Observatoire Géostratégique

numéro 153 / 20 novembre 2017

WASHINGTON ET TEL-AVIV PREPARENT LA GUERRE CONTRE L’IRAN…

Il y a plusieurs mois, et dans le contexte inquiétant d’un nouveau regain de tension avec la Russie, la Corée du Nord et la Chine, le président américain Donald Trump a désigné un « cabinet noir » dont la mission est de fabriquer des preuves attestant que l’Iran viole l’accord signé sur son programme nucléaire, le 14 juillet 2015. « Cette structure est chargée de fabriquer un prétexte pour faire la guerre à l’Iran », estime l’ancien chef d’un service européen de renseignement. Certes unilatérale, cette décision n’en constitue pas moins le révélateur de tensions réelles entre le secrétaire d’Etat Rex Tillerson, le secrétaire à la Défense James Mattis, le général H. R. McMaster, conseiller à la sécurité nationale et le général John Kelley, chef de cabinet de la Maison Blanche.

Commentant dans le New York Times du 2 août cette « cocotte-minute », Steve Andreasen et Steven Simon1 délimitent les contours de cette crise inter-ministérielle : « laisser faire ? Certains peuvent démissionner, mais ces gens sont connus pour survivre aux combines les plus retorses. Mais qu’ils démissionnent ou tiennent le coup jusqu’au bout, la décision politique de remettre en cause l’accord iranien donnerait le signal d’une claire défaite des professionnels de la politique étrangère et d’une victoire pour les idéologues ». Les deux experts concluent qu’en cherchant à amoindrir l’Iran, chacun à leur manière respective, les présidents Richard Nixon et Ronald Reagan n’ont fait que le renforcer… estimant que Donald Trump est bien parti pour commettre la même erreur.

La fabrique de cette erreur n’est pas due à l’humeur du moment, à l’improvisation, ni à une posture de circonstance. Au contraire, comme le soulignent encore Steve Andreasen et Steven Simon, elle s’inscrit dans une filiation historique bien antérieure à la révolution islamique de 1979. Mais aujourd’hui, cette machinerie de « criminalisation de l’Iran » s’avère d’autant plus dangereuse qu’elle fait converger trois dynamiques conflictuelles : 1) un durcissement des sanctions économiques et politiques contre la Russie ; 2) une cristallisation du conflit israélo-palestinien ; 3) enfin, l’adoption d’une nouvelle alliance affairiste américano-saoudienne. Ces trois processus conservent chacun leur propre spécificité, mais connaissent aujourd’hui une nouvelle vigueur parce qu’ils interagissent dans une perspective d’affaiblissement des Etats-Unis aux Proche et Moyen-Orient. En effet, l’évolution de la crise syrienne se traduit par un effacement stratégique progressif des Etats-Unis au profit d’une Russie, qui s’est imposée comme pays-cadre dans la recherche d’une sortie de crise diplomatique et politique. La Turquie, qui aligne la deuxième armée de l’OTAN, ne répond plus aux injonctions de Washington et ses supplétifs du Golfe n’en font qu’à leur tête, allant jusqu’à se déchirer entre monarchies wahhabites…

SANCTIONS CONTRE LA RUSSIE ET L’IRAN

Tombant dans son propre piège, Donald Trump s’est d’abord pris un fameux revers parlementaire. Le 25 juillet dernier, la Chambre des représentants – à majorité républicaine – a voté un ensemble de sanctions contre la Russie. Ce nouveau texte limite sa marge de manœuvre diplomatique avec le Kremlin, deux semaines après le G-20 de Hambourg qui avait pourtant enregistré un réchauffement de la relation Washington/Moscou. Donald Trump était favorable à un allégement des sanctions dans le cadre d’un marchandage avec Vladimir Poutine. Ce projet était porté par conseiller à la sécurité nationale, Michael Flynn – limogé depuis – et son gendre Jared Kushner, interrogé à huis clos par le Sénat et la Chambre des représentants, au sujet de ses échanges pendant la transition présidentielle avec l’ambassadeur russe à Washington.

Barack Obama avait imposé par décret des sanctions après l’annexion de la Crimée en mars 2014. Il les avait renforcées fin décembre 2016, pour « punir » Moscou des interférences « présumées » (mais jamais prouvées) dans l’élection présidentielle américaine. Après l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche, les sénateurs ont multiplié les accusations de collusion entre la nouvelle équipe et des « intermédiaires russes ». Sous l’impulsion du républicain John McCain, ils se sont empressés d’inscrire ce nouveau train de sanctions dans la loi, afin que le nouveau président ne puisse pas les lever à sa guise.

Prise sans consultation avec l’Union européenne, ce renforcement des sanctions contre la Russie impacte aussi des entreprises européennes. De Paris à Berlin en passant par Bruxelles, l’initiative unilatérale du Congrès américain passe mal ! Mais que feront les Européens ? Question abyssale ! De son côté, la Russie a promis de riposter. « Les auteurs et soutiens de ce projet de loi font un pas très sérieux en direction d’une destruction des perspectives de normalisation des relations avec la Russie », a déclaré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Riabkov. « Ces actes ne resteront pas sans réponse », a-t-il averti, tout en assurant que Moscou ne comptait pas « céder à l’émotion » et continuerait à travailler à la recherche de « compromis » sur des questions comme la lutte contre le terrorisme.

Enfin, les nouvelles sanctions contre la Russie entrainent des décisions similaires à l’encontre de la Corée du Nord et de l’Iran. Dans le cas de l’Iran, elles visent les Gardiens de la Révolution et le programme balistique de Téhéran, sous prétexte de la situation « des droits de l’homme » et du soutien à des groupes comme le Hezbollah libanais, considérés comme « terroristes » par les Etats-Unis. Au nom de leur idéologie messianique, une fois de plus les apprentis sorciers de Washington amalgament des situations géopolitiques très différentes et tracent un nouvel « axe du mal » : Moscou, Pyongyang, Téhéran.

AXE WASHINGTON/TEL-AVIV CONTRE TEHERAN

Aidé par Laurent Fabius, alors ministre français des Affaires étrangères, Israël est le pays qui s’est opposé le plus farouchement à l’accord sur le nucléaire iranien. L’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche a été salué par Tel-Aviv comme une aubaine quasi-divine. Le nouveau président américain avait promis de transférer l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem et nommait aussitôt comme ambassadeur un homme d’affaires engagé dans le financement de nouvelles colonies dans les territoires palestiniens occupés. Après le « cauchemar Obama », une nouvelle lune de miel commençait entre Washington et Tel-Aviv, d’autant que Donald Trump tirait carrément un trait sur les accords d’Oslo en affirmant que « la solution à deux Etats » n’était plus d’actualité… En mai dernier, s’adressant à « son ami Benyamin », le président américain s’était lancé dans une longue déclaration de soutien à l’Etat hébreu en promettant que son administration « se tiendra toujours aux côtés d’Israël », tout en dénonçant l’Iran comme « le principal sponsor du terrorisme » dans la région et promettant que « ce pays n’aura pas l’arme nucléaire », tant qu’il sera président des Etats-Unis.

« Nous avons de nouveau un ami sincère, un type sur lequel on peut compter à Washington », a déclaré le ministre Youval Steinitz (Likoud), « quand on compare ce qui se passe aujourd’hui aux huit années difficiles que nous avons connues sous la présidence de Barack Obama, on croirait presque vivre un rêve… »

Donald Trump et Benjamin Netanyahou ont vaguement fait allusion à la reprise d’un processus de paix avec les Palestiniens, sans jamais citer les nouvelles colonisations. Partageant la même vision de la région, les deux hommes se focalisent sur l’Iran : à leurs yeux, le « danger iranien » impose la constitution d’un « axe » Washington-Tel-Aviv, appuyé par les régimes sunnites de la région, au premier rang desquels l’Arabie saoudite. Cette amitié retrouvée est sous-tendue par une forte communauté d’intérêts dans les domaines de la coopération militaire (drones, avions de chasse, d’observation et de ravitaillement), des infrastructures routières et hydrauliques.

En matière de renseignement, la relation bilatérale s’est stabilisée au même niveau de proximité qui prévalait dans les années 2008/2010, lorsque les services des deux pays partageaient leurs sources pour monter des opérations communes contre Téhéran : assassinats ciblés de scientifiques, missions de sabotage dans des complexes militaires, armements des groupes armés kurdes du PEJAK à la frontière irano-Irakienne, etc.

Cette alliance Washington/Tel-Aviv vient d’enregistrer un cinglant revers face à une mobilisation de masse palestinienne. Les autorités d’occupation ont dû démonter les détecteurs de métaux et les caméras de surveillance, récemment installés à l’entrée de la mosquée Al-Aqsa. Elles ont dû aussi ouvrir l’accès à tous les fidèles, abrogeant une interdiction antérieure à l’encontre des hommes de moins de 50 ans. Après un demi-siècle d’occupation et d’annexion illégales à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, Tel-Aviv amplifie sa politique de déportation de la population palestinienne avec l’aval de Washington. La construction de plus de 180 km du mur d’apartheid autour de Jérusalem – une opération massive d’ingénierie démographique pour faire avancer le projet israélien de « Judaïser » la ville – est presque terminée. Il isole de la ville quelques 225 000 Palestiniens dans 22 villages, tout en intégrant 210 000 colons dans quatre grands blocs de colonies à l’intérieur de ses limites.

Ces dernières années, Israël a renforcé ce cordon de colonies autour de Jérusalem, annonçant en 2016 la construction de 58 000 nouveaux logements dans ces colonies afin de combler les derniers trous dans la zone tampon de colons entre le coeur de Jérusalem et le reste de la Cisjordanie occupée. À l’intérieur de la vieille ville et des quartiers environnants, les colons s’approprient des maisons palestiniennes par la force sous protection de l’armée.

Aujourd’hui, l’Iran est le seul Etat de la région à s’opposer ouvertement à cette violation permanente de la loi internationale, tandis que la Jordanie, l’Egypte et les pays du Golfe cautionnent de plus en plus ouvertement cet axe Washington/Tel-Aviv. L’Arabie saoudite envisage même de rétablir officiellement ses relations diplomatiques avec Israël !

ARABIE SAOUDITE CONTRE CHI’ITES

Donald Trump a choisi le 20 mai 2017 – c’est-à-dire le jour du résultat de l’élection présidentielle iranienne accordant au président sortant modéré Hassan Rohani, un second mandat – pour s’exprimer à Riyad devant une cinquantaine de régimes sunnites. Après avoir signé des contrats de ventes d’armement avec la monarchie wahhabite pour plusieurs centaines de milliards de dollars, il a appelé les pays sunnites à « isoler l’Iran » en l’accusant de « soutenir le terrorisme ». L’une des premières initiatives du nouveau roi Salman d’Arabie saoudite est d’intervenir militairement au Yémen voisin – à partir du 26 mai 2015 – contre la rébellion houthi, politiquement soutenue par Téhéran. L’ambassadeur saoudien à Washington précise que « l’opération vise à défendre le gouvernement légitime du Yémen et à empêcher le mouvement radical houthi (soutenu par l’Iran) de prendre le contrôle du pays ». Dès le départ, les États-Unis fournissent un soutien opérationnel en matière de logistique et de renseignement. Dans ce conflit oublié mais très meurtrier, la monarchie wahhabite combat aujourd’hui ses anciens alliés Zaydites qui ont affronté, entre 1962 et 1970, les forces de la République arabe du Yémen, à l’époque soutenues par l’Egypte. Alors, Riyad n’hésitait pas à s’allier avec les parents des Houthis actuels – en réalité très éloignés du chi’isme duodécimain iranien – contre les « tribus républicaines » soutenues par Nasser, le Grand Satan d’un nationalisme arabe appuyé par Moscou ; puis, à partir de 1968, contre le gouvernement révolutionnaire du Sud Yémen pourtant composé de musulmans sunnites mais qui se proclamaient ouvertement communistes.

Outre l’’intervention yéménite actuelle, il convient de rappeler les soutiens réitérés au soulèvement des tribus sunnites et des groupes terroristes qui ne supportent pas l’avènement d’un nouveau pouvoir chi’ite en Irak depuis 2003. C’est un fait maintenant établi que le GID – les services de Riyad financent et arment les divers groupes terroristes sunnites dans toute la région de la Jordanie à l’Iral en passant par le Liban, et la Syrie. D’ailleurs, à l’occasion d’un entretien avec le Washington-Post, le 8 décembre 2004, le roi Abdallah II de Jordanie – un pays allié de Riyad, de Washington et de Tel-Aviv – avait déjà dénoncé l’émergence d’un « croissant chi’ite » allant de l’Iran au Liban, comprenant également l’Irak post-Saddam, la Syrie des Assad, Bahreïn et les régions pétrolières d’Arabie saoudite.

CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS

En écho à ce fantasme de la menace grandissante d’un croissant chi’ite et accompagnant la montée en puissance des révoltes arabes (printemps 2011), Riyad arme la rébellion sunnite en Syrie, l’encourageant à renverser le régime de Damas (alaouite, composante hétérodoxe du chi’isme). Simultanément, en mars 2011, l’armée saoudienne réprime dans le sang les manifestations de la place de la Perle à Manama, la capitale de Bahreïn dont la population est majoritairement chi’ite. Autrement dit, cette politique saoudienne de la canonnière anti-chi’ite vient de loin, connaissant une péripétie aggravante avec l’accident survenu à Mina durant le pèlerinage de La Mecque le 24 septembre 2015 causant la mort d’un millier de personnes, essentiellement chi’ites. En définitive, la matrice principale de la politique étrangère de Riyad demeure farouchement anti-chi’ite, donc résolument orientée contre Téhéran, ses alliés et partenaires. Donald Trump flatte et amplifie ce tropisme, moins par nécessité géopolitique que parce qu’il y trouve son compte sur le plan des affaires. En poussant l’Arabie saoudite et d’autres pays sunnites à mener des guerres directes et indirectes contre l’Iran, Washington et Tel-Aviv ne reproduisent pas seulement les figures de l’impérialisme classique. Comme Michael Parenti le démontre dans son ouvrage – Le Visage de l’impérialisme2 -, cette orientation correspond à une nécessité structurelle profonde de logiques économiques qui ont, organiquement besoin de la guerre. Enrichissez-vous par la guerre ! En faisant la guerre à l’Iran ! Au slogan de François Guizot, s’ajoute une terrible régression communautariste, tribale et sectaire, qui renoue avec de morbides dynamiques féodales, comme la croisade contre les Albigeois. « Ces préliminaires de croisade rendent un son étonnamment moderne. Les échanges diplomatiques s’entrecroisent. Les ambassadeurs tempèrent l’impatience des guerres. Le destin écoute. Le conflit peut être évité, ou prendre une autre forme, si les négociateurs aboutissent. Leur échec partiel suffit à déchaîner la bourrasque. Un pape veut en finir, coûte que coûte, avec ceux qui menacent l’avenir de l’Eglise. Un prince manœuvre au plus juste pour sauver son peuple d’un génocide. Un roi, dont l’intervention, ou l’arbitrage serait décisif, se tient en réserve : il contrecarre les desseins du pape autant qu’il le peut, mais il n’est pas fâché qu’un grand féodal reçoive une sévère leçon. Un abbé ne songe qu’à exterminer les brebis galeuses et à assouvir ses ambitions ; il pousse à la guerre. Un vassal, égaré par son entourage, ne comprend pas quel est son intérêt et fait cavalier seul. Les correspondances se succèdent entre Rome, Cîteaux et Paris. Les évêques s’agitent. Des mois s’écoulèrent ainsi, en marge de l’histoire, entre le 18 mars 1208 et l’invasion du Languedoc par les croisés en juin 1209… »3

Richard Labévière
7 août 2017

1 Steve Andreasen a été le directeur des politiques de défense et contrôle des armements au Conseil national de sécurité de 1993 à 2001.Professeur au Amherst-College, Steven Simon a été directeur pour le Proche-Orient et l’Afrique du Nord au Conseil national de sécurité de 2011 à 2012. Nous remercions John V. Whitbeck qui nous a communiqué cet article.
2 Michael Parenti : Le Visage de l’impérialisme. Editions Delga, août 2015
3 Georges Bordonove : La Tragédie cathare. Editions Pygmalion,1991.

 

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