Observatoire Géostratégique

numéro 348 / 13 septembre 2021

L’avenir maritime de la France ou comment plonger dans le monde d’après ?

D’aucuns
prétendent que la France n’est plus la puissance mondiale qu’elle a pu
être : la crise du coronavirus a été à la fois un révélateur autant qu’un
accélérateur de cette perte de vitesse.

Dans
son discours de dimanche 14 juin, Emmanuel Macron, en esquissant le chemin
qu’il compte proposer aux Français dès le lendemain des municipales, a eu ces
mots : ce chemin « passera aussi par l’accélération de notre
stratégie maritime, nous qui sommes la deuxième puissance océanique
mondiale. »

En
effet, si la France a un atout qu’elle n’a pas encore vraiment joué et qui,
tout en lui assurant déjà un rayonnement mondial, renforcerait ses positions,
c’est sa puissance maritime. « La mer est l’avenir de la
France », pour reprendre le titre d’un des livres, visionnaire, de
Jean-Marie Biette. D’autant que cet atout n’est pas
qu’économique. Il est sociétal, il est culturel. C’est pourquoi il est possible
de « réinventer la société par la mer », cette belle idée que porte
notamment le Commissaire Général Vincent Campredon, Directeur du Musée national de la marine,
navire muséal en complète rénovation actuellement.

Michel Taube, Francis Vallat

lire la suite…

LA CHINE OUVRE LES NOUVELLES ROUTES DE LA PUISSANCE…

« Les prévisions sont difficiles, surtout quand elles concernent l’avenir ». Manifestement, cette maxime de Pierre Dac n’a pas pris la moindre ride alors que le monde occidental oublie que gouverner, c’est prévoir. Mais l’exception confirme parfois la règle. Cela fait presque cinq décennies qu’un homme politique français de retour de Chine, où il avait conduit la première délégation parlementaire, prévoyait avec une prescience certaine la montée en puissance de la Chine1. Manifestement, les dirigeants occidentaux successifs, depuis le début des années 1970, ne semblent pas avoir pris au sérieux cet avertissement. Ils sont aujourd’hui rattrapés par le réel. À la faveur de la pandémie (voire du dénouement de la crise afghane), qui fait office de révélateur, ils découvrent – une énième surprise stratégique qui n’en était pas une à condition d’être ni sourd, ni aveugle – que Pékin entend prendre toute sa place dans le concert des nations, voire dépasser l’hyperpuissance américaine2.

Il est vrai que la vengeance est un plat qui se mange froid pour un peuple qui a le sentiment d’avoir été humilié au cours des siècles passés. Le moins que l’on puisse dire est que la Chine est en passe de gagner son pari, de relever le défi. Ce succès n’est pas le fruit du hasard. Il est fruit de la conjugaison harmonieuse de deux facteurs que sont la pensée et l’action3. Il est également le résultat de la mise en œuvre des cinq composantes d’une authentique politique étrangère que sont stratégie, tactique, volonté politique, moyens humains et financiers. Revenons successivement sur ces deux volets de l’action extérieure de la Chine, largo sensu, que sont la pensée et l’action !

LA PENSÉE : L’AFFIRMATION D’UNE STRATÉGIE TEMPORELLE ET SPATIALE

Un constat d’évidence s’impose aujourd’hui à tous. La politique étrangère chinoise est étrangère aux contraintes politiques intérieures4. Elle a toute l’éternité devant elle contrairement à ce qui se passe en Occident. Ce qui lui permet d’être le fruit d’une réflexion conduite sur le long terme et dans une continuité rigoureuse.

Une réflexion conduite sur le long terme

« Les dirigeants chinois inscrivent leur pensée dans le temps long là où les dirigeants occidentaux cèdent trop souvent à la dictature du court-termisme »5. Comment mieux résumer en une phrase la différence d’approche du monde entre le monde occidental et le monde oriental ? Le premier parle beaucoup et agit peu alors que le second parle peu et agit beaucoup. Depuis bien longtemps, les Chinois n’ont jamais fait mystère de leur souhait de ne plus être considérés comme quantité négligeable et de devenir le leader du monde du XXIe siècle. Et cela leur a été plus facile que leurs homologues occidentaux semblent incapables d’agir face aux périls, sont paralysés face aux menaces qui assombrissent le ciel et alors que trop de sujets et d’intérêts les divisent. Pire encore, ces derniers se mentent à eux-mêmes. Peu à peu, leur fortune devient leur infortune. Ils présentent une politique étrangère désordonnée alors que la véritable politique étrangère s’accommode mal de la voie de l’indécision, des nuances et des clairs-obscurs. Elle en est à l’opposé, pourrait-on dire à la lumière de l’expérience de l’Histoire des relations internationales. Et cette constance sur le long terme est d’autant plus importante que « depuis 1945, nous vivons une époque damocléenne. Menace nucléaire, écologique, sanitaire… »6.

Guillaume Berlat
13 septembre 2021

lire la suite…

 
 

JEAN-YVES LE DRIAN OU L’ART DE RACONTER TOUT ET N’IMPORTE QUOI – Jean Daspry. Qu’attendre de sérieux d’un Breton madré (septuagénaire marqué par le temps et les boissons fortes) qui cumule les postes régaliens depuis plus de neuf ans (à la Défense et aux Affaires qui lui sont toujours étrangères), qui a retourné sa veste socialiste pour mettre ses godillots jupitériens (il excelle dans ce numéro de Fregoli), qui est victime du principe de Peter (son seuil d’incompétence a été franchi depuis bien longtemps) en dépit de la création de son centre de recherches (« Breizh Lab ») et dont la fonction de ministre se résume à celle de médiocre figurant d’une mauvais troupe (sans talent et sans humour) ? Rien ou si peu. Nous n’avons pas boudé notre plaisir en découvrant son dernier morceau d’anthologie diplomatique, publié le 3 septembre 2021, sur plusieurs colonnes dans le quotidien Le Figaro1. Une franche rigolade lorsque Jean-Yves Le Drian, le lorientais désorienté, disserte (ou délire) sur la crise afghane. Dans ce registre, nous préférons Pierre Dac.

Que nous dit cet oracle à la petite semaine de Suzette sur la situation dans ce pays ? Pour faire court, cela ne vole pas très haut. Tentons de regrouper son propos digne du café du commerce autour de quelques grands axes !

JE N’AI PAS DIT CE QUE J’AI DIT

Interrogé par Isabelle Lasserre sur son idée de « gouvernement inclusif » afghan, Le Chouchen se cabre aussitôt tel un cheval fougueux. « Non, je n’ai jamais dit ça. Il s’agit d’une erreur d’interprétation d’un jeune journaliste de radio… ». Ne serait-ce pas plutôt que le ministre s’est mal exprimé alors qu’il dispose d’une équipe de communicants de haut vol ? En particulier sa porte-parole, la monstrueuse franco-suissesse, Agnès von der Mühll qui vient d’être récompensée par un premier poste d’ambassadeur à Malte pour sa servitude volontaire doublée d’incompétence. Le ministre explique – confus mais un peu tard – ce qu’il avait/aurait dit. Il aurait fixé quatre exigences aux talibans (de quel droit et avec quel moyen de coercition en cas de non-respect ?) : levée des entraves pour les candidats au départ, libre accès à l’aide humanitaire, rupture totale avec toute organisation terroriste et respect des droits fondamentaux, notamment celui des femmes. Il poursuit en insistant sur le fait que « c’est sur ces bases que nous jugerons l’action des talibans, et non sur leurs mots. C’est aux talibans de prouver qu’ils sont prêts à respecter ces exigences dans un futur gouvernement de transition dans le cadre des négociations de Doha. Et pour l’instant, nous n’avons aucun signe qu’ils prennent cette direction ».

JE SUIS FIER DE L’ACTION DE LA FRANCE

Jean-Yves Le Drian se tresse des couronnes de lauriers pour la prescience, la clairvoyance de la patrie des droits de l’homme au cours de la crise afghane. Les évacuations ont été anticipées dès le printemps dernier (2800 personnes dont plus de 2600 afghans). « Nous avons fait notre devoir et nous continuerons de le faire pour tous ceux qui sont restés en Afghanistan malgré nos efforts ». Le ministre reconnait qu’aujourd’hui la situation est bloquée mais la priorité de la France est de trouver de nouvelles portes de sortie et de recueillir tous les signalements de personnes à risque. Ceci ne mange pas de pain, ne coûte pas cher et permet de se donner bonne conscience à peu de frais. Un classique de la diplomatie française de la com’ et de la faiblesse.

LE CHOUCHEN EST DROIT DANS SES SABOTS BRETONS

Peu lui chaut que Pékin et Moscou reconnaissent le pouvoir taliban à Kaboul ! La France reconnait des États et non des gouvernements. Il n’est nulle question de reconnaître ce pouvoir de fait pris par la force (sans tirer le moindre coup de feu !). Notre Talleyrand du XXIe siècle se dresse sur ses ergots, soulignant qu’il attend que les talibans respectent leurs engagements précités et que nous sommes en phase avec le G7 et l’Union européenne. Il poursuit maladroitement sur l’incurie de l’OTAN et de l’Union, se contentant d’explications tarabiscotée (ses brillantes plumes n’étaient pas inspirées ce jour-là) sur l’origine de l’action de la coalition (mise en œuvre par l’Alliance atlantique de l’article 5) qui a permis d’atteindre les résultats escomptés. En 2012, François Hollande ordonne le retrait de nos troupes. Mais, Le Chouchen a la compréhension un peu lente : « Mais la leçon de l’Afghanistan, c’est qu’on ne peut pas imposer de l’extérieur à un pays par la force armée un mode de gouvernance quand il n’a pas un large appui du peuple et de sa classe politique ». Mais, alors, pourquoi ne pas tirer les mêmes conclusions au Sahel.

LA CRITIQUE FEUTRÉE DE L’ONCLE SAM

S’il ne critique pas le principe du retrait d’Afghanistan décidé par Donald Trump, Jean-Yves Le Drian s’autorise à formuler quelques critiques : surestimation de la capacité de résistance de l’armée afghane, des institutions de ce pays, image déplorable de l’Amérique… Il embraie aussitôt pour constater que Washington, depuis Barack Obama, se « recentre sur ses intérêts fondamentaux et renonce aux grandes initiatives expéditionnaires militaires à l’étranger ». Quel scoop ! Les Européens doivent accepter de ne pas avoir la même géographie que les Américains. Un nouveau scoop. Il dérape ensuite avec cette envolée lyrique : « Par exemple, le Sahel constitue notre frontière sud (!), mais l’Afghanistan ne constitue pas la frontière stratégique des Américains ». D’un point de vue stratégique, ceci est aussi confus que flou. Il faut en tirer des conséquences : conflictualité montante avec la Chine, préservation du lien transatlantique, meilleure prise en compte des intérêts européens dans le futur concept stratégique de l’OTAN. « Le retrait américain d’Afghanistan ne signifie pas la fragilisation de la relation transatlantique mais une interpellation pour un meilleur équilibre ». Parfait charabia d’une personne qui n’est pas sûre de son fait… Il nous ressert le couplet éculé sur le réveil des Européens dans le domaine de la défense : « La nécessité du réveil européen dans une Alliance atlantique rééquilibrée commence à faire consensus ». Sur quelles bases concrètes ? Mystère et pomme d’arrosoir. Une fois encore, le ministre surfe sur le régime incantatoire.

LE MINISTRE SORT SA BOULE DE CRISTAL

Jean-Yves Le Drian estime que la crise afghane pourrait des répercussions dans le Sahel. Mais, la situation des Français au Sahel n’a rien à voir avec celles des Américains. Décidément, en France, nous sommes les meilleurs car nous luttons contre des terroristes bien identifiés et sommes dans une logique de sécurité des États concernés à la demande des États concernés. Nous ne sommes pas partis mais avons adapter notre opération de lutte antiterroriste.

Le Chouchen voit loin. C’est bien connu, il lit dans le marc de café. Mais, ceci est trouble. Si la Chine veut profiter de la défaite américaine, sa « position est ambivalente » car elle n’a pas intérêt à « une déstabilisation de ses frontières ». Nous pourrions avoir des convergences avec Pékin pour éviter que l’Afghanistan ne se transforme en base arrière pour le terrorisme. La Russie serait aussi dans la même position ambivalente. Le ministre en déduit de possibles convergences d’intérêts avec ces deux pays avec lesquels il faut continuer à dialoguer au sein du Conseil de sécurité. Cela se fait déjà et constitue l’essence même de la diplomatie. Nous avons droit un énième scoop. Le Pakistan profite le mieux de la situation, confortant sa profondeur stratégique face à l’Inde. Mais, Paris veille au grain en demandant à Islamabad de contribuer à la lutte antiterroriste. Comment ? Nous ne le savons pas. Nous aurons à gérer les mouvements de population que le HCR estime à 500 000. Rien que nous ne savions déjà par la documentation ouverte.

L’homme ne veut entendre parler ni de comparaison avec la chute de Saïgon en 1975, ni de déclin américain qui ne s’est pas produit à l’époque. Rien non plus de comparable avec la débâcle soviétique de 1979 tout en précisant que l’affaire afghane a constitué l’une des étapes ayant conduit à l’effondrement de l’URSS. Le retrait américain n’a pas la même ampleur que celui des Soviétiques. « Encore une fois, la géographie compte beaucoup ». De l’art d’enfoncer des portes ouvertes lorsque l’on se trouve à ce degré de responsabilité ! La fibre atlantiste du Chouchen (et de ses principaux conseillers : directeur de cabinet, directeur politique…) ressort avec ses prédictions péremptoires : « Contrairement à ce qu’écrivent certains éditorialistes, je ne crois pas que l’Afghanistan soit synonyme de déclin américain. Bien sûr, il s’agit d’un moment dur…. La rapidité de l’effondrement et le manque de prévision ont semé le doute et l’effroi… Mais les fondamentaux américains vont rester les mêmes, avec des intérêts recentrés et définis plus strictement ».

Un langage technocratique de ses plumes destiné à masquer son brouillard diplomatique. Notre stratège de pacotille estime que le retrait d’Afghanistan aurait pu se dérouler autrement si trois erreurs n’avaient pas été commises : libération de 5000 prisonniers afghans par Donald Trump, la croyance dans la bonne foi des engagements des talibans et la surestimation de la gouvernance afghane. Que de scoops !

La conclusion de son entretien est un bibelot d’inanité sonore diplomatique : « Ce n’est pas à nous à dicter aux Afghans par les armes leurs choix de gouvernance. Mais c’est à nous de protéger ceux qui sont menacés, d’imposer nos exigences aux nouvelles autorités et d’utiliser nos leviers politiques comme économiques, pour les influencer ». Encore un exemple de diplomatie du Docteur Coué.

LA DIPLOMATIE INCANTATOIRE

On l’aura compris, tout ceci n’est pas très sérieux ! Ceci frise le comique, le ridicule. Plus de quatre ans après avoir pris possession du bureau de Vergennes, Jean-Yves Le Drian est égal à lui-même. Il excelle dans l’incantation, dans les platitudes, les lapalissades, dans l’enfoncement des portes ouvertes, dans la délivrance de gros bobards, dans la com’ de quatre sous. Le ministre apparaît, pour ce qu’il est un est, un piètre commentateur d’une actualité internationale qu’il peine à comprendre et à anticiper. L’homme n’est toujours pas à sa place dans la Maison des bords de Seine où il fait de la figuration de bas niveau2. Après avoir lu attentivement sa prose, nous ne pouvons que conclure, qu’avec Jean-Yves Le Drian, nous sommes au sommet de l’art de raconter tout et n’importe quoi.


lire la suite…

 

LE GRAND JEU DE LA DESTRUCTION DES NATIONS – John Pilger, 30 août.

En 1978, un mouvement de libération dirigé par le Parti Démocratique Populaire d’Afghanistan (PDPA) a renversé la dictature de Mohammad Dawd, le cousin du roi Zahir Shah. Cette révolution, immensément populaire, a pris les Britanniques et les Américains par surprise.

Les journalistes étrangers présents à Kaboul, rapporte le New York Times, ont été surpris de constater que « presque tous les Afghans qu’ils ont interrogés ont déclaré qu’ils étaient ravis du coup d’État ». Le Wall Street Journal rapporte que « 150 000 personnes … ont défilé pour honorer le nouveau drapeau … les participants semblaient véritablement enthousiastes ».

Le Washington Post rapporte que « la loyauté des Afghans envers le gouvernement peut difficilement être mise en doute. » Laïque, moderniste et, dans une large mesure, socialiste, le gouvernement proclama un programme de réformes visionnaires comprenant l’égalité des droits pour les femmes et les minorités. Les prisonniers politiques furent libérés et les dossiers de la police brûlés publiquement.

Sous la monarchie, l’espérance de vie était de 35 ans ; un enfant sur trois mourait en bas âge. Quatre-vingt-dix pour cent de la population était analphabète. Le nouveau gouvernement introduit la gratuité des soins médicaux. Une campagne d’alphabétisation de masse fut lancée.

À la fin des années 1980, la moitié des étudiants universitaires étaient des femmes, et les femmes représentaient 40 % des médecins, 70 % des enseignants et 30 % des fonctionnaires afghans.

Soutenus par l’Occident

Les changements furent si radicaux qu’ils restent vivaces dans la mémoire de ceux qui en ont bénéficié. Saira Noorani, une chirurgienne qui a fui l’Afghanistan en 2001, se souvient :

« Toutes les filles pouvaient aller au lycée et à l’université. Nous pouvions aller où nous voulions et porter ce que nous voulions… Nous avions l’habitude d’aller dans les cafés et au cinéma pour voir les derniers films indiens le vendredi… Tout a commencé à mal tourner lorsque les moudjahidines ont commencé à gagner… ils étaient soutenus par l’Occident. »

Pour les États-Unis, le problème du gouvernement PDPA était qu’il était soutenu par l’Union soviétique. Pourtant, il n’a jamais été la « marionnette » raillée en Occident, pas plus que le coup d’État contre la monarchie n’a été « soutenu par les Soviétiques », contrairement à ce que prétendait la presse américaine et britannique à l’époque.

Le secrétaire d’État du président Jimmy Carter, Cyrus Vance, a écrit plus tard dans ses mémoires : « Nous n’avions aucune preuve d’une quelconque complicité soviétique dans le coup d’État. »

Dans la même administration se trouvait Zbigniew Brzezinski, conseiller à la sécurité nationale de Carter, un émigré polonais, anticommuniste et moraliste fanatique dont l’influence durable sur les présidents américains ne s’est éteinte qu’avec sa mort en 2017.

Le 3 juillet 1979, à l’insu du peuple américain et du Congrès, Carter autorisa un programme d’ »action secrète » de 500 millions de dollars pour renverser le premier gouvernement laïc et progressiste d’Afghanistan. La CIA baptisa ce programme du nom de code « Opération Cyclone ».

Les 500 millions de dollars ont permis d’acheter, de soudoyer et d’armer un groupe de fanatiques tribaux et religieux connus sous le nom de moudjahidines. Dans son histoire semi-officielle, le journaliste du Washington Post Bob Woodward écrit que la CIA a dépensé 70 millions de dollars rien qu’en pots-de-vin. Il décrit une rencontre entre un agent de la CIA désigné sous le nom de « Gary » et un chef de guerre appelé Amniat-Melli :

« Gary a posé une liasse de billets sur la table : 500 000 dollars en liasses de billets de 100 dollars de 30 cm de haut. Il pensait que ce serait plus impressionnant que les 200 000 dollars habituels, la meilleure façon de dire que nous étions là, que nous étions sérieux, que nous avions de l’argent, que nous savions que vous en aviez besoin… Gary allait bientôt demander au quartier général de la CIA et recevoir 10 millions de dollars en espèces. »

Recrutée dans tout le monde musulman, l’armée secrète américaine fut formée dans des camps au Pakistan dirigés par les services de renseignement pakistanais, la CIA et le MI6 britannique. D’autres furent recrutés dans un collège islamique à Brooklyn, New York – à deux pas des tours jumelles. L’une des recrues était un ingénieur saoudien appelé Oussama ben Laden.

L’objectif était de répandre le fanatisme islamique en Asie centrale et de déstabiliser, puis de détruire l’Union soviétique.

Des intérêts plus larges

En août 1979, l’ambassade des États-Unis à Kaboul déclara que « les intérêts plus larges des États-Unis … seraient satisfaits par la disparition du gouvernement du PDPA, malgré les revers que cela pourrait entraîner pour les futures réformes sociales et économiques en Afghanistan ».

Relisez les mots en gras ci-dessus. Il est rare qu’une intention aussi cynique soit exprimée aussi clairement. Les États-Unis disaient qu’un gouvernement afghan véritablement progressiste et les droits des femmes afghanes pouvaient aller au diable.

Six mois plus tard, les Soviétiques faisaient leur entrée fatale en Afghanistan en réponse à la menace djihadiste créée par les Américains à leur porte. Armés de missiles Stinger fournis par la CIA et célébrés comme des « combattants de la liberté » par Margaret Thatcher, les moudjahidines ont fini par chasser l’Armée rouge d’Afghanistan.

Se faisant appeler l’Alliance du Nord, les moudjahidines étaient dominés par des seigneurs de la guerre qui contrôlaient le commerce de l’héroïne et terrorisaient les femmes des zones rurales. Les Talibans étaient une faction ultra-puritaine, dont les mollahs étaient vêtus de noir et punissaient le banditisme, le viol et le meurtre, mais bannissaient les femmes de la vie publique.

Dans les années 1980, j’ai pris contact avec l’Association révolutionnaire des femmes d’Afghanistan, connue sous le nom de RAWA, qui avait tenté d’alerter le monde sur la souffrance des femmes afghanes. À l’époque des talibans, elles dissimulaient des caméras sous leurs burqas pour filmer les preuves d’atrocités, et faisaient de même pour dénoncer la brutalité des moudjahidines soutenus par l’Occident. « Marina » de RAWA m’a dit : « Nous avons apporté la cassette vidéo à tous les principaux groupes de médias, mais ils ne voulaient rien savoir …. ».

En 1996, le gouvernement éclairé du PDPA fut renversé. Le premier ministre, Mohammad Najibullah, s’était rendit aux Nations unies pour demander de l’aide. A son retour, il fut pendu à un lampadaire.

Le Jeu

« J’avoue que [les pays] sont des pièces sur un échiquier« , a déclaré Lord Curzon en 1898, « sur lequel se joue un grand jeu pour la domination du monde« .

Le vice-roi des Indes faisait notamment référence à l’Afghanistan. Un siècle plus tard, le Premier ministre Tony Blair a utilisé des mots légèrement différents.

« C’est une opportunité à saisir« , a-t-il déclaré à la suite du 11 septembre 2001. « Le kaléidoscope a été secoué. Les pièces sont en mouvement. Bientôt, elles se stabiliseront à nouveau. Avant qu’elles ne le fassent, réorganisons ce monde autour de nous. »

Sur l’Afghanistan, il a ajouté ceci : « Nous ne nous retirerons pas [mais nous veillerons à] trouver un moyen de sortir de la pauvreté qui constitue votre misérable existence. »

Blair faisait écho à son mentor, le président George W. Bush, qui s’est adressé aux victimes de ses bombes depuis le bureau ovale : « Le peuple opprimé d’Afghanistan connaîtra la générosité de l’Amérique. Lorsque nous frapperons des cibles militaires, nous larguerons également de la nourriture, des médicaments et des fournitures aux personnes affamées et souffrantes…  »

Presque chaque mot était un mensonge. Leurs prétendues préoccupations étaient de cruelles illusions qui couvraient une sauvagerie impériale que « nous », en Occident, reconnaissons rarement comme telle. [..]

lire la suite…

 

Le gouvernement israélien a promu brigadier général l’ancien pilote de bombardier Aviem Sella, en retraite depuis 1992 ! Condamné pour espionnage aux Etats-Unis, il en avait fui après l’arrestation en 1985 de l’espion américain qu’il supervisait, Jonathan Pollard, posté à la Navy, là où sont logés des ordinateurs cartographiant par satellite le monde entier. Pollard pouvait ainsi y désigner les mines de phosphate d’Al-Qaïm comme usine de phosphore, la fabrique de lait en poudre d’Abu Ghraïb, comme installation d’évaporation sous vide. Aviem Sella avait été le chef d’escadrille ayant bombardé le centre iraqien de recherches nucléaires civiles. Menahem Begin ayant menti pour obtenir un coup d’éclat juste avant les élections de juin 1981, Sella avait refusé de lui serrer la main à sa base de Tel Nof au Néguev. Ces jours-ci, d’autres avions israéliens bombardent en Syrie en toute impunité.  Macron président va parler aux Talibans, mais, complice passif et occupant, ne parle toujours pas au gouvernement syrien.

Bernard Cornut

 

  1. ‘Bonjour !’, vous dit l’homme aux yeux bridés, ‘je souhaite investir trois milliards d’euros dans vos ports’. ‘Soyez le bienvenu’, lui répond-on. ‘Amiral, on a vu deux sous-marins russes s’approcher de la rade de Brest’. ‘Sus aux rouges !’ répond l’Amiral. C’est à ces détails que se fabrique parfois une politique étrangère. Non sans danger.
  2. ‘Politique Internationale’ publie une interview du libanais Alain Bifabi, DG du ministère des finances, qui décrit par le menu les turpitudes des chefs de clan libanais ainsi que le système de Ponzi mis en place par le Gouverneur de la Banque Centrale. Rien de très nouveau mais le lire noir sur blanc, ça contribue à relativiser la pitié.
  3. On ne sait pas si ‘Ahmat M’, réfugié afghan et sympathisant taliban, est un pauvre hère ou une taupe terroriste en puissance. Mais le condamner à 10 mois de prison avec sursis démontre l’inanité du système judiciaire français et l’absurdité de la peine prononcée. Même si, comme ose le dire sans rire l’apôtre verte de la ‘radicalité’ Sandrine Rousseau, « l’avoir en France, cela nous permet au moins de le surveiller ».
  4. « Les Etats-Unis restent l’allié stratégique le plus important du Royaume-Uni ». Ça, c’était juste après le Brexit. Depuis, il y a eu l’Afghanistan, dont les Etats-Unis sont partis en mettant leurs ‘alliés’ devant le fait accompli. Comment traduit-on ‘Dunkerque’, en langue pachtoune ?
  5. 11/9/2001, les tours jumelles s’effondrent. « Ils nous le paieront. Nous ne pardonnerons jamais ». 20 ans et des dizaines de milliards de dollars plus tard, plus de 100 morts à Kabul dont 13 américains. Même incantation, à laquelle les Talibans répondent : « C’est pas nous, c’est les autres ». Et même si ? Ils ont l’arme du terrorisme en main, la bombe à retardement des émigrés sous le coude, la culture du pavot en étagère. Trump ou Biden, l’Amérique a perdu et elle abandonne ces ‘alliés’ dont elle n’a pas besoin.

Dinall’uill

 

PÉKIN OU LA DIPLOMATIE DES OTAGES !

La diplomatie est vieille comme le monde. Même si sa pratique a évolué au cours des siècles, elle n’en demeure pas moins attachée à quelques grands principes qui en font sa spécificité. Elle privilégie la coopération à la confrontation, le dialogue à la force, la confiance à la défiance. En un mot, elle se veut apaisante. Metternich déclarait que « le rôle du diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace ». Mais, il arrive de plus en plus souvent que, par excès d’hubris, certains États attendent plus de leur diplomatie qu’elle joue le rôle de pyromane pour démontrer sa puissance. Tel un lutteur avant d’affronter son adversaire, elle bande ses muscles pour l’impressionner.

L’hyperpuissance américaine fournit un exemple d’une diplomatie vindicative, parfois outrancière, parfois guerrière. La débâcle afghane devrait logiquement la conduire à plus d’humilité, à plus de recherche de dialogue avant de brandir la menace (sanctions, guerres contre le terrorisme…). Mais rien n’est moins sûr tant l’âme des peuples est insondable. Depuis, au moins une décennie, l’Amérique a fait au moins un émule, la Chine. Autrefois diplomatie effacée, aujourd’hui diplomatie affirmée.

Elle n’hésite plus à proférer menaces, injonctions. Pire encore, elle pratique une diplomatie de l’intimidation à l’égard de ses affidés qu’ils soient les escales de ses « nouvelles routes de la soie » ou bien les États africains qui doivent s’aligner sur les positions de Pékin à l’ONU au prix des mannes reçues. Si la diplomatie traditionnelle vit au milieu des conflits pour tenter de les résoudre, la nouvelle diplomatie chinoise provoque des conflits pour en tirer les bénéfices conformes à ses intérêts bien compris. Elle muselle l’opposition démocratique à Hongkong, menace de reprendre pied à Taiwan, pratique le coup de force en mer de Chine, veut même en découdre avec les États-Unis qu’elle envisage de dépasser sur le plan militaire après le plan économique et technologique. Gare à celui qui s’en prendrait à l’un de ses ressortissants.

Il s’attire aussitôt les foudres de l’Empire du milieu. Pékin inaugure, ou remet au goût du jour, la diplomatie des otages. Comment amener à résipiscence un malotru qui voudrait tordre le bras à la Chine en titillant un de ses citoyens ? En lui démontrant qu’il n’est pas de son intérêt de se livrer à ce petit jeu auquel il a tout à perdre et rien à gagner. Les Australiens l’ont appris à leur dépens en jouant les apprentis sorciers.

Aujourd’hui, ce sont les Canadiens qui goûtent au supplice diplomatique chinois par le biais de sa justice aux ordres du pouvoir1. Pékin les avait avertis en des termes qui ne prêtaient guère à confusion : « les conséquences seront graves ». Manière de rappeler qu’on ne place pas impunément en résidence surveillée la directrice financière du géant des télécoms chinois, Huawei qui est aussi la fille du fondateur de la marque. Un retour en arrière s’impose pour mieux comprendre la rouerie chinoise, leur manière particulière d’appliquer le principe de réciprocité à la sauce cantonaise. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou est arrêtée à l’aéroport de Vancouver, à la demande des États-Unis. Selon Washington, cette élégante dame de 46 ans aurait menti sur les liens commerciaux existant entre son groupe et l’Iran, escroqué la banque HSBC et tenté de contourner les sanctions américaines contre Téhéran. Six jours après, les autorités canadiennes acceptent de lancer contre elle une procédure d’extradition.

La réponse du berger chinois à la bergère canadienne ne s’est pas fait attendre. La police chinoise arrête deux ressortissants canadiens pour cause d’espionnage (la bonne blague) : le premier ancien vice-consul à Pékin travaille pour une ONG et le second, consultant, organise des voyages en Corée du Nord. Et pour faire bonne mesure, on rajoute à ce duo un troisième larron. Légèrement condamné – à l’aune des critères chinois – pour trafic de drogue, il a vu son verdict, trop clément, cassé. De simple passeur d’amphétamine, il est promu en grand patron d’un réseau international. Pour une chinoise en résidence surveillée, trois canadiens sont mis sous les verrous chinois. Le message est tout à fait clair.

Pour confirmer le message, Pékin fait monter la mayonnaise en condamnant le consultant, proche de Kim Jong-un à onze ans de prison pour espionnage alors qu’il était déjà emprisonné depuis deux ans. Et, le dealer d’amphétamine , qui avait écopé d’une peine « légère » de quinze années en première instance, se trouve désormais condamné à mort. Comme le souligne, avec une pointe de malice, le volatil : « Entre Ottawa et Pékin, il y a bien plus qu’une feuille d’érable »2.

Les Occidentaux seraient particulièrement bien inspirés en calquant leur attitude sur celle de la Chine au titre de l’application stricte du principe de réciprocité. Pékin ne comprend que le langage de la force à condition de l’assumer et de ne pas fléchir en cours de route. Les Européens le veulent-ils et le peuvent-ils ? Là est la question au moment où Pékin pratique la diplomatie des otages.

Guillaume Berlat

lire la suite…
 
 

Print Friendly, PDF & Email