Observatoire Géostratégique

numéro 222 / 18 mars 2019

VOYAGE AU CŒUR DE LA DIPLOMATIE

« La mémoire, ce passé au présent » (François Chalais). Dans le maquis des Mémoires de diplomates retraités, rares sont les pépites ! Comme pour les chercheurs d’or, le lecteur averti remue des tonnes de boue pour trouver enfin quelques précieux grammes d’or dont on savoure l’éclat. Tel est le cas de l’ouvrage que vient de publier chez Plon le diplomate arabisant qu’est Yves Aubin de la Messuzière1. Ce dernier nous avait déjà livré ses réflexions sur ses années Ben Ali en Tunisie2 et, plus récemment, sur le grand chambardement du monde arabe3. Même si la particule respire le sang bleu, l’auteur a le cœur à gauche. Nul n’est parfait. Après une analyse de l’ossature générale de la présentation chronologique de sa carrière de diplomate, nous nous concentrerons sur quelques qualités de cet ambassadeur atypique.

L’OSSATURE GÉNÉRALE DE SA PRÉSENTATION

L’approche globale permet à l’auteur de se concentrer sur sa vie de diplomate-saltimbanque qui lui a permis de croiser plusieurs de nos dirigeants et d’en dresser quelques portraits utiles aux historiens.

Une approche globale

Cet ancien ambassadeur, qui a roulé sa bosse dans des pays tourmentés ou en guerre, nous livre un récit chronologique de ses différents postes, avec une insistance toute particulière sur ses différentes affectations à l’étranger (Palestine, Yémen, Tchad, Irak, Tunisie de Ben Ali, Italie au Palais Farnèse et mission à Gaza en qualité de chercheur) et à l’administration centrale (il passe rapidement sur son poste de rédacteur géographique, de sous-directeur aux relations culturelles pour se concentrer sur son affectation délicate de directeur Afrique du Nord et du Moyen-Orient, ANMO pour les experts. Il y consacre un quart de son récit).

Une vie de diplomate

Après un prologue, sorte d’introduction très utile pour appréhender le métier, la vie, le rôle de diplomate, l’auteur nous relate chacune de ses affectations, souvent avec un sens aigu du détail qui fera le délice des historiens. Il conclut chacun de ses chapitres d’un court épilogue relatant les évolutions récentes du pays en question, fait inhabituel dans les Mémoires des Excellences. En guise de conclusion, fort utile et bien pensée, Yves Aubin de la Messuzière nous livre quelques réflexions sur les évolutions du métier de diplomate et sur ses activités non rémunérées de retraité actif. Manifestement, ce haut fonctionnaire est non-conformiste à bien des égards. Il n’hésite pas à faire part de ses avis aux plus hautes autorités de l’État, y compris au président de la République. Ceci a tendance à se perdre de nos jours où le chef de l’État ne jure que par sa cellule diplomatique et par ses « visiteurs du soir » pour penser la politique étrangère.

Une inclination pour les portraits des dirigeants

Ses relations avec Jacques Chirac ont été particulièrement confiantes et chaleureuses. Il est dans les meilleurs termes avec Hubert Védrine. Il a peu d’estime pour Nicolas Sarkozy, l’homme qui n’avait de cesse de railler les diplomates. Il dresse des portraits sans concessions des diplomates qu’il a croisés tout au long de sa longue Carrière, le plus souvent bienveillants, parfois grinçants. Nous laissons le soin au lecteur de les découvrir au fil de la lecture de cet ouvrage d’environ 400 pages. Cela donne un tour plus vivant et plus concret au récit.

DE QUELQUES QUALITÉS DE L’AMBASSADEUR

Nous nous en tiendrons à trois qualités même si notre liste n’a aucun caractère d’exhaustivité.

Le sens de la prévision

Une qualité frappe chez ce diplomate. Elle se résume dans une brève formule : « L’analyse et la prévision sont en effet au cœur du métier diplomatique ». Toutes dimensions parfois perdues de vue par des diplomates soucieux de l’actualité et de plaire aux princes du moment. En particulier, à la tête de la direction ANMO où il arrive en 1999, il comprend que les attentats du 11 septembre 2001 vont créer des fractures dans le monde arabe qu’il faut anticiper. Il fait alors travailler ses diplomates avec des équipes de chercheurs pour tenter d’anticiper un futur imprévisible et proposer à ses autorités des scénarios pour l’avenir. En qualité d’ambassadeur à Tunis, il impose à ses équipes le retour à la tradition des longues dépêches diplomatiques traitant de sujets lourds sur la longue durée (« Je réhabilite la dépêche de fond, tombée en désuétude dans le réseau diplomatique »). Nous devons insister sur ce point, la prévision est cardinale pour tout diplomate qui se respecte. Elle constitue son cap et sa boussole. Sans elle, il est perdu dans un monde aussi incertain qu’est celui de ce début de XXIe siècle. Nous en avons une excellente illustration avec la diplomatie française fondée sur la com’, l’émotion et la tactique.

Le sens de l’humour

Même si l’ouvrage est à ranger dans la catégorie des livres sérieux, parfois d’érudits, on y décèle quelques pointes d’humour qui rendent le récit plaisant, y compris dans des situations qui n’ont rien de drôle. Nous nous en tiendrons à un seul et unique exemple. Celui de son premier ambassadeur au Yémen, personnage haut en couleur. Voici ce qu’il écrit à son sujet :

« L’ambassadeur X est un personnage haut en couleur, à la stature impressionnante, qui le fait ressembler à Orson Wells… Après avoir été révoqué par Vichy, il entre dans la Résistance et sera blessé à plusieurs reprises… Il demeure confiné dans son appartement à l’étage où je lui apporte les documents à signer. Il me demande de diminuer ma production pourtant peu abondante. ‘Croyez-vous que les dépêches de l’ambassade intéressent le ministère, hormis le rédacteur de base’ Et d’ajouter : S’il y a quelque chose que l’on peut me reprocher au Quai d’Orsay, c’est d’avoir bouché ses toilettes avec mes correspondances’ ».

Le sens de la critique

Mais l’ouvrage procède à des analyses lucides sur les dérives de notre diplomatie, plus spécialement sous le règne de Nicolas Sarkozy :

« Lorsque Nicolas Sarkozy et son conseiller spécial, Henri Guaino, s’en sont pris aux « diplomates qui n’ont pas vu venir les ‘Printemps arabes’ », j’ai publié dans un livre (Mes années Ben Ali : un ambassadeur de France en Tunisie, Cérès éditions, 2016), avec l’autorisation du Quai d’Orsay, plusieurs télégrammes d’analyse et une longue dépêche, « Avoir 20 ans en Tunisie », rédigés six années avant la révolution tunisienne. Ces correspondances, ainsi que bien d’autres adressées par nos ambassadeurs au Proche-Orient la démonstration que les diplomates ont des capacités de réflexion et d’anticipation. Le mépris affiché par le Président à leur égard m’encouragera à contribuer à la création du « Groupe Marly », composé de diplomates anonymes, à la retraite ou en activité, de sensibilités politiques diverses. Le Monde publiera en février 2011 une première tribune, sous le titre « On ne s’improvise pas diplomate », laquelle reproche à l’exécutif de ne pas être à l’écoute du réseau diplomatique. « Bien des erreurs auraient pu être évitées, imputables à l’amateurisme, à l’impulsivité et aux préoccupations médiatiques à court terme ». Le texte déplore l’abandon de valeurs fondamentales telles que la solidarité, les droits de l’homme, le respect des cultures, au profit d’une diplomatie au coup par coup, sans vision… ».

Ce jugement n’a malheureusement pas pris la moindre ride et pourrait s’appliquer à la diplomatie du tandem Macron/Le Drian !

En conclusion, tous ceux qui sont passionnés par le Proche et le Moyen-Orient doivent absolument découvrir cet ouvrage d’Yves Aubin de la Messuzière. Il couvre quatre décennies qui ont vu le monde basculer dans l’inconnu. Ils auront ainsi l’occasion d’effectuer un beau voyage au cœur de la diplomatie. Nous citerons les dernières lignes de son ouvrage :

« J’espère que cet ouvrage contribuera, comme ceux d’autres diplomates, de plus en plus nombreux à témoigner de leurs expériences, à une meilleure compréhension du métier et du rôle du diplomate. Pour faire simple, il ne peut y avoir de bonne diplomatie sans diplomates « ingénieurs de la paix… ».

 
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L’objectif est pleinement atteint. Bonne lecture à tous !

Jean Daspry
11 mars 2019

1 Yves Aubin de la Messuzière, Profession diplomate. Un ambassadeur dans la tourmente, Plon, janvier 2019.
2 Yves Aubin de la Messuzière, Mes années Ben Ali. Un ambassadeur de France en Tunisie, Cérès éditions, 2011.
3 Yves Aubin de la Messuzière, Monde arabe. Le grand chambardement, Tribune du monde/Plon, 2016.

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