Observatoire Géostratégique

numéro 218 / 18 février 2019

LA COUR DES COMPTES, CÔTÉ COUR !

« Un livre tout entier d’argot est plus ennuyeux qu’un rapport de la Cour des comptes » (Louis-Ferdinand Céline). Il est vrai que les magistrats de la Cour des comptes ont l’air aussi sinistres que leur premier vice-président, Didier Migaud. Ce ne sont pas des marrants, c’est le moins que l’on puisse dire ! Force est de constater que, dans l’opinion publique, notre plus haute juridiction financière administrative jouit d’une excellente réputation : indépendance, impartialité, probité exemplaire en ces temps de moralisation de la vie publique, ce qui n’est pas rien. Et cela d’autant plus que le commun des mortels ne connait ni sa composition et son rôle précis, ni ses règles de fonctionnement et ses spécificités. Comme toujours, il importe de savoir comment travaille cette Auguste Maison située rue Cambon, près de la place de la Concorde en nous reportant à son site internet. Nous pourrons ensuite nous interroger sur ce qu’elle fait, ne fait pas et sur d’éventuelles dérives inhérentes à toute structure appeler à juger.

UNE AUGUSTE MAISON SISE RUE CAMBON

Quelles sont les activités de la Cour des comptes ? La réponse nous est fournie sur le site officiel de cette institution. Qu’y apprend-on ? La Cour des comptes a pour mission principale de s’assurer du bon emploi de l’argent public et d’en informer les citoyens. Juridiction indépendante, elle se situe à équidistance du Parlement et du Gouvernement, qu’elle assiste l’un et l’autre, conformément à l’article 47-2 de la Constitution. Examinons ses missions, son contrôle et son rapport annuel !

LES QUATRE MISSIONS DE LA COUR

Juger

La Cour juge les comptes des comptables publics. Sa compétence s’exerce sur environ un millier de comptes. Historiquement, il s’agit d’une des premières missions de la juridiction. Elle peut conduire à mettre en jeu la responsabilité personnelle et pécuniaire d’un comptable public (ou d’un comptable de fait, c’est-à-dire une personne qui manipule de l’argent public sans en avoir le droit) si un déficit ou un manquement ont été constatés, si une recette n’a pas été recouvrée ou si une dépense a été irrégulièrement payée. La Cour vérifie que les organismes publics tiennent correctement leur comptabilité. Il s’agit d’une vraie enquête. Les rapporteurs ont accès à l’ensemble des documents administratifs et comptables des organismes audités.

Nota : Les comptes des collectivités territoriales sont jugés par les chambres régionales et territoriales des comptes et ces jugements peuvent être contestés devant la Cour. Ceux de la Cour pouvant l’être devant le Conseil d’Etat.

Contrôler

En pratique, partout où de l’argent public est engagé, la Cour veille à la régularité, à l’efficience et à l’efficacité de la gestion. Pour ce faire elle contrôle l’Etat et ses opérateurs, les organismes de sécurité sociale, les entreprises publiques, les organismes bénéficiant de dons ainsi que les établissements et services médico-sociaux (ESMS) et les cliniques privées. Ses observations sont communiquées aux institutions et organismes contrôlés, ainsi qu’à leurs autorités de tutelle.

Certifier

Chaque année, la Cour certifie les comptes de l’Etat et du régime général de la sécurité sociale. Cette mission, confiée par la loi organique relative aux lois de finances de 2001 et par celle relative aux lois de financement de la sécurité sociale de 2005, garantit aux citoyens une information financière et comptable plus claire, lisible, et une image plus fidèle de la réalité financière de l’État et de la sécurité sociale. Conformément à la convention signée le 23 juillet 2013 par le Premier président, le Président du Sénat et le Président de l’Assemblée nationale la Cour certifie chaque année les comptes des deux assemblées.

Jean Daspry

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IRAN : POURQUOI TANT DE HAINE ?

La République islamique d’Iran commémore actuellement ses quarante ans d’existence. Et le moins que l’on puisse dire est que cette occasion donne lieu (de la part des pays occidentaux) à un déferlement continu de désinformation, de propagande, sinon d’une haine rarement égalée à l’encontre d’un pays qui ose ne pas être comme le nôtre ! Même la Corée du Nord est mieux traitée depuis qu’elle accepte de parler avec Donald Trump. Cuba aussi fête les 60 ans de sa révolution dans la même quasi-clandestinité, dans la même hostilité froide, irrationnelle et générale. La mondialisation n’aimerait-elle pas la différence ?

Quelles que soient les erreurs qu’elles aient pu commettre -comme si nos démocraties n’en faisaient jamais- les révolutions cubaine et iranienne ont su, contre vents et marée, défendre des indépendances et souverainetés nationales garantes de la permanence d’une voie spécifique de développement économique, social et culturel. Sans doute, l’idéologie dominante déteste l’Iran et Cuba, notamment parce le centre de leurs villes ont su se préserver des implantations tapageuses de McDonald’s, Starbucks Coffee et autres calamités de la malbouffe anglosaxonne. Suprême impertinence, ces deux pays s’honorent de ne pas fonctionner comme nos vieilles démocraties parlementaires. Et c’est au moment même où leurs mécanismes fatigués craquent de toutes parts sous les coups de boutoir des jacqueries les plus profondes que les pays occidentaux font preuve de la plus invraisemblable arrogance : tout ce qui n’est pas comme nous est détestable !

Pensez : la révolution islamique qui a eu le toupet de retenir en otage quelque temps des diplomates américains ne peut qu’être vouée aux gémonies universelles. Voilà un pays de 80 millions d’habitants, héritier de plus de 7000 ans de culture, à l’articulation de l’Asie et du moyen-orient, encerclé de sept pays en crise, voire en conflit (Azerbaïdjan, Arménie, Turquie, Irak, Turkménistan, Afghanistan et Pakistan), faisant face dans le golfe Persique aux pays du golfe au premier rang desquels l’Arabie saoudite : voilà un pays en paix. Un miracle!

Certes, sa stabilité intérieure est mise à rude épreuve par des sanctions économiques américaines et européennes qui frappent les populations les plus fragiles, attisant l’inflation, le chômage, les pénuries alimentaires et sanitaires. Depuis 1979, les Etats-Unis, les Européens, les pays du Golfe et Israël notamment, encouragent les Kurdes du PEJAK (Parti pour une vie libre au Kurdistan), l’Organisation des Moudjahidines du peuple et d’autres groupes armés à déstabiliser le gouvernement de Téhéran. Ces dernières années, Tel-Aviv a multiplié les assassinats ciblés de scientifiques et chercheurs, les attentats meurtriers, les sabotages, et les cyberattaques, espérant ainsi favoriser un changement de régime. Malgré toutes ces injures de l’Histoire, l’Iran d’aujourd’hui est un pays debout, soucieux de l’avenir de sa jeunesse, puissance régionale avec laquelle il faut compter pour envisager l’avenir des Proche et Moyen-Orient.

MALAISE DANS LA CIVILISATION

Il ne faut pas oublier non plus que Saddam Hussein a déclenché une guerre extrêmement meurtrière contre l’Iran en 1980. Celle-ci allait durer huit ans, poussée et soutenue par les Etats-Unis, la Grande Bretagne et la France. Alliés traditionnels des pays pétroliers sunnites, les puissances occidentales craignaient par-dessus tout une contagion révolutionnaire embrasant toute la région, reproduisant la stratégie du « cordon sanitaire » déployée après 1917 pour endiguer la révolution bolchevique. Mais plus profondément, cette « haine » récurrente de l’Iran ne traduit-elle pas un malaise dans la civilisation, sinon dans la culture (occidentale s’entend) pour reprendre le titre du livre que Freud publia durant l’été 1929 ?

A la suite de la première Guerre mondiale, qui avait entraîné Freud vers la mise en évidence de la pulsion de mort dans Au-delà du principe de plaisir, il élargit la perspective au-delà de l’inconscient au sens strict pour s’attacher à mettre en évidence un même mécanisme à l’œuvre au niveau de la culture, entendue au sens de civilisation: comme tout ce qui régit et nourrit la vie en commun de l’humanité. Parce qu’en effet, lorsque la chouette de Minerve s’envole au crépuscule pour planer sur les cimetières de l’Histoire universelle, force est de reconnaître que l’Occident, avant de lancer sa grande expédition coloniale vers le Nouveau monde, n’a cessé de porter le glaive là même où était né Jésus.

Les Croisades (1095 – 1291) au même titre que les Etats Latins dont les tribulations se prolongent jusqu’à la bataille de Lépante (1571) ne vont jamais réellement s’interrompre. En cherchant à bloquer la route britannique vers les Indes, la campagne d’Egypte de Bonaparte et de ses successeurs (1798 – 1801) va faire œuvre de jurisprudence stratégique durable. Les puissances occidentales ne vont plus cesser de régler leurs comptes dans cet Orient compliqué dont ils vont tracer les frontières à coup de règle pétrolière : Sykes-Picot (16 mai 1916), pacte américain du Quincy avec l’Arabie saoudite (14 février 1945), création d’Israël (1948). A partir de cette date, les guerres israélo-arabes et israélo-palestiniennes ne s’arrêteront plus…

Précédemment évoquée la guerre d’Irak (22 septembre 1980 – 20 août 1988) va renouer avec l’une des plus vieilles ficelles coloniales : la division et l’instrumentalisation des minorités, en l’occurrence une fitna (guerre interne à l’Islam) en opposant les Sunnites aux Chi’ites « hérétiques ». Le 20 mai 2017, le jour même du résultat de l’élection présidentielle iranienne qui accorde au candidat dit « modéré » Hassan Rohani un deuxième mandat, le président Donald Trump parle à Riyad devant une cinquantaine de pays sunnites, appelant à isoler l’Iran « qui soutient et finance le terrorisme international ». Tenir de tels propos en Arabie saoudite, c’est un peu enfermer un diabétique dans une pâtisserie, mais c’est surtout faire preuve d’un déni du réel proprement hallucinant : chacun sait que la monarchie wahhabite et d’autres pays du golfe financent l’expansion de l’Islam radical depuis des décennies.

En 2016, plus de 20% de l’électorat de Donald Trump provenait des Evangélistes, ces derniers étant inconditionnellement favorables à la politique israélienne d’occupation et de colonisation des territoires palestiniens. Ces mêmes évangélistes sont évidemment farouchement hostiles à l’Iran. Obsédé par sa réélection pour un deuxième mandat, comme par la destruction de tout ce qu’a pu faire son prédécesseur Barack Obama, le nouveau président des Etats-Unis va, sans surprise, déchirer l’accord sur le nucléaire iranien finalisé le 14 juillet 2015 à Vienne. Suivant la même logique, la diplomatie américaine va déployer toute son énergie pour rapprocher les pays du Golfe et d’autres Etats sunnites avec Israël contre l’Iran…

UNE OTAN ARABE ?

Dernière initiative des Etats-Unis : la tenue d’une conférence internationale organisée à Varsovie le 14 février dernier sous l’intitulé : « Paix et Sécurité au Moyen-Orient ». On est en plein « orwellisme » et abus de novlangue, puisqu’en réalité il s’agit de préparer une guerre contre la République islamique d’Iran. En fait, après les échecs historiques du Pacte de Bagdad, des guerres successives menées en Irak, en Syrie et contre la Palestine, Washington entend mettre sur pied une « OTAN arabe » dont la mission serait de renverser le régime iranien actuel pour y installer un quelconque proconsul à sa botte !

Invité d’honneur : le criminel de guerre Benjamin Netanyahou se frotte les mains déclarant que « quelque chose d’énorme se passe ici… ». Il en profite pour tendre moult perches vers les pays sunnites et même en direction des dirigeants polonais, hongrois, tchèques et slovaques, très critiques de l’Union européenne. En effet, avec un certain courage Federica Mogherini – Haute-représentante de l’UE pour les Affaires étrangères et la politique de sécurité depuis le 1er novembre 2014 – s’accroche aux paramètres historiques de résolution du conflit israélo-palestinien : dénonciation de la poursuite de la colonisation israélienne dans les Territoires palestiniens et opposition à toute reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu, son statut devant être déterminé au terme de négociations de paix.

Cela dit, la réunion de Varsovie a fait pschitt… L’OTAN arabe ne verra pas le jour et plusieurs grands pays sunnites refusent de marcher dans la combine israélo-américaine, au premier rang desquels l’Arabie saoudite. Le vieux roi Salman reprend le dossier au détriment du jeune prince héritier Mohammed Ben Salman afin de ne pas cautionner la moindre initiative américaine qui jetterait aux orties les aspirations nationales palestiniennes. L’ancien patron des services secrets saoudiens, le prince Turki Ben Fayçal, lance même un avertissement important : « le peuple israélien ne doit pas être trompé et croire que la question palestinienne est morte », rappelant que sa résolution demeure un préalable à tout espèce de normalisation avec Tel-Aviv : « Israël a choisi d’ignorer tous les efforts saoudiens pour faire la paix, et s’attend à ce que notre pays lui tende la main pour avancer dans le domaine des relations économiques et technologiques comme la désalinisation de l’eau et d’autres dossiers. Cela n’arrivera pas ».

Richard Labévière

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« PARENT-1 », « PARENT-2 » ET BÊTISE INFINITESIMALE – Richard Labévière. En plein démarrage de la crise des Gilets jaunes, nos députés étaient en train de légiférer pour faire de la fessée un délit susceptible de traîner les partisans de ce châtiment corporel devant les tribunaux. Absolument essentiel ! Dernièrement, les mêmes députés ont décidé de faire remplacer les inscriptions « Père » et « Mère » de tous les formulaires scolaires par les mentions « Parent-1 » et « Parent-2 ». Et la rapporteuse de la loi, une députée La République-en-marche-sur-la-tête de s’étonner de la violence et de la « disproportion » des réactions du grand public… Cette brave dame ferait bien de se poser d’autres questions plus cruciales sur les vrais enjeux du moment… Mais puisque ces dénominations de « père » et « mère » sont soudainement devenus un dossier stratégique dont dépend l’avenir de la France, bien d’autres interrogations se posent alors… En effet, comment hiérarchiser alors les « parents » 1 et 2 ? Qui vient en premier ? Quid des autres « parents » : la mère-porteuse, le donneur de semence, le hérisson voyageur, le merle moqueur et de la mouette pensante ? Comment faire – bientôt – avec les bébés éprouvettes et les robots ? Les députés risquent d’y passer tout leur temps. Sans se demander combien coûtera une telle innovation absolument essentielle à la vie du pays, n’auraient-ils pas autres choses à faire de plus vital pour la vie quotidienne de leurs concitoyens ? Ensuite, les belles âmes et les « docteurs tant-mieux » se demanderont pourquoi les gens n’accordent plus la moindre confiance, non seulement à leur député, mais à la plupart des corps intermédiaires qui participent à ce genre de mascarade ! Lorsqu’on perd à ce point le sens des choses de la vie, inutile alors de se demander pourquoi certaines personnes se mettent à brûler des voitures et faire bien d’autres choses parfaitement incompréhensibles.
 
 
AUTOPSIE D’UN MONDE EN ÉBULLITION – Ali Baba. « La crise d’hier est la blague de demain » (H.G. Wells). Alors que nous traversons une crise intérieure (« gilets jaunes ») et internationale (multiforme) de grande ampleur qui se caractérisent par un « dérèglement de nos logiciels d’interprétation », la parution d’un nouvel ouvrage didactique est toujours la bienvenue. Celui de l’actuel directeur de l’Institut français des relations internationales (IFRI)1, Thomas Gomart n’échappe pas à la règle. Son titre L’affolement du monde est tout un programme2. Appréhender les spasmes d’un monde sans maîtres et sans cap n’est pas tâche aisée pour le commun des mortels que nous sommes. L’éclairage d’un expert reconnu des relations internationales, qui plus est historien de formation, est, reconnaissons-le, d’un grand secours pour nous guider dans « le brouillard de la paix » (Jean-Marie Guéhenno). Cette présentation est d’autant plus remarquable qu’elle est relativement unique dans le désert intellectuel français qui caractérise le domaine des relations internationales. Revenons à nos moutons ! Quelles sont les forces (qui l’emportent) mais aussi les faiblesses (qui n’en sont pas moins présentes) de cette approche originale des relations internationale dans un monde en pleine mutation ?

UNE PUISSANTE CAPACITÉ ANALYTIQUE

Dès la lecture du prologue (une dizaine de pages), nous sommes frappés par la densité du propos de l’auteur. Le problème est cadré. Le diagnostic est posé, bien posé : causes et conséquences de l’affolement, duel États-Unis/Chine dans un contexte de remis en cause la mondialisation. Le monde va mal. Quelles sont les principales pathologies qui l’atteignent ? Nous parvenons ainsi au cœur de l’ouvrage, à son architecture, à son squelette. Dans une approche originale, combinant l’horizontal et le transversal, Thomas Gomart passe au scanner les dix plus importants défis du monde de ce début de XXIe siècle. Reprenons-les dans l’ordre dans lesquels ils nous sont présentés de manière extrêmement précise et documentée : (1) La Chine à la conquête de la première place mondiale ; (2) Le monde au bord de l’asphyxie ; (3) Les inconnues de la puissance américaine ; (4) La lutte pour le contrôle des espaces ; (5) La résurgence de la Russie ; (6) Les bruits de guerre se rapprochent ; (7) L’Europe déboussolée ; (8) De la Méditerranée au Moyen-Orient : (9) Les migrations et le choc des identités ; (10) à titre d’épilogue et sous forme d’interrogation, La France affolée (même si les coups sont retenus de manière très diplomatique, la critique raisonnable tombe à point nommée dans le contexte actuel) ?

Le moins que l’on puisse dire est que le patient Monde (Europe par la même occasion) est ausculté et radiographié sous toutes ses coutures pour éviter les angles morts. Soulignons, pour les lecteurs (trices) de www.prochetmoyen-orient.ch , que chaque sujet est parfaitement documenté sur divers plans : historique (est-ce réellement une surprise de la part d’un historien distingué ?), économique, géopolitique, géoéconomique, diplomatique, statistique… et souvent littéraire sans parler des principaux représentants de la doctrine internationale (majoritairement anglo-saxons, devons-nous le regretter !). L’ouvrage ne manque pas d’épaisseur, de pédagogie, de sérieux. Un excellent ouvrage pour révision d’épreuve de relations internationales à Sciences-Po, à l’ENA, à l’ENS… En moins de 300 pages, le lecteur attentif, un minimum averti de la chose de l’extérieur se trouve en possession d’une masse d’informations souvent éparses dans d’autres ouvrages à vocation universaliste. Là n’est pas la moindre des gageures de la démarche de Thomas Gomart. Il parvient à ce tour de force consistant à ne pas tomber dans le piège du qui trop embrasse mal étreint ou à celui de l’inventaire à la Prévert. Pour terminer sur l’approche générale, l’idée de conclure chacun des chapitres par des prévisions succinctes à court, moyen et long terme, est particulièrement judicieuse et méritoire. Mais, tout médaille a son revers.

UNE CAPACITÉ SYNTHÉTIQUE RELATIVE

Nous abordons ici le travers de nombre d’historiens traitant de questions de relations internationales contemporaines. Manifestement, jeunesse (c’est un atout) et déformation professionnelle (c’est incontournable) expliquent en grande partie les faiblesses – relatives, n’exagérons pas – de la somme de Thomas Gomart. Comment les résumer sans tomber dans la caricature déplacée dans le cas d’espèce ?

D’abord, un amour immodéré pour les détails (historiques, littéraires, statistiques, anecdotiques parfois) qui noient le lecteur mais aussi le perdent. Trop de détails tuent les détails. La principale conséquence de ce travers est bien évidemment de noyer le principal dans l’accessoire. Nous découvrons souvent, noyées au milieu de détails sans importance pour un lecteur généraliste, des pépites en termes d’explication de phénomènes complexes. Et, c’est bien dommage au regard du travail effectué par l’auteur dans un souci d’exhaustivité. À titre d’exemple, le nom du ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov – l’un des meilleurs diplomates du moment, techniquement parlant – est passé sous silence alors que Thomas Gomart est expert de la Russie.

Ensuite, un défaut criant de hiérarchisation entre les diverses crises qui secouent le monde par ordre de gravité décroissante. Le lecteur ne parvient pas à faire le tri sélectif entre trois catégories de crise par ordre d’importance. Entre l’environnement et le duel américano-chinois, où se situe le plus dangereux ? Toutes ses présentations ont trop tendance à être mises sur le même plan. Enfin, l’auteur privilégie – ce n’est qu’un demi mal, reconnaissons-lui cette qualité – l’histoire évènementielle à l’histoire des idées, des forces profondes. S’il est utile de disposer de tranches historiques bien déterminées, il ne faut pas pour autant en faire l’alpha et l’oméga de sa démonstration. Certaines explications de phénomènes internationaux – comme du reste de crises intérieures – sont intemporelles et ne se prêtent pas à un saucissonnage, si attractif intellectuellement soit-il. La vacuité du monde l’emporte assez souvent sur sa rationalité.

En dernière analyse, c’est la grande et indispensable capacité de synthèse, à titre d’exemple celle d’un ambassadeur dignitaire de France de la trempe d’Alain Dejammet mais aussi et surtout d’un Gabriel Robin (cité par l’auteur), qui fait défaut à Thomas Gomart. Au lieu de se focaliser sur la France, l’épilogue aurait dû, de notre très modeste point de vue, constituer le moment privilégié d’une salutaire synthèse du diagnostic du monde actuel agrémenté, pourquoi-pas, de quelques remèdes tirés de l’expérience diplomatique. Mais, l’auteur n’est pas diplomate… Nul n’est parfait. Un passage par la diplomatie opérationnelle pourrait être utile à la diversification de l’expérience de Thomas Gomart. Si la pratique de la théorie des relations internationales est nécessaire, elle n’en est pas pour autant suffisante pour tenter de comprendre la dimension humaine, irrationnelle des relations internationales in concreto et in situ. À sa décharge, il est vrai que certains diplomates – il n’est qu’à prendre connaissance de leurs Mémoires qui sortent à jet continu – s’aveuglent3.

« Tout livre a pour collaborateur son lecteur ». Formons le vœu que notre critique qui se veut résolument constructive, au demeurant moins dithyrambique que celle du folliculaire du quotidien Le Monde, Marc Semo4 ou de celle du Figaro, Isabelle Lasserre5, apportera sa petite pierre à l’édifice pour de futurs travaux de Thomas Gomart dont l’IFRI vient d’être classé pour la deuxième année consécutive, deuxième institut le plus influent du monde !6 Cet ouvrage est à placer dans la catégorie des ouvrages très sérieux, non de ces pseudo-ouvrages scientifiques à vocation d’encensoir de la bienpensance et de la doxa du prince du jour. En toute hypothèse, et en dépit de ses quelques faiblesses, nous recommandons très vivement à nos fidèles et nombreux lecteurs l’analyse, pour ne pas dire la lecture de son dernier ouvrage qui étudie la « perte de contrôle, l’emballement, voire l’affolement du système international ». À maints égards, et il faut lui reconnaître cette immense qualité, cet ouvrage dense contient d’innombrables clés de lecture permettant de pratiquer l’autopsie d’un monde en ébullition.

1 https://www.ifri.org/
2 Thomas Gomart, L’affolement du monde. 10 enjeux géopolitiques, Tallandier, janvier 2019.
3 Isabelle Lasserre, Yves Aubin de la Messuzière : « La France n’est pas absente au Levant », Le Figaro, 26-27 janvier 2019, p. 7.
4 Marc Semo, Les défis d’un monde en mutation, Le Monde, 22 janvier 2019, p. 22.
5 Isabelle Lasserre, Gomart : « Nous vivons un moment machiavélien », Le Figaro, 26-27 janvier 2019, p. 7.
6 L’institut français des relations internationales sur le podium, Le Figaro, 6 février 2019, p. 38.

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UN COLONEL FRANÇAIS RISQUE DES SANCTIONS POUR AVOIR CRITIQUE LA STRATEGIE DE LA COALITION EN SYRIE – Nathalie Guibert, 15 février.

L’officier a commandé les artilleurs de la Task Force Wagram en Irak et met en cause la méthode et les résultats des Occidentaux contre les forces de l’organisation Etat islamique. « Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre. » En concluant ainsi un article publié dans la Revue défense nationale de février au sujet des ultimes combats contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie, le colonel François-Régis Legrier vient d’ulcérer la hiérarchie militaire, jusqu’au cabinet de la ministre des armées, Florence Parly. C’est pourtant le même homme qui a accueilli cette dernière en Irak, le 9 février, et lui a présenté les forces françaises. L’officier supérieur, chef de corps du 68e régiment d’artillerie d’Afrique, vient d’être engagé durant six mois au service de la coalition internationale contre l’EI dirigée par les Etats-Unis. Il achève tout juste sa mission de commandant de la Task Force Wagram, le bataillon qui met en œuvre depuis l’Irak les canons Caesar contre les derniers bastions de l’EI. Et il a rédigé son article, « La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? », alors qu’il n’avait pas achevé son mandat. La hiérarchie lui reproche de n’avoir pas soumis son projet et de s’être exprimé sans attendre son retour en France – le premier « retour d’expérience » que doit un chef de corps l’est auprès de ses généraux, par le traditionnel « compte rendu de fin de mission », confidentiel. Le colonel Legrier devrait être sanctionné, apprend-on vendredi 15 février auprès de l’état-major. L’article a été repéré et diffusé sur Twitter jeudi par l’historien et ancien colonel Michel Goya, auteur du blog « La voie de l’épée », et expert écouté dans les cercles de réflexion sur la guerre. Le rédacteur en chef de la Revue défense nationale, le général Jérôme Pellistrandi, indique pour sa part « avoir manqué de discernement » et a retiré le texte du site Internet de la publication.

NDLR : nous y reviendrons largement la semaine prochaine, parce que cette nouvelle affaire de censure illustre à la perfection l’état actuel du débat public en France.

 

SYRIE : ANKARA NE VEUT QUE L’ARMEE TURQUE DANS LA « ZONE DE SECURITE » – Reuters, 15 février.

Seules des forces turques pourront être déployées dans la "zone de sécurité" qu’Ankara veut instaurer dans le nord-est de la Syrie, a affirmé vendredi le ministre turc de la Défense Hulusi Akar, dont les propos sont rapportés par l’agence de presse Anatolie. "La zone de sécurité ne concerne pas seulement la Turquie mais aussi les réfugiés syriens qui veulent revenir chez eux. Seule la Turquie doit être présente dans cette zone", a-t-il dit lors de la conférence annuelle de Munich sur la sécurité. La Turquie veut mettre en place cette "zone de sécurité" avec l’appui logistique de ses alliés après le retrait militaire américain de la région. Les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) devront aussi quitter la zone, insiste Ankara. Ce projet a tendu les relations entre la Turquie et la Russie, qui souligne qu’une telle "zone de sécurité" ne peut être créée sans l’aval du gouvernement syrien.

 

ISRAËL REFUSE UNE TOURNEE DU CONSEIL DE SECURITE AU PROCHE-ORIENT – L’Orient-la-Nuit, 14 février.

Israël s’est opposé à l’idée d’un prochain voyage du Conseil de sécurité au Proche-Orient incluant un déplacement dans les territoires palestiniens, a-t-on appris hier de sources diplomatiques. Les Israéliens « ont dit non » à une telle visite, a indiqué un diplomate. « Les États-Unis n’ont même pas eu à s’y opposer », a ajouté un autre diplomate, à l’issue d’une réunion à huis clos du Conseil de sécurité. Cette rencontre était consacrée à la récente décision d’Israël fin janvier de mettre fin à une mission internationale d’observateurs à Hébron, une ville de Cisjordanie occupée. « Nous avons besoin d’un consensus » pour organiser une telle visite du Conseil de sécurité, des parties et de ses 15 membres, s’est borné à relever devant des journalistes l’ambassadeur du Koweït, membre non permanent du Conseil, Mansour al-Otaïbi.

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Pour la mort, lors d’un bombardement à Homs en février 2012, d’une journaliste américaine entrée illégalement en Syrie, un tribunal fédéral de Washington a condamné la Syrie à payer 302 millions de dollars à la famille, sinon plus. Beaucoup plus en tout cas que les poignées de dollars payés aux victimes civiles en Afghanistan dans les rares cas où le Pentagone assuma sa responsabilité. Qu’en sera-t-il un beau jour pour les centaines de milliers de victimes civiles du long embargo verrouillé imposé à l’Iraq en 1990, pour le million de victimes de la guerre d’agression de mars 2003 et d’une longue occupation ? France et Allemagne viennent d’invoquer la compétence universelle pour arrêter 3 agents syriens. Quand va-t-on aussi l’invoquer pour arrêter MM Bush, Blair et compères, qui courent toujours, et faire payer pour leurs crimes sur mensonges avérés et les destructions ?

Bernard Cornut

 

  1. Dupont-Aignan et Bruxelles peuvent se réjouir : Alstom restera français et Siemens, allemand. En attendant que Grippe-Mao, « le bon apôtre, jetant des deux côtés la griffe en même temps, ‘mette les acteurs’ d’accord en croquant l’un et l’autre ».
  2. Augmentation de 74% des actes antisémites en France sur une année. 978 actes de profanation enregistrés en 2017, dont 90% concernant les églises chrétiennes : il y a encore de la marge pour l’antisémitisme dans le monde de l’abject.
  3. « Aussi longtemps que les lions n’auront pas leur historien, les récits de chasse tourneront toujours à la gloire du chasseur ». A tous ceux qui écrivent des paroles définitives sur les quatre-vingt dernières années de l’histoire de France.
  4. 20,000 algériens défilent dans les rues de Paris le 17 octobre 1961. Historiens communistes et pétitionnaires (dont Sartre : « Jamais nous n’avons été aussi libres que sous l’Occupation »), parlent de 325 morts, ramenés aujourd’hui à une trentaine – de trop. Mais de l’épisode Si Salah au massacre de Melouza par le FLN, que de zones d’ombre alors que le mort-vivant Bouteflika est obligé de rempiler une cinquième fois.
  5. L’expert Habib Ayub écrivait en 1998 que si « un israélien consomme 3.754 m3 d’eau par an, un palestinien doit se contenter de 107 à 156 m3 (payés 0,70 shekels le m3 – un colon peut quant à lui en utiliser 10 fois plus et payer 5 fois moins). Et encore, beaucoup d’eau est passée depuis sous les ponts.

Dinall’uill

 

AFGHANISTAN : TOUT ÇA POUR ÇA !

« L’Afghanistan, cimetière des empires ? ». Là est la question. « Il ne se trouve pas une pierre qui n’ait été teintée de sang. » Le jugement porté par le lieutenant général George Molesworth, un vétéran de la troisième guerre anglo-afghane, au tournant des années 1920, résume à la fois l’histoire d’un pays et une actualité marquée par un cortège de nouvelles souvent pessimistes. Après presque deux décennies d’intervention menée conjointement par les États-Unis opération Enduring Freedom, « Liberté immuable » et l’OTAN sous la forme de la Force internationale d’assistance et de sécurité – FIAS ou ISAF selon l’acronyme anglais, ce pays, l’un des plus enclavés au monde, demeure instable1. L’année 2018 a été catastrophique pour le pays (multiplication des attentats y compris dans les lieux les plus sécurisés de Kaboul), les Américains et leur guerre perdue, leurs alliés, parfaits dans le rôle d’idiots utiles. Qu’apprend-on aujourd’hui ? Que les Américains négocient depuis plusieurs mois, avec les Talibans et d’autres groupes rebelles, un accord de paix2. Pour juste qu’elle soit cette décision n’en est pas pour autant lourde de conséquences pour l’Afghanistan et pour le reste du monde.

UNE JUSTE DÉCISION : GOODBYE KABOUL

Donald Trump veut rapatrier ses boys à la maison et quitter aussi dignement que possible le bourbier afghan. Son principal souci d’ex-homme d’affaires est de se battre pour le plus grand bien de l’économie américaine.

Tenter de quitter dignement l’Afghanistan : retour au bercail

Retour à la case départ. Après quelques hésitations propres au néophyte3, Donald Trump procède à un choix stratégique. L’Amérique n’a rien à gagner à des opérations extérieures coûteuses (humainement et financièrement) et vouées à l’échec (militairement, stratégiquement et diplomatiquement). Après la phase de flux poursuivie par ses prédécesseurs, le président américain estime venu d’amorcer celle du reflux. En Syrie, il comprend que la guerre est perdue et qu’il n’a aucune carte diplomatique à jouer. Il sonne la fin de la récréation à notre grand dépit. En Afghanistan où les États-Unis mènent l’une des guerres les plus longues de leur histoire, il décide de plier bagage tout en choisissant la carte diplomatique : négocier avec ceux que George W. Bush avait chassé du pays après les attentats du 11 septembre 2001, les Talibans. Il est vrai que ces derniers se sont refaits une santé et sont en passe de revenir à Kaboul en héros. Autant tenter de négocier l’impensable vingt ans après, de sauver ce qui peut l’être pour Washington.

Accord opaque. Force est de constater que rien ne filtre sur les contours éventuels d’un accord avec les Talibans négociés dans le plus grand secret. Quels types de garanties les Talibans peuvent-ils donner ? À qui les donner, aux Américains ou/et aux Afghans du président actuel, Ashraf Ghani ? La seule chose que nous sachions est que nous assistons à une accélération du processus de négociation entre Américains, représentants des insurgés et plusieurs leaders politiques afghans. Par ailleurs, les successeurs du mollah Omar réclameraient l’adoption d’une nouvelle constitution ainsi que l’instauration de la loi islamique. Mais quel genre de constitution ? À l’iranienne ou plus rigoureuse au sein de laquelle les technocrates formés à grands frais en Europe et aux États-Unis n’auraient évidemment plus leur place dans le nouveau régime. Toutes ces questions restent sans réponse pour nous observateurs de la vie internationale4.

Guillaume Berlat
18 février 2019

1 https://www.lhistoire.fr/lafghanistan-cimeti%C3%A8re-des-empires
2 Sonia Ghezali, En Afghanistan, les femmes exclues des pourparlers de paix, La Croix, 11 février 2019, p. 9.
3 Guillaume Berlat, Donald Trump s’en va en guerre… en Afghanistan, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 septembre 2017.
4 Thomas Cantaloube, Les incertitudes d’une paix possible en Afghanistan, www.mediapart.fr , 13 février 2019.

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