juillet 2018, p. 5.
4 Armelle Bohineust, « Un Brexit sans accord serait mauvais pour tour le monde », Le Figaro Économie, 25 juillet 2018, p. 22
5 Anne Cheyvialle, À Johannesburg, les BRICS font front uni contre la guerre commerciale de Trump, Le Figaro Économie, 26 juillet 2018, p. 23.
6 Pierre-Yves Dugua, Juncker et Trump désamorcent le conflit commercial, www.lefigaroeconomie.fr , 25 juillet 2018.
7 Martine Orange, Cessez-le-feu précaire entre les États-Unis et l’UE, www.mediapart.fr , 26 juillet 2018.
8 Arnaud Leparmentier, Trump et Juncker signent un armistice à la surprise générale, Le Monde, 27 juillet 2018, p. 13.
9 Accord commercial entre Washington et Bruxelles : Trump exulte, Macron temporise, AFP/Le Monde, www.lemonde.fr , 27 juillet 2018.
10 Bernard de Montferrand, Face à l’Amérique de Trump, construire dans la durée une stratégie d’indépendance, Le Figaro, 26 juillet 2018, p. 19.

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