Observatoire Géostratégique

numéro 290 / 6 juillet 2020

VIE ET MORT DE LA DIPLOMATIE FRANÇAISE.

« En lisant cette lettre, j’ai reconnu le style de l’abandon, masqué sous les allures du compromis, si habituel au Quai d’Orsay d’avant-guerre. Ah ! Ils sont maîtres dans cet art… La manie de ce sacré Quai d’Orsay qui cherche toujours l’arrangement par définition » (général de Gaulle, 1946).

De ci de là, nous apprenons que les diplomates se plaignent du sort qui leur est réservé, n’hésitant pas à se mettre en grève à l’occasion1. On peut dès lors d’interroger : « La diplomatie est morte »2. Sans aller jusqu’à cette extrémité, ce n’est pas jouer les Cassandre que d’affirmer que la diplomatie française va mal, de plus en plus mal. La Crise du Covid-13 risque de lui porter le coup de grâce fatal. Les dénégations des ministres des Affaires étrangères successifs ou leurs plaidoyers qui prétendent le contraire ne sont guère convaincantes pour l’observateur attentif des relations internationales. Ni les discours langue de bois, ni les reportages de quelques journalistes complaisants n’y changeront rien. Comme ailleurs, la crise est là : profonde et durable. Elle puise ses racines dans un passé récent. De compromis en compromissions, nous risquons, si nous n’y prenons garde de voir la diplomatie française devenir une diplomatie croupion nostalgique d’un passé révolu. « La ‘Grande Nation’, comme on surnommait la France au XVIIIe siècle avec un mélange d’admiration et d’ironie ne cesse de s’enfoncer, de s’effacer »3. Au fil des temps, la France a perdu une partie de sa suprématie militaire, une bonne partie de son prestige intellectuel et culturel, bien sûr. Sa diplomatie en subit le contre-coup, y compris sous le règne empli de magnificence et de munificence d’Emmanuel Macron et de son valet, Jean-Yves Le Drian. Après le temps du constat sur la situation actuelle qui se caractérise par un affaissement constant de la diplomatie française, vient celui de ses causes. Voir, le cas échéant des remèdes envisageables s’il en est encore temps.

CONSTAT SEVERE : UN AFFAISSEMENT CONSTANT

L’effacement de la France sur la scène internationale résulte de la conjugaison de cinq facteurs.

La diplomatie française souffre à l’évidence d’une absence de stratégie sur le long terme, d’anticipation, de réflexion (capitis diminutio du CAPS4) avec son corollaire le court-termisme et une focalisation sur la tactique. Ses ministres préfèrent la diplomatie des coups, du bling-bling à la diplomatie du fond. Pour ne s’en tenir qu’à ce seul exemple, la stratégie de communication 2013 du ministère des Affaires étrangères – la situation n’a fait qu’aller en empirant depuis cette date -peine à masquer l’absence de lignes directrices d’une politique étrangère. Elle n’est plus à la périphérie mais désormais au centre. Comme le disait Clausewitz : « On ne peut concevoir les moyens indépendamment de la fin ». « Cette absence de politique serait – elle une politique ? Eh ! oui c’était une politique, ou, plus exactement, c’était une tactique qui recouvrait une politique »5. Nous manquons d’une « sûre intuition qui nous conduit à deviner les problèmes avant qu’ils ne se posent, et à formuler des solutions répondant aux défis du temps »6.

La diplomatie française souffre d’une absence de moyens (impératifs comptables de la RGPP pour révision générale des politiques publiques à laquelle succède la MAP pour modernisation de l’action publique et autres gadgets concoctés par les petits marquis de Bercy). « Les services de l’Etat sont « à l’os »7. Ce n’est plus du train de vie de l’Etat qu’il s’agit mais bien de la capacité des services publics à fonctionner. La stratégie des bouts de chandelle s’épuise. Alors qu’il représente un pour cent du budget, le Quai d’Orsay est la cible privilégiée des manieurs de rabots de Bercy. On en voit les conséquences sur la diplomatie en pleine crise du Covid-19.

La diplomatie française souffre d’un manque d’ambition et de vision. Depuis les années 1990 « on a l’impression que la France toute vision singulière du monde et, partant, toute grande ambition… Semblant obéir en partie à des considérations de politique intérieure, notre diplomatie ne voit que le court terme. Elle manque de constance. C’est pourquoi elle apparaît floue, inintelligible aux citoyens français comme à beaucoup d’étrangers »8. Les choses n’ont pas changé depuis tant la France ne semble plus avoir de vision originale du monde et de son rôle spécifique dans le nouveau monde. Que lit-on aujourd’hui qui résume parfaitement le sujet ? « Confrontée à l’urgence et à la lutte de tous contre tous réactivée par l’épidémie, la diplomatie peine à préciser sa doctrine. Quelle stratégie ? Quels moyens, et pour quels objectifs ? Au Quai d’Orsay, c’est surtout le flou qui semble régner »9.

La diplomatie française souffre d’un manque de volonté. Absence de volonté politique sur le long terme que l’on compense par des coups médiatiques éphémères. On pense rarement au lendemain. De plus en plus, nous sommes spectateurs de l’histoire. Notre manque de volonté se décline à plusieurs niveaux d’analyse en partant du niveau régional (européen essentiellement) pour arriver au niveau mondial (multilatéral onusien et institutions de la famille de l’ONU). Nous nous attachons comme une moule à son rocher aux mantras du XXe siècle.

La diplomatie française souffre d’un manque de réalisme. On peut regretter d’avoir une faible influence sur le cours des choses en Syrie, en Turquie, en Egypte ou en Iran mais il faut en faire le constat et prendre la mesure des conséquences que cela implique. Nous ne semblons pas avoir tiré les leçons de la « nouvelle donne stratégique au Moyen-Orient ». Pire encore, nous nous trouvons pris aujourd’hui dans une « finalité sans fin »10. Nous faisons trop de morale, pas assez de Realpolitik. Nous en payons l’addition, intérêt et principal…

En un mot, la « diplomatie d’influence », mantra des ministres des Affaires étrangères qui se succèdent apparaît en réalité comme un concept creux qui peine à masquer une diplomatie sans influence. Sur le dossier syrien, nos rodomontades n’ont pas eu raison de la réalité géopolitique et de la situation sur le terrain. A la diplomatie du verbe haut fait souvent suite la politique du profil bas. L’attentisme est souvent de rigueur faute de connaissance du passé et de vision de l’avenir. Nous agissons tels des somnambules11.

Après l’exposé du tableau clinique, vient celui du diagnostic des causes de ces maux parfaitement documentés par quelques rares chercheurs indépendants sévissant encore sur la place parisienne.

CAUSES MULTIPLES : DE L’INTERIEUR À L’EXTERIEUR

Pour la commodité de l’exposé, les causes de cette déroute de la diplomatie française en ce début du XXIe siècle peuvent se ranger dans deux grandes catégories qui sont internes et externes.

Les facteurs internes : Courage fuyons !12

Le courage n’est pas la vertu la plus partagée dans le merveilleux royaume de la diplomatie française. Ce serait plutôt du genre courage fuyons, et cela du haut et du bas

Il y a lieu de relever d’abord, le manque de courage des ministres des Affaires étrangères successifs. C’est uniquement sous la pression de Bercy, lui-même sous les fourches caudines de la commission européenne que nous dégraissons notre outil diplomatique sans avoir procédé au préalable à un diagnostic sans concession de notre situation réelle. Mesure-t-on la clairvoyance et l’efficacité d’une politique étrangère au nombre de tours du monde effectués par l’ex titulaire du bureau de Vergennes comme le fait Laurent Fabius par mimétisme avec ce que faisait Hillary Clinton ? Mesure-t-on la clairvoyance et l’efficacité d’une politique étrangère au nombre de coups médiatiques uniquement destinés à faire le buzz ? Surtout lorsque ce ne sont que de vulgaires pétards diplomatiques. Sous le règne d’Emmanuel Macron, les grands raouts ne manquent pas, les échecs aussi13. L’effacement des ministres n’a d’égal que l’omniprésence et l’omnipotence du chef de l’État sur la scène internationale. Mais, l’on peut se consoler en rappelant que les politiques passent mais l’administration subsiste. De ce côté, ce n’est pas très brillant. Et, c’est le moins que l’on soit autorisé à dire à la lumière du triste spectacle que donne la cohorte des diplomates hommes et femmes, toutes catégories confondues.

Ensuite, et plus grave encore, il faut souligner le manque de courage des diplomates qui préfèrent s’épancher dans les conciliabules des couloirs feutrés du Quai d’Orsay plutôt que de boycotter massivement la leçon de diplomatie que leur administre chaque année le président de la République lors de la pantalonnade qui a pour nom conférence des ambassadeurs et des ambassadrices14. Comme dirait l’autre de manière triviale, cela aurait au moins de la gueule et renverrait Jupiter à son narcissisme exacerbé. C’est le constat auquel parvient Daniel Cohn-Bendit, ex-député européen : « Une bonne partie de l’explication est cependant structurelle et tient au caractère obsolète de la diplomatie française telle qu’incarnée par le Quai d’Orsay. Cette vieille maison imbue de sa gloire passée semble incapable de se réformer. Ses ambassadeurs dans les zones sensibles préfèrent en général éviter toute aspérité à l’endroit de leur hôte qui compromettrait la tranquillité de leur poste et leur évolution de carrière »15. Ceci est confirmé par Patrice Champion qui fut en poste à Belgrade : « … souvent un ambassadeur ne voit et ne transmet que ce que Paris, donc en dernier ressort le Président, souhaite savoir (p. 39) … Notre politique étrangère est du ressort du Président de la République. Ce dernier décide, tous les diplomates suivent. Et, contraints d’adopter et de répéter le raisonnement du monarque, ne pouvant dire ce qu’ils pensent, ils cessent de penser et finissent par penser ce qu’ils disent (p. 195) »16. Le cinéma n’est pas en reste avec le film Le marginal dans lequel Jean-Paul Belmondo, qui joue le rôle d’un commissaire de police, déclare à un diplomate turc en lui remettant des consommateurs de stupéfiants bénéficiant de l’immunité diplomatique : « Transmettez une vieille tradition du Quai d’Orsay : baisser son froc »17. Le cliché sur le diplomate Norpois dans A la recherche du temps perdu de Marcel Proust reste actuel18. Les diplomates acceptent facilement de jouer le rôle de fusible des hommes politiques ayant commis de graves erreurs de diagnostic. Pourquoi ne se rebellent-ils pas pour manifester leur mécontentement ? On a souvent que ce que l’on mérite. Le « pas de zèle », de Talleyrand fait partie du vocabulaire de la haute bureaucratie française, y compris dans la maison des bords de Seine.

Les facteurs externes : la pseudo-tyrannie du Volapük

Il convient de mentionner le problème de l’articulation de la diplomatie française avec la diplomatie européenne. Notre pays donne le plus triste et le plus pitoyable spectacle à l’Europe (Cf. les frasques successives des Dames Loiseau et Goulard sans parler de celle d’Amélie de Montchalin). Tenons-nous à deux exemples.

Tout d’abord, la mise en place du service européen d’action extérieure pléthorique (5000 agents) et proliférant qui aura un impact sur la diplomatie française sans que les conséquences en aient bien pesées en termes conceptuels et budgétaires. Il se montre, par contre, incapable d’agir dans les cas de crises s’en tenant à la pratique de la diplomatie oratoire, incantatoire dans laquelle il excelle. Une fois encore nous avons contribué à créer une institution destinée à mettre en œuvre une politique étrangère commune qui n’a de commune que le nom. L’audition du directeur de l’Union européenne du ministère des Affaires étrangères devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, le 7 juin 2013 est éclairante à bien des égards19. On y évoque : « … l’émergence d’une diplomatie européenne, complémentaire à celle des Etats membres ». Qu’elle est la signification de cette affirmation dans l’hypothèse (pas seulement théorique) où les diplomaties des Etats membres sont divergentes comme sur le Covid-19 ? Le bilan de l’activité du SEAE est « mesuré », faute d’avoir créé un véritable « esprit de corps ». Le diplomate français juge que le « SEAE reste trop réactif et pas assez dans l’initiative ». Il évoque la nécessité d’un « effort de mutualisation… à l’heure où nos réseaux diplomatiques et consulaires sont confrontés à la mondialisation et aux restrictions budgétaires ». Ceci soulève des questions sur l’articulation entre les deux services diplomatiques et sur ce que nous attendons à l’avenir de l’un et de l’autre. Dans une Europe en voie de dilution, d’explosion, ses instances se révèlent incapables d’exercer leurs pouvoirs dans l’intérêt commun. « Il n’y a pas de pilote dans l’avion. Les chefs d’Etat et de gouvernement, censés aux yeux des peuples en être l’équipage, ne sont que des passagers. La déresponsabilisation est totale »20. L’Europe semble de moins en moins préparée à affronter les défis et menaces du XXIe siècle.

Ensuite, la mise en place d’une politique de défense commune ou d’une politique européenne de défense (Cf. déclarations de Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense à L’Express de juin 2013).

Elle relève, encore et toujours, de la chimère. A l’instar de la précédente, elle n’existe que sur le papier et pas dans les faits. Comme le souligne avec pertinence l’ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing que l’on ne peut suspecter d’être opposé à la construction européenne : « l’Europe de la défense restera un rêve », les Britanniques étant « eurosceptiques » et les Allemands « contraints par le poids du passé »21. La tribune publiée par le président de la République, Emmanuel Macron dans The Economist (7 novembre 2019) en fournit le meilleur exemple. Comment dans ces conditions transférer des pans entiers de notre souveraineté à une institution qui n’a pas la volonté de les assumer ? Les crises malienne et syrienne l’ont amplement démontré. Comme le rappelle si justement le général de Gaulle en 1965 : « On ne fait pas de politique en dehors des réalités. Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. Je le répète, il faut prendre les choses comme elles sont ». En pleine crise du Covid-16, les chefs d’État et de gouvernement ne parviennent pas à s’accorder sur un plan de relance économique22.

Cette liste est loin d’être exhaustive mais a le mérite de présenter les hypothèques qui grèvent la conduite d’une diplomatie française souveraine et indépendante. Ce qui est loin d’être le cas en cette fin d’année 2019, mais surtout en ce printemps 2020. Comment soigner le mal profond qui affecte le malade diplomatie ?

REMÈDES MULTIPLES : LE RETOUR À LA REALPOLITIK

Une fois encore, le salut de la diplomatie française, aujourd’hui bien mal en point, ne viendra ni d’un coup de baguette magique, ni par la vertu d’un rapport d’un pleutre conseiller d’État, un de plus. Il ne pourrait résulter que de la convergence de trois principaux facteurs.

La définition et l’adoption d’une véritable politique étrangère digne de ce nom

Elle se définit par l’addition de cinq critères bien précis : une stratégie, une tactique, des moyens humains et financiers et une volonté politique. La diplomatie n’étant que la déclinaison concrète et quotidienne de cette politique étrangère, on comprend mieux qu’elle soit de moins en moins audible. Que nous disent sur ce sujet quelques noms très différents. « La plupart des erreurs historiques tiennent à ce défaut de perspective »23. Pour Raymond Aron : « La politique extérieure d’un Etat est guidée par la puissance, la gloire et l’idée »24. Daniel Rondeau : « Nous avons l’un des meilleurs outils diplomatiques au monde. Véritable nappe d’intelligence, de réactivité, de mobilisation en temps de crise. Mais pour faire tourner cette machine, il nous faut un cap durable… »25. C’est un diagnostic similaire auquel parvient Bruno Le Maire : « François Hollande n’a aucun cap »26. Diagnostic qu’il pourrait appliquer à Emmanuel Macron ! Professeur à Sciences-Po, Bertrand Badie s’interroge également : « La France a-t-elle une politique étrangère ? » Il se montre très critique avec la diplomatie française qui « s’est figée dans un triple choix : celui de l’intervention à laquelle même nos semblables ne croient plus, celui de l’exclusion qui nie l’action diplomatique faite précisément pour agir là où les séparations sont les plus critiques, celui du club qui conduit à s’enfermer entre soin ou presque semblables, à l’heure où le G20 est relégué derrière le G8… ».27 Cette absence de politique étrangère serait-elle une politique étrangère ? En réalité, c’est une tactique qui recouvre une politique. « On cherchera à jeter une pelletée de sable sur les légèretés, les témérités auxquelles on s’est laissé aller »28. Le jour où nous aurons défini ce cap pérenne et compréhensible par tous nous aurons fait un énorme pas dans la bonne direction. Ce n’est certainement pas sous la houlette du duo de choc Macron-Le Drian.

Le retour de la diplomatie à ses fondamentaux

Gouverner, c’est prévoir, dit-on ! Or, le CAPS ne joue plus le rôle qu’il a joué à ses débuts (1974) lorsqu’il a été créé par Thierry de Montbrial à la demande de Michel Jobert. Nous assistons au dévoiement de la fonction prospective au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. On passe du Centre d’analyse et de prévision (Michel Jobert) à la direction de la prospective (Bernard Kouchner) pour en arriver au centre d’analyse et de prospective stratégique (Laurent Fabius), conservé par ses successeurs. Chez ce dernier, il s’agit plus d’une révolution dans les mots qui confine à une prospective de court terme voir de l’immédiat (Cf. politique des coups). Jean-Yves Le Drian ne fait pas mieux29. Même si nous sommes confrontés à la fragilité des prévisions et des conceptions humaines, il importe de réfléchir librement aux évolutions du monde tel qu’il est et non pas tel que nous voudrions qu’il soit. Nous ne tirons passez les conséquences d’une nouvelle rivalité entre Washington, Moscou et Pékin. Il s’agit de « savoir pour prévoir afin de pouvoir » pour reprendre la formule d’Auguste Comte. « C’est l’intérêt du regard prospectif. Or c’est dans l’analyse de ce qui s’est passé qu’on trouve les linéaments de ce qui pourrait se passer. Le rétrospectif nourrit le prospectif »30. Toutes choses que la Maison des bords de Seine semble avoir omis dans sa soif de pratiquer la e-diplomatie et la com’ à tout-va. Il faut en finir avec cet intérêt plus marqué pour la forme que pour la substance, pour le vecteur externe (outils de communication tels que Facebook, Twitter, Flickr, YouTube, Dailymotion et Delicious31) que pour le contenu du message. Ceci conduit immanquablement à railler les diplomates pour leur inconséquence chronique. S’ajoute à la « diplomatie compassionnelle », la « diplomatie médiatique »32. Les diplomates ne sont meilleurs que lorsqu’ils se cantonnent à leur cœur de métier mais savent-ils encore quel est le cœur de leur métier ? Il faudra bien effectuer un choix sur ce qu’est le périmètre incontournable d’une diplomatie digne de ce nom. « Tout grand dessein est un dessein à long terme » (Charles de Gaulle). Car, « vous savez qu’une administration qui dure est une administration qui parvient à s’adapter aux mutations de la société »33. Se pose-t-on la question de ce que l’on attend de la diplomatie au XXIe siècle ? Cette absence de choix est mortelle pour la diplomatie française.

La mise à l’écart définitive de La Caste

Aujourd’hui, la proximité du pouvoir est le meilleur gage de la promotion et des affectations à haut niveau en contradiction avec les valeurs républicaines de laïcité. Nous assistons à la fin de la méritocratie avec « Les copains d’abord » que pratiquent aussi bien la droite (successivement les amis de la Mairie de Paris et des Hauts-de-Seine) que la gauche (promotion Voltaire) ou la LREM (avec la promotion Senghor et les inspecteurs des Finances). La pratique des cabinets, que ne connaissent pratiquement pas les anglo-saxons et les Allemands, vient souvent perturber le fonctionnement normal de l’administration des Affaires étrangères, pour le pire « A cela s’ajoute les cabinets pléthoriques faisant écran entre les ministres et les directeurs »34. « … mais, bien au contraire, (j’ai) toujours considéré qu’en s’acoquinant à un parti, un fonctionnaire risque de s’engager dans de douteuses compromissions »35. La République des cabinards est l’une des plaies de la Ve République36. « Tout devient différent si l’on introduit dans le jeu la vanité, les ambitions, le goût du pouvoir »37. Comme le disait Turgot au roi avant la révolution de 1789 : « Personne n’est occupé que de son intérêt particulier. Nulle part il n’y a d’intérêt commun visible ». L’histoire n’est qu’un éternel recommencement. Semble révolu le temps où « le sentiment de l’intérêt général était si profondément ancré qu’il tenait l’ambition en lisière »38. Et le résultat de cette politique du copinage, de l’entre-soi est évident. Il faut cesser de récompenser la médiocrité et de sanctionner l’intégrité, le courage, la droiture et l’esprit de service public. Comme le relève justement Dominique de Villepin, dont le premier métier a été celui de diplomate, il est clair que : « La culture du résultat est devenue contradictoire avec l’esprit de mission ».

Le dernier entretien du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) accordé au Monde constitue un véritable morceau d’anthologie de l’indigence de celui qui est à la tête de la diplomatie française39. Vaut le détour !

« DECLIN RELATIF, DECADENCE POSSIBLE »40

« Nous descendons chaque jour les degrés de l’échelle et j’ai bien peur que le mouvement s’accélère suivant la loi de la chute des corps »41.

Dans cette période de passage d’une « mondialisation confiante » à une mondialisation méfiante », « d’hésitation stratégique », de prégnance de l’imprévu, de l’incertain, comment la France entend-elle se positionner ? Reste à savoir ce que l’on veut. Pour une nation, ou un groupe de nations, l’outil diplomatique, comme l’outil de défense, constitue toujours le reflet de ses ambitions internationales.

Choisirons-nous de subordonner les nôtres aux seules logiques budgétaires, européennes ou bien de manière plus responsable dans un univers probablement plus dangereux qu’il ne l’est aujourd’hui, refuserons-nous d’admettre notre déclassement diplomatique, et, partant, l’effacement de nos valeurs ?42 A tout le moins, la question mérite d’être posée. Elle mérite une réponse allant au-delà des exercices d’auto-satisfaction, de la rhétorique traditionnelle de la méthode Coué ou des inventaires à la Prévert sur les succès de notre action extérieure43. Mais, nous en sommes encore loin aujourd’hui.

 
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Pour parvenir à cet objectif, « il faudrait alors concevoir une diplomatie sachant aller au-delà de la rhétorique pour prendre enfin ses responsabilités »44. Au rythme où vont les choses – et cela ne risque pas de s’améliorer avec la crise du Covid-19 qui joue le rôle de révélateur et d’accélérateur de notre incohérence internationale -, nous risquons d’assister impuissant au passage de la vie à la mort de la diplomatie. Elle deviendrait l’ombre d’elle-même, une sorte de diplomatie Potemkine.

Guillaume Berlat
27 avril 2020

1 Laurent Zecchini, Grève en tongs des « diplos » israéliens, Le Monde, 12-13 mai 2012, p. 3.
2 Roger Cohen, « Diplomacy is dead », International Herald Tribune, 22 janvier 2013, p. 8.
3 Alain Duhamel, François Hollande et le pessimisme français, Libération, 27 juin 2013, p. 19.
4 Ali Baba, Le CAPS du Quai d’Orsay : haut lieu de la clairvoyance rétrospective, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 avril 2020.
5 Joseph Caillaux, Mes mémoires. II. Mes audaces. Agadir 1909-1912, Plon, 1943, p. 22.
6 Jean-Pierre Chevènement, La faute de M. Monet, Fayard, 2006, p. 12.
7 Claire Guélaud, Les services de l’Etat sont « à l’os », Le Monde, 9 mai 2013, p. 6.
8 Renaud Girard, Notre diplomatie manque de constance, Le Figaro, 2 juillet 2013, p. 15.
9 Anne Dastakian, Paris cherche sa voix, Marianne, 10-16 avril 2020, p. 30.
10 Pierre Manent, La Raison des nations, Gallimard, 2006, p. 62.
11 Jean Daspry, Le réveil des somnambules, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 mars 2020.
12 Courage fuyons, film d’Yves Robert, 1979 avec Jean Rochefort et Catherine Deneuve, affiche de Savignac.
13 Jean Daspry, La diplomatie du fiasco des médiations françaises, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 janvier 2020.
14 Guillaume Berlat, Cru 2019 du raout des ambassadeurs/ambassadrices : much ado about nothing, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 septembre 2019.
15 Daniel Cohn-Bendit, Terne diplomatie, Le Nouvel Observateur, 25 avril 2013, p. 39.
16 Patrice Champion, Un Français à Belgrade, éditions Tatamis, 2012.
17 Jean-Paul Belmondo, Le marginal, 1983.
18 Guillaume Berlat, Le marquis de Norpois, satire du diplomate, Questions internationales, La documentation Française, n° 61-62, mai-août 2013.
19 Audition de M. Jean-Michel Casa, directeur de l’Union européenne au ministère des Affaires étrangères devant la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des forces armées du Sénat, Paris, 7 juin 2013, www.diplomatie.gouv.fr.
20 Jean-Pierre Chevènement, La faute de M. Monnet, Fayard, 2006, p. 9.
21 VGE « L’Europe de la défense restera un rêve », Le Figaro, 8 mai 2013, p. 30.
22 Virginie Malingre, Relance : les Européens à couteaux tirés, Le Monde, 25 avril 2020, p. 6.
23 Bruno Le Maire, Jours de pouvoir, Gallimard, 2013, p. 217.
24 Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, …, 1984, p. 81.
25 Daniel Rondeau, « La France est en dépression nerveuse grave », Le Figaro, 18 avril 2013, p. 18.
26 Bruno Le Maire, « François Hollande n’a pas de cap », Le Figaro, 3 mai 2013, p. 4.
27 Bertrand Badie, La France a-t-elle une politique étrangère ?, la Croix, 10 juin 2013, p. 24.
28 Joseph Caillaux, Mes mémoires. II. Mes audaces. Agadir 1909-1912, Plon, 1943.
29 Ali Baba, Le CAPS du Quai d’Orsay : haut lieu de la clairvoyance rétrospective, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 avril 2020.
30 Thomas Clay, Les Lois du sarkozysme, Odile Jacob, 2013, p. 13.
31 Numériquai d’Orsay, Le Canard enchaîné, 7 septembre 2011, p. 1.
32 Michel Raimbaud, Le Soudan dans tous ses Etats. L’espace soudanais à l’épreuve du temps, Karthala, 2012, p. 311.
33 Claire Legendre, Vérité et amour, Grasset, 2013, p. 165.
34 Jean-Marc de la Sablière, Dans les coulisses du monde. Du Rwanda à la guerre d’Irak, un grand négociateur révèle le dessous des cartes, Robert Laffont, 2013, p. 41.
35 Alain Deschamps, Niger 1995. Révolte touarègue. Du cessez-le-feu provisoire à la « paix définitive », L’Harmattan, 2000, p. 32.
36 Guillaume Berlat, La tyrannie des cabinets : une exception française, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 février 2017.
37 Pierre-Louis Blanc, Arille compagnon de Napoléon, France-Empire monde, 2013, pp. 152-153.
38 Joseph Caillaux, Mes Mémoires. I. Ma jeunesse orgueilleuse 1865-1909, Plon, 1942, p. 31.
39 Cyril Bensimon/Christophe Châtelot/Piotr Smolar (propos recueillis par), Jean-Yves Le Drian : « Nous assistons à une amplification des fractures », Le Monde, 21 avril 2020, p. 5.
40 Thierry de Montbrial, Déclin relatif, décadence possible, Questions internationales, n° 61-62, mai-août 2013, p. 94.
41 Joseph Caillaux, Mes Mémoires. I. Ma jeunesse orgueilleuse. 1863-1909, Plon, 1943, p. 21.
42 Général Vincent Desportes, La fin de la puissance militaire occidentale, Le Figaro, 8 juillet 2011, p.16
43 Jacques-Hubert Rodier, Emmanuel Macron ou la diplomatie tout feu tout flamme, Les Échos, 28 janvier 2020, p. 8.
44 Bertrand Badie, Parler pour ne rien faire, la Croix, 10 avril 2013, p. 25.

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