Observatoire Géostratégique

numéro 294 / 3 août 2020

VUES SUR LACS, MONTAGNE ET PERSONNAGES…

Maintenant qu’on peut reprendre la route, plutôt que les avions, ce beau livre – Vue sur lacs1 – arrive à point nommé pour trois bonnes raisons au moins : pour la première fois, sont rassemblés les quatre lacs de Savoie (Aiguebelette, Annecy, Le Bourget et le Léman) ; on y découvre des « lieux » originaux et forts, des « lieux » à la manière de Jean Duvignaud – espace-temps avec le supplément d’âme de personnages quasi-chamaniques2 ; enfin, on tient en mains un exceptionnel carnet d’adresses, « abécédaire » qui permet au promeneur solitaire ou accompagné de choisir différents sentiers d’une anthropologie bien réelle de l’imaginaire. En fait, ce livre réalise une espèce de synthèse d’un Guide du routard distingué avec une prose du transalpin, version Blaise Cendrars, c’est-à-dire beauté, poésie et intelligence !

L’auteure – Marie-Christine Hugonot – est journaliste ; spécialiste de la montagne. Titulaire d’un master 2 en histoire de l’art et archéologie, elle a été critique d’art. On lui doit plusieurs livres d’art importants. Mais c’est la montagne qui a mobilisé toute son intentionnalité, lui inspirant de multiples reportages et plusieurs ouvrages : L’Art de vivre en montagne (Editions de La Martinière, 2011), Décoration chalet, le style Savoie Mont-Blanc (tome 1-2014, tome 2-2018 aux éditions Glénat) et Habiter la montagne (Editions Glénat, 2016). Auteure et réalisatrice de l’émission La Vie de chalet sur Montagne-TV et de Références, série d’émissions consacrées à l’architecture contemporaine en Haute-Savoie sur Montagnetv.com, elle anime aussi un site : lartdevivrelamontagne.com. Pas mal…

QUATRE LACS

Marie-Christine Hugonot nous entraîne en Savoie et Haute-Savoie, françaises depuis avril 1860 seulement ; les Savoyards préférant parler de la « yaute » et de la « Savoie propre », derniers territoires à avoir été intégrés à l’hexagone après un référendum (très encadré par l’Eglise). Napoléon III étant intervenu en Italie du Nord pour en chasser les Autrichiens et favoriser ainsi le processus d’unification italienne autour du royaume Piémont-Sardaigne, le comte de Cavour (président du conseil du royaume) lui avait cédé la Savoie et Nice lors des accords de Plombières – signés deux ans auparavant – en juillet 1858. Malgré l’extrême centralisation parisienne, ces nouveaux bouts de France ont conservé toute leur spécificité, sinon un goût très prononcé de liberté, sinon d’insoumission.

Marie-Christine Hugonot : « Du plus grand au plus petit… Le Léman, franco-suisse, plus vaste lac naturel d’Europe occidentale ; le lac du Bourget, plus grand lac naturel de France, surnommé par Balzac « la turquoise égarée » ; celui d’Annecy, célèbre pour la pureté de ses eaux ; enfin, celui d’Aiguebelette, dont le nom signifie « belles petites eaux »… émeraude, se doit-on d’ajouter, le plus secret et le plus sauvage ».

La plus belle approche : par bateau bien-sûr, quel qu’il soit ! « Chacun édicte sa propre réglementation tendant à évoluer vers une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux et d’une plus grande sécurité des usagers. Sur le lac d’Annecy, comme sur ceux du Bourget et du Léman, le mythique « Riva » croise la barque en bois, le voilier et le bateau de croisière, offrant au passager des sensations des plus diverses, une vision des rives au ralenti ou en accéléré. Seul lac privé, celui d’Aiguebelette, dans l’avant-pays savoyard, est aussi le seul où les bateaux à moteur sont interdits. C’est donc à bord de ‘La Nä’, électrique et unique bateau de « mini-croisière » à l’échelle du lac, que l’on découvre les rives dans un calme qui sied au romantisme des lieux ».

La compagnie du lac d’Annecy vient de mettre à l’eau L’Amiral (nom d’origine arabe : emirel-Bahr, prince de la mer). Son premier bateau hybride, flambant neuf – rouge et blanc – comme le drapeau savoyard, conçu par l’architecte naval Eric Jean. Très différent des autres, il promet d’être « le bateau qui aura le plus faible impact environnemental jamais livré en France pour ce type de programme ». Pas mal non plus !

Marie-Christine Hugonot : « La barque traditionnelle, quant à elle, a toujours fait partie de l’image des lacs, aussi bien pour la pêche que pour le tourisme. Sa fabrication reste liée à des familles dont elle porte le nom. On parle des fameuses Beauquis à Annecy, des barques Grimonet ou Bologne au lac d’Aiguebelette… Les bateaux historiques qui sillonnent les lacs depuis toujours suscitent un véritable engouement. Ainsi l’ABVL, l’Association des amis des bateaux à vapeur du Léman, très active, réunit-elle Français et Suisses dans le but de collecter des fonds pour la conservation et le maintien en service des huit bateaux Belle époque de la CGN (Compagnie générale de navigation) ». Gardienne de la tradition des barques de Meillerie à voiles latines, l’association Mémoire du Léman a fait reconstruire à l’identique (de 1997 à 2000) – La Savoie – qui a navigué entre 1896 et la fin des années 1930 sur le lac pour transporter les pierres des carrières de Meillerie, qui ont servi à la construction de la plupart des villes du bassin lémanique.

Marie-Christine Hugonot : « Les pilotes, quels qu’ils soient, témoignent d’une fierté et d’un enthousiasme sans faille. Céline Saccani, première femme capitaine de bateau sur le lac d’Annecy, arrivée à la Compagnie en 1992, Pascal Rochaix, aujourd’hui responsable technique de la Compagnie des bateaux du lac du Bourget après avoir navigué quarante ans, Albert Damain, qui a construit La Nä, ou les capitaines de la flotte historique de la CGN éprouvent une réelle fascination pour ‘leur’ lac… ».

REINVENTER LE PATRIMOINE

En mars 1832 dans La Revue des deux mondes, Victor Hugo déclarait la guerre aux démolisseurs » : « Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu’on la fasse. Quels que soient les droits à la propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu’ils ne comprennent pas qu’ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, la détruire, c’est dépasser son droit ».

Hugolienne en diable, Marie-Christine Hugonot restitue ainsi différents signes architecturaux : téléphériques, enveloppes du thermalisme, Le Royal d’Evian, l’Auberge du père Bise, l’Abbaye d’Hautecombe, le monastère de la Visitation, le château de Menthon-Saint-Bernard, la Fondation Ripaille, la maison du lac d’Aiguebelette et le jardin du château d’Yvoire ; autant de lieux qui balisent histoire et mémoire d’une Savoie préservée du tourisme de masse.

Un bonheur absolu : celui du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau et de son vicaire savoyard.

ARTISTES, ARTISANS ET DESIGNERS

Dans le deuxième chapitre, la visite hugolienne se poursuit, prenant chair et donnant à voir et à entendre des gens d’ici qui font des choses marquantes : Laurent Petit, Maria et Philippe Lamour, Francis Berthault, Alain Benzoni, Isabelle Moreau-Jouannet, Marie-Anne et Thierry Camail, Olivier Dollé, Ji-Young Demol Park, Yan Zoritchak, André Buisson, Anna Karin, Yves Decompoix, Ars Sonora et la manufacture de Saint-Félix.

VISITES PARTICULIERES

Troisième partie : détours par des maisons exceptionnelles, dedans et dehors qui racontent eux-aussi à leurs façons le pays savoyard : « A Pelo Ben », signée du grand architecte Maurice Novarina, l’ancienne maison Clerget du lac d’Aiguebelette, une surprenante rénovation à Bourdeau, la nouvelle vie de la ville « Bel-Azur », La Solitude du lac du Bourget, un belvédère face au Léman, une maison vitrine à Talloires… et bien d’autres architectures modernes s’inscrivant parfaitement dans ces paysages savoyards historiques, mais bien vivants.

Le Vue sur lacs de Marie-Christine Hugonot nous ravit aussi, parce qu’il résonne avec… et raisonne le travail engagé – dans les années 1980 – avec Christophe Devouassoux (alors maire des Houches), pour une politique raisonnée (justement) de la montagne. Dans Duel aux sommets – La montagne à l’épreuve de la démocratie3 (préfacé par Louis Besson, maire de Chambéry alors ministre de la montagne). Nous y plaidions pour une politique de la montagne, sinon pour l’installation d’une « Région Savoie » qui aurait été un vrai signal de décentralisation et de recentrage actif et prospectif à partir des lieux de Marie-Christine Hugonot. Tellement visionnaire, François Hollande – qui fut, malheureusement, président de la République – enfanta d’un nouveau monstre technocratique : une région « Auvergne-Rhône-Alpes » !!! On n’arrête pas le progrès.

Que ce triste sire ne s’avise pas de vouloir revenir en politique. Les Savoyards lui préparent quelques ripostes montagnardes.

 
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En attendant, au lac, à la montagne, dans les déserts ou sur les plages de France, on rêvera en acte et en puissance avec le livre de Marie-Christine Hugonot : un vrai bonheur à chaque page. C’est tellement rare… Ce très beau livre est aussi une belle idée de cadeau pour les amis qu’on aime vraiment. Bonne lecture visuelle, odorante et réfléchie…

Richard Labévière
6 juillet 2020

1 Marie-Christine Hugonot : Vue sur lacs – Architecture et patrimoine en Savoie Mont-Blanc. Editions Glénat, mars 2020.
2 Jean Duvignaud : Lieux et non-lieux. Editions Galilée, novembre 1977.
3 Christophe Devouassoux et Richard Labévière : Duel aux sommets – La montagne à l’épreuve de la démocratie. Editions Syros, mars 1992.

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