Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

AFGHANISTAN : ÉTRANGE DÉFAITE ET GRANDE ILLUSION !

« J’ai tâché de ne pas rire des actions des hommes, de ne pas les déplorer, encore moins de les maudire – mais seulement de les comprendre » (Spinoza). Que cela est bien dit en cette époque de « crise de la connaissance » (Edgar Morin) ! Les Occidentaux, dépendants des Américains à tous les sens du terme, organisent un vaste pont aérien depuis l’aéroport de Kaboul encerclé par les talibans1. Aujourd’hui que l’affaire est pliée – comme ceci était largement prévisible depuis plusieurs mois -, la seule chose qui reste à faire aux experts est de tenter de comprendre pourquoi l’Occident – surtout les États-Unis – vient de prendre une magistrale claque en Afghanistan.

Une mandale dont ses services de renseignement ne semblent pas avoir anticiper l’épilogue rapide : la reprise de tout le contrôle du territoire par les talibans en quelques semaines et l’entrée dans Kaboul sans le moindre coup de feu échangé. Sans parler du chaos sur l’aéroport de Kaboul (la fameuse scène de l’avion américain pris d’assaut par des centaines de fuyards). Rien n’a été anticipé, tout est improvisé du côté de Washington et de ses alliés traités avec le plus grand mépris par le grand frère, Joe Biden. L’Amérique répète à l’identique les mêmes erreurs stratégiques du passé sans en tirer les leçons qui s’imposeraient2.

La victoire en chantant des talibans s’accompagne de la déroute en pleurant des Américains mais aussi du traditionnel chœur des pleureuses occidentales. Avec cette déroute largement prévisible, n’avons-nous pas reçu un signal clair de l’avènement d’un monde post-occidental ?

LA VICTOIRE EN CHANTANT DES TALIBANS

De manière tout à fait prévisible, logique dans un État failli, les talibans ont reconquis une à une les provinces afghanes avant d’investir « pacifiquement » Kaboul… en raison d’un fiasco de l’armée locale.

Après la conquête des provinces…

Défiant toutes les prévisions (de ceux qui ne savent pas ce qu’est une prévision), Kaboul est tombé sans combattre3. Il est vrai que l’ex-gouvernement légal avait, auparavant, perdu le contrôle de l’immense majorité du territoire afghan. Le président Ashraf Ghani a fui aux Émirats arabes unis « pour éviter un bain de sang ». Sur les images de la chaîne de télévision qatarie Al-Jezira, on peut voir les talibans à l’intérieur du palais présidentiel dont ils se sont emparés le 15 août 2021. Décontractés, souriants, bavards, la kalachnikov à l’épaule, le porte-voix (qui leur sert à s’adresser à la population) ou le talkie-walkie à la main, ils ne semblent pas avoir livré bataille. On ne les sent même pas fatigués.

Comme si la prise de Kaboul n’avait été qu’une simple formalité. Comme en 1996, lorsque les talibans étaient apparus aux portes de la capitale afghane, celle-ci ne s’est pas défendue. Quelques combats dans certains quartiers mais, pour l’essentiel, la progression des « étudiants en théologie » à travers la capitale afghane s’est faite de façon fulgurante. Comme le dira une ressortissante française, « piégée », selon ses mots, par l’arrivée plus rapide que prévue des insurgés et qui n’arrive pas à quitter la ville, ceux-ci ont pénétré dans Kaboul « comme dans du beurre ».

l’entrée dans Kaboul…

« Des unités militaires de l’Émirat islamique d’Afghanistan sont entrés dans la ville de Kaboul pour y assurer la sécuritéLeur progression se poursuit normalement », a simplement annoncé sur Twitter Zabihullah Mujahid, le porte-parole le plus connu des talibans. Toujours sur les images d’Al-Jezira, on découvre un palais présidentiel singulièrement vide, littéralement abandonné. Lorsque les talibans l’ont pris, le président afghan Ashraf Ghani était à ce moment déjà loin. Avant même la prise de son palais, l’ancien chef d’État a reconnu avoir fui son pays pour éviter un « bain de sang ». Reconnaissant la victoire des talibans, il s’est déclaré convaincu que « d’innombrables patriotes auraient été tués et que Kaboul aurait été détruite » s’il était resté en Afghanistan. « Les talibans ont gagné […] et sont à présent responsables de l’honneur, de la possession et de l’auto-préservation de leur pays. Ils sont confrontés à un nouveau défi historique. Soit ils préservent le nom et l’honneur de l’Afghanistan, soit ils donnent la priorité à d’autres lieux et d’autres réseaux », a-t-il ajouté dans un message sur Facebook4. Une nouvelle surprise stratégique à mettre au débit de nos experts auto-designés et de nos perroquets à carte de presse. D’autres moins intelligents avaient prévu cette débâcle, il y a bien longtemps déjà5.

en raison du fiasco de l’armée afghane

L’effondrement des forces afghanes a surpris par sa rapidité (45 jours). Les talibans avaient bataillé pendant deux ans (1994-1996) pour prendre le pouvoir tout en ne contrôlant pas la totalité du territoire (en particulier dans le nord). Une question est dès lors posée : comment une armée quatre fois supérieure en nombre (environ 300 000 hommes dont 50 000 Forces spéciales), équipée par la première puissance mondiale a-t-elle pu être mise en déroute ?

Les causes sont multiples : gonflement artificiel des effectifs pour augmenter la contribution américaine, corruption endémique, désertions, passages à l’ennemi de gouverneurs de province et de soldats, faiblesse ou défaut d’approvisionnement (particulièrement en munitions), perte du soutien aérien de l’armée américaine, fragilisation de l’armée en raison du raccourcissement du délai du retrait des troupes américaines par Joe Biden, frappes américaines jugées contraires aux accords de Doha par les talibans qui les ont conduit à accélérer leur processus de reconquête du territoire, avantage décisif d’une guérilla mobile face à une armée conventionnelle lourde, déstabilisation de l’institution militaire par des mutations précipitées, trop grande concentration du pouvoir…6.

À travers un tel tableau clinique, on comprend mieux les raisons d’une telle bérézina. Aujourd’hui, l’ordre taliban règne -les manifestations sont vite réprimées7 – à Kaboul8 ou ailleurs9.

Pendant ce temps, le président américain faisait porter la responsabilité/le chapeau de cette défaite aux autorités afghanes. Il fallait bien une victime expiatoire pour faire passer la pilule d’une telle raclée mémorable.

LA DÉROUTE EN PLEURANT DES AMÉRICAINS

Faute d’avoir compris le réel, la prise de Kaboul signe une nouvelle humiliation des États-Unis mais aussi, une défaite pour le vieux Jo Biden.

Déni du réel

Les décideurs actuels aux États-Unis – ils sont démocrates, rappelons-le ! – sont-ils aussi sourds qu’aveugles ? On reste coi en apprenant que les plus hautes autorités américaines, qui disposent d’une kyrielle de services de renseignement, de multiples centres de recherche (« think tanks »), d’analystes de haut niveau, de retour d’expérience de vingt ans de présence inutile en Afghanistan10, n’aient rien vu venir de cette catastrophe largement prévisible pour toute personne dotée d’un minimum de bon sens. À quoi peuvent bien servir algorithmes, intelligence artificielle, drones et autres gadgets pour donner une image précise de la réalité du terrain ?

Une fois encore, comme le souligne si bien Charles Péguy : « il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Ou bien les dirigeants américains n’ont rien compris à l’Afghanistan et se sont bercés d’illusions sur la stabilité de ce pays ou bien ils ont bien appréhendé la réalité dont ils ont fait fi pour en finir rapidement avec la présence militaire en Afghanistan, quoi qu’il en coûte. L’histoire nous donnera peut-être la réponse à cette importante question.

Humiliation des États-Unis

Ceux qui pensaient que le sérieux, l’expérience, le calme de Joe Biden allaient contribuer à redorer le blason terni d’une Amérique par quatre années de présidence Trump, en sont pour leurs frais. Les États-Unis ne sortent pas grandis de cette affaire quoi qu’en disent certaines voix minoritaires11. Les scènes apocalyptiques sur l’aéroport de Kaboul resteront gravées dans les mémoires… après la débandade ayant suivi la chute de Saïgon. L’Histoire de l’hyperpuissance ne serait-elle qu’un éternel recommencement ? Certains experts relèvent ce parallèle en ces termes : « La chute de la capitale afghane a réveillé aux États-Unis le traumatisme de la guerre du Vietnam et de l’évacuation piteuse des diplomates américains à Saigon en 1975 à bord d’un hélicoptère. Une analogie historique rejetée par le président américain Joe Biden, décidé à en terminer avec les « guerres sans fin »12. Pour Jean-Louis Bourlanges : « le lâchage de Kaboul signe la contradiction entre l’ambition et la fatigue américaine ». Elle démontre également une faillite du renseignement américain, un classique du genre.

L’Amérique apparait de plus en plus pour ce qu’elle est, un colosse aux pieds d’argile. Dans la plus grande précipitation, les Américains annoncent que leurs militaires pourraient rester à Kaboul, au-delà du 31 août, pour procéder aux évacuations. Ils partent tout en restant. Bravo la stratégie !13

Défaite pour Joe Biden

En dernière analyse, le retrait tourne à la déroute pour le président américain – droit dans ses bottes lors de sa conférence de presse sans questions – qui semble s’être pris les pieds dans le tapis en accélérant le retrait américain sans s’entourer des garanties nécessaires14. Cible de vives critiques après la chute de Kaboul, il a « défendu fermement » sa décision de retirer les troupes américaines d’Afghanistan, en assurant que la mission de Washington n’avait jamais été de bâtir une nation démocratique dans le pays instable retombé aux mains des talibans. Manifestement, Joe Biden et ses conseillers ne se sont pas montrés à la hauteur de la réputation que les médias « mainstream » s’évertuaient à donner d’eux.

On nous vantait, hier, la « dream team » démocrate comparé aux Pieds Nickelés républicains de l’époque de Donald Trump. Aujourd’hui, le ton a changé. Il est plus dubitatif, voire critique pour le 46ème président des États-Unis qui dévoile ses immenses talents de piètre stratège. Il n’a jamais lu ce qu’écrivait en son temps Napoléon : « La guerre est un art simple et tout d’exécution ». Le volet exécution a été manqué. Le vieux Joe se console, comme il peut, en organisant des réunions inutiles. Joe Biden et Boris Johnson15 ont, en effet, convenu lors d’un entretien téléphonique de participer à un sommet virtuel du G7 sur l’Afghanistan. Le moins que l’on puisse dire est le président américain vient, au passage, de faire un superbe cadeau à la Chine totalitaire face aux démocraties. Moins d’un an après sa prise de fonctions, c’est un mauvais coup pour Joe Biden dont on ne sait encore comment il surmontera cette crise.

Il est contraint de faire une nouvelle déclaration publique le 20 août 2021, cherchant à justifier son incompétence par quelles portes ouvertes enfoncées en matière d’évacuation de ses ressortissants et de réfugiés afghans. Une fois encore, Joe Biden est fatigué et semble dépassé par sa fonction.

Du côté occidental, largo sensu, ce n’est guère plus brillant tant nous frisons le grotesque, le ridicule, le pathétique.

LE CHŒUR DES PLEUREUSES OCCIDENTALES

La machine incantatoire tourne à plein régime dans les capitales occidentales. Chacun y va de sa petite phrase qui ridiculise encore plus celui qui la prononce. L’Union européenne étale son incompétence, son inefficacité, sa désunion. L’Alliance atlantique frise le ridicule pendant que différents dirigeants racontent des fables. La France est rattrapée par son incompétence.

L’Union européenne tourne à la désunion. Les membres de l’Union européenne se réunissent en urgence le 17 mai 2021 après la bataille – ils arrivent toujours comme les carabiniers – pour parer au plus pressé, la seule chose qu’il sachent faire. Entre défiance et pragmatisme16, ils décident de l’évacuation en toute urgence de leurs ressortissants, pris au piège du retrait américain17.

Le communiqué de la réunion précise que « l’UE portera une attention particulière aux Afghans dont la sécurité serait menacée en raison de leur engagement pour des valeurs communes ». Mais le texte final n’évoque pas le scénario d’une arrivée massive de migrants afghans sur le sol européen, et se garde bien d’ouvrir les portes de l’Union aux victimes du nouveau régime afghan. Tout au plus, est-il écrit : « L’UE soutiendra les pays voisins de l’Afghanistan, pour faire face aux conséquences négatives [negative spill overs] de cette situation, qu’un flux croissant de réfugiés et migrants devrait engendrer. » Lors de sa conférence de presse, Josep Borrell s’est montré un peu plus ferme, allant jusqu’à prôner le dialogue avec les talibans pour freiner le départ de migrants… « Nous devons parler [avec les talibans – ndlr] afin d’engager le dialogue, dès que possible, pour éviter un désastre humanitaire, mais aussi migratoire », a-t-il dit. Beaucoup de dirigeants européens semblent tétanisés par le précédent de 2015, lorsque l’arrivée de réfugiés syriens sur le continent avait nourri des partis d’extrême droite, par exemple l’AfD en Allemagne, et accéléré la formation de l’alliance des pays de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie), au cœur de l’UE. 

Avant la réunion, un ministre grec a prévenu sans détour : « Il n’est pas question que notre pays soit de nouveau la porte d’entrée d’une nouvelle vague de réfugiés », a dit le conservateur Notis Mitarachi. Athènes espère, comme en 2016, pouvoir compter sur Ankara pour bloquer l’arrivée de migrants dans les îles grecques. Sur la même lignée, le candidat de la CDU-CSU aux élections générales allemandes du 26 septembre, lui, a pris ses distances avec les positions d’Angela Merkel en 2015, la chancelière du « Wir schaffen das » [nous allons réussir]. « Nous ne devons pas envoyer le signal que l’Allemagne peut s’occuper de tous ceux qui se trouvent dans le besoin », a déclaré Armin Laschet, ajoutant que « la priorité doit être sur l’aide humanitaire, sur place, contrairement à ce qui a été fait en 2015 ». Une manière de tenir la crise à distance, en en sous-traitant la gestion à d’autres. « Il ne fait pas de doute que la demande d’accueil des réfugiés et de migrants d’Afghanistan va se renforcer. C’est pourquoi il est nécessaire que l’UE apporte une réponse commune, en lien étroit avec les alliés de la région, à qui il faut assurer un soutien », a déclaré le ministre italien des affaires étrangères, Luigi Di Maio, figure du Mouvement 5 étoiles18. On l’aura compris, les Européens redoutent une crise migratoire qu’ils n’avaient ni anticipée, ni préparée. Mais surtout, soulignons-le, l’affaire afghane constitue une crise européenne.

L’OTAN s’agite pour ne rien faire. Une seule phrase résume parfaitement son « état de mort cérébrale ». Celle du dirigeant du parti conservateur allemand d’Angela Merkel et candidat à sa succession à la chancellerie, Armin Laschet, qui qualifie le retrait d’Afghanistan des troupes occidentales de « plus grosse débâcle (…) de l’Otan depuis sa création ». Que fait cette relique d’un passé révolu ? L’Otan a appelé, le 20 août 2021, les talibans à permettre aux personnes voulant être évacuées de quitter l’Afghanistan et à ce que les pays membres de l’Alliance restent en « étroite collaboration » concernant les opérations d’évacuation. Il aurait fallu y penser plus tôt pour une organisation qui possède des services de planification, de prévision et qui dispose de « war games » dans ses cartons. Pitoyable…

Diverses blagues. Le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres (qui n’existe que par son verbe), appelle la communauté internationale à s’unir pour « supprimer la menace terroriste » en Afghanistan, après le retour au pouvoir des talibans dans le pays. Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) – juridiction qui cherche toujours un os à ronger pour justifier de son existence – s’est dit particulièrement préoccupé par la situation en Afghanistan, évoquant des crimes et des exécutions en guise de représailles pouvant relever de violations du droit international humanitaire. Le Canada « n’a pas l’intention de reconnaître un gouvernement taliban », déclare le Premier ministre Justin Trudeau, sorte de comique troupier de l’Amérique du nord.

La France est rattrapée par son incompétence. Alors que le président de la République est confronté à une contestation qui s’enracine autour de la question du passe sanitaire, il est contraint, dans la plus grande précipitation (avec la chute de Kaboul), d’organiser un conseil de défense et d’improviser une déclaration solennelle à 20 heures le 16 août 2021 depuis Brégançon19. Il souligne que la France entend que l’Afghanistan ne redevienne pas un sanctuaire jihadiste et que l’arrivée au pouvoir des talibans après le retrait américain n’entraîne pas une vague migratoire illégale. L’exécutif français assume une posture de fermeté sur l’immigration clandestine20. Jean-Yves Le Drian, sorte d’idiot du village planétaire, qui galope sur les nuages, espère un gouvernement « inclusif » des talibans. Il n’est pas interdit de rêver. C’est comme si l’on demandait aux personnalités de la résistance et de la France libre de former un gouvernement inclusif avec les « collabos » à l’été 1944. Le lendemain, Le Chouchen énumère cinq conditions préalables à une éventuelle reconnaissance internationale du régime des talibans en Afghanistan, assurant qu’elles n’étaient pas remplies malgré les déclarations des nouveaux maîtres de Kaboul.

Nous apprenons au passage que l’évacuation de l’ambassade de France à Kaboul a été négociée avec les talibans par le RAID. Gérard Araud, qui s’est trompé sur tout et qui applaudissait aux épopées américaines en Afghanistan (2001) et en Irak (2003), nous explique que nous n’avons pas d’autre choix que de composer avec les talibans. Que fait-il de la promotion des valeurs occidentales comme la défense du droit des femmes et des homosexuels ? BHL explique que « c’est un échec inexcusable » dans la mesure où « le plus triste, c’est que l’Occident n’avait absolument pas échoué en Afghanistan ». Drôle d’analyse géopolitique et géostratégique ! Et dire que c’est ce philosophe de pacotille qui a poussé le « délinquant » Nicolas Sarkozy à opérer un changement de régime à Tripoli dont nous payons aujourd’hui encore l’addition, intérêt et principal.

Quand cesserons-nous de donner la parole à de tels incompétents dans la sphère des relations internationales au lieu de s’en remettre à d’authentiques experts dont la parole publique est rare et peu médiatisée ?

L’AVÈNEMENT D’UN MONDE POST-OCCIDENTAL

Alors que les cartes sont rebattues dans la région, le modèle occidental de civilisation continue d’être contesté. Les conclusions qui s’imposent doivent/devraient être tirées rapidement pour prévenir de nouvelles déconvenues encore plus graves.

Les cartes sont rebattues en Asie centrale

Un seul exemple est significatif de l’effacement croissant de l’Occident dans cette région. Avant de mettre un point final à leur progression, des émissaires des talibans sont allés s’enquérir du nihil obstat de Moscou21, Pékin et Téhéran. Ils n’ont pas demandé à rencontrer des excellences de l’Union européenne, de l’OTAN, des États-Unis. Ne parlons pas des autorités pakistanaises qui ont toujours joué un double jeu sur la question afghane, histoire d’agacer leur ennemi indien. Les talibans ont parfaitement compris qui étaient les acteurs principaux (« key players ») dans la zone. Les Occidentaux, absents et inaudibles, en sont réduits à jouer la carte du pragmatisme vis-à-vis du nouveau pouvoir.

Force est de constater que, si les talibans bénéficient d’un certain soutien de la Chine, du Pakistan ou de l’Iran, leur retour au pouvoir constitue aussi une menace pour ces pays22. La prise du pouvoir par les talibans en Afghanistan représente « le plus important évènement géopolitique » depuis la crise de Crimée en 2014 et « une nouvelle opportunité » pour la Chine23, la Russie et la Turquie24 d’« étendre leur influence » en Asie centrale, a estimé, le 19 juin 2021, le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell s’exprimant devant le Parlement européen,

Le modèle occidental est contesté

Aujourd’hui, il est clair que le déclin programmé de l’Occident, s’apparente, à certains égards, à la décadence de l’empire romain25. Aux États-Unis, l’on commence à peine à comprendre que la promotion et l’exportation de la démocratie à l’occidentale est passée de mode. Elle est même vivement rejetée par une partie du monde, Chinois et Russes en tête qui entendent conduire leurs affaires intérieures comme bon leur semble. Le droit d’ingérence, la responsabilité de protéger chers à Bernard Kouchner n’ont plus droit de cité. Il va falloir comprendre que le monde du XXIe siècle n’a rien à voir avec du siècle précédent et que l’Occident ne pourra plus imposer ses quatre volontés, ses « fausses » valeurs au reste du monde comme ce fut trop souvent le cas dans le passé. Les mouches ont changé d’âne.

Il va falloir s’y accoutumer dans la détermination de notre politique étrangère, si tant est que l’on réfléchisse encore dans les allées du pouvoir en termes stratégiques et non en termes médiatiques. Le monde change. Nous n’avons peu de prise sur sa transformation.

Les conclusions doivent être tirées

Le temps est venu de tirer les conclusions de deux décennies de guerre en Afghanistan… mais aussi en Irak et au Sahel26. Pour nous Français, la victoire des talibans résonne au Sahel27. Cette guerre en Afghanistan était ingagnable comme Britanniques et Russes en ont fait l’amère expérience dans un passé lointain ou proche. Aujourd’hui, erreurs et questions s’entrechoquent aujourd’hui pour ne pas avoir été soulevées depuis au moins la conclusion des accords de Doha conclus par Donald Trump avec les talibans28. Elles devraient être organisées en deux colonnes : bilan objectif de vingt années de guerre et perspectives – probables et improbables – pour l’avenir. Citons pêle-mêle quelques-unes des questions les plus pressantes.

Quel sort va être réservé aux Afghans ayant servi d’auxiliaires des armées de la coalition, ceux qui n’ont pas pu partir ?29 Quelle forme va prendre le nouveau pouvoir à Kaboul ?30 Ne va-ton pas revenir aux bonnes vieilles méthodes ?31 Quels liens envisagent-ils de tisser avec Al Qaida, en particulier l’Afghanistan va-t-il servir de sanctuaire aux terroristes ? Quid de l’exportation en Occident d’une nouvelle forme de terrorisme ? Quelle hypothétique position commune vont prendre les membres de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique ? Que font nos prévisionnistes en carton-pâte si ce n’est écrire ce que le Prince veut ? Et l’on voit où nous conduit cette politique de gribouille.

IMPRÉVISION, IMPRÉPARATION, IMPLOSION …

« La défaite est tellement plus intelligente. On pourrait passer sa vie à la méditer. C’est auprès d’elle que l’on puise ses vraies ressources, que l’on sublime ses revanches. Que faire de cette défaite ? » (Jean-Marie Rouart). Là est le cœur de la question lancinante qui se pose après la débâcle du 15 août 2021. En fait d’élévation, cette assomption restera comme un modèle de descente aux enfers pour un Occident moralisateur qui ferait mieux de balayer devant sa porte avant de s’ériger en conscience universelle. La chute rapide de Kaboul, après celles des principales provinces d’Afghanistan dans une sorte de « Blitzkrieg », devrait être enseignée tant dans les écoles militaires que diplomatiques comme exemple de ce qu’il ne faut surtout pas (re) faire. En même temps que les leçons de l’absence de mémoire historique. Du « Grand Jeu » à la « guerre globale contre le terrorisme » en passant par la guerre froide, l’Afghanistan s’est révélé le tombeau des Empires. Britanniques, Soviétiques et Américains ont buté sur cette réalité humiliante32.

Aujourd’hui, au Sahel, les regards sont braqués sur Kaboul, et pour cause. Nos dirigeants seraient bien inspirés de phosphorer – nous ne parlons pas des conseils de défense Potemkine, réunis pro forma par le chef de l’État pour conférer un Ersatz d’expertise à des décisions déjà prises dans le secret de sa conscience – pour commencer sérieusement à envisager les conditions, le calendrier, les modalités du retrait définitif des troupes de l’opération « Barkhane » avant que l’affaire ne tourne à la divine comédie de Kaboul.

C’est comme on le voudra : un remake de l’étrange défaite ou de la grande illusion.

Guillaume Berlat
23 août 2021

1 Éric Albert/Ghazal Golshiri/Thomas Wieder, Tensions et dérapages autour du pont aérien pour fuir Kaboul, Le Monde, 20 août 2021, p. 3.
2 Guillaume Berlat, Afghanistan-Sahel : les mêmes erreurs stratégiques, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 août 2021.
3 Jacques Follorou, Comment les talibans ont préparé la reconquête de l’Afghanistan, Le Monde, 17 août 2021, pp. 1-2.
4 Jean-Pierre Perrin, Aux mains des talibans, Kaboul ne répond plus, www.mediapart.fr , 16 août 2021.
5 Jean-Christophe Buisson, Afghanistan : pourquoi les talibans ont gagné, www.lefigaro.fr , 20 août 2021.
6 Jacques Follorou, Les raisons du fiasco de l’armée afghane, Le Monde, 15-16 août 2021, p. 3.
7 Ghazal Golshiri, Des premières manifestations vite réprimées par les talibans, Le Monde, 21 août 2021, p. 4.
8 Yves Tréca-Durand, Thibaud Agbotsoka-Guiter : « Des centaines d’Afghans devant les représentations étrangères », Le Monde, 21 août 2021, p. 4.
9 Jacques Follorou/Ghazal Golshiri, Les résistants du Panchir prêts à négocier avec le pouvoir, Le Monde, 21 août 2021, p. 5.
10 Guillaume Berlat, Afghanistan : une guerre de vingt ans inutile, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 avril 2021.
11 Lonesome Cowboy, Afghanistan : la décision courageuse de Joe Biden, Blog : Lonesome cowboy, www.mediapart.fr , 17 août 2021.
12 François Bougon, Le moment Kaboul, www.mediapart.fr , 17 août 2021.
13 Enfin, nous voici à Saïgon, dedefensa.org repris par www.comite-valmy.org , 16 août 2021.
14 Arnaud Leparmentier, Le retrait tourne à la déroute pour Joe Biden, Le Monde, 17 août 2021, p. 4.
15 Éric Albert, Boris Johnson pris à partie par les députés après l’échec afghan, Le Monde, 20 août 2021, p. 3.
16 Maria Udrescu, Défiance et pragmatisme au sein de l’Union européenne, Le Monde, 19 août 2021, p. 2.
17 Philippe Ricard/maria Udrescu, Les Européens pris au piège du retrait américain, Le Monde, 18 août 2021, p. 5.
18 La rédaction, Après la chute de Kaboul, les Européens tétanisés à l’idée d’une répétition des arrivées de Syriens en 2015, www.mediapart.fr , 18 août 2021.
19 Claire Gatinois/Abel Mestre, Entre solidarité et peur migratoire, Macron joue les équilibristes, Le Monde, 18 août 2021, p. 5.
20 Claire Gatinois, Immigration : Macron assume sa ligne ferme, Le Monde, 19 août 2021, p. 7.
21 Benoît Vitkine, La Russie prête à une coopération prudente avec les talibans, Le Monde, 18 août 2021, p. 3.
22 Jacques Follorou, La crainte d’une contagion régionale, Le Monde, 18 août 2021, p. 3.
23 Brice Pedroletti, Pékin veut exploiter le fiasco américain, Le Monde, 19 août 2021, p. 3.
24 Marie Jégo, La Turquie de Recep Tayyip Erdogan courtise les talibans, Le Monde, 19 août 2021, p. 3.
25 Jérôme Gautheret/Thomas Wieder, La décadence de Rome, une histoire ancienne, Le Monde, 18 août 2021, pp. 20-21.
26 Claude Angeli, Trois guerres pour sauver des corrompus. En Afghanistan, en Irak et au Sahel, le bilan est désastreux, et jamais victorieux, Le Canard enchaîné, 18 août 2021, p. 3.
27 Morgane Le Cam, L’échec afghan résonne au Sahel, Le Monde, 19 août 2021, p. 4.
28 Éditorial, Afghanistan : les erreurs et questions douloureuses, Le Monde, 17 août 2021, p. 24.
29 Justine Brabant, Ex-auxiliaires de l’armée française en Afghanistan : l’attente, la peur et le gâchis, www.mediapart.fr , 18 août 2021.
30 A.-S. M., Afghans de velours, Le Canard enchaîné, 18 août 2021, p. 8.
31 Jacques Follorou, Les dirigeants talibans sortent de l’ombre, Le Monde, 20 août 2021, p. 2.
32 Antoine Perraud, Afghanistan : comment l’Occident s’y est toujours cassé les dents, www.mediapart.fr , 18 août 2021.

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