Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

ANGELA MERKEL OU UNE BELLE LEÇON DE DIPLOMATIE

« La France doit rayonner davantage par son exemple que par ses leçons de morale. Sa diplomatie doit prendre les réalités telles qu’elles sont, pas telles qu’elles voudraient qu’elles soient. Elle doit être réactive, souple, inventive, énergique, alignée sur personne »1. Sur un plan doctrinal, le nouveau président de la République, Emmanuel Macron serait bien inspiré de méditer ce jugement au moment où il lui appartiendra de fixer les grands axes de sa politique étrangères2.

Sur un plan concret, le président du mouvement En Marche serait bien inspiré de s’inspirer de l’exemple diplomatique d’Angela Merkel. Qu’apprend-on des derniers déplacements de la chancelière allemande ? Au cours des dernières semaines, elle s’est rendue successivement à Washington, à Riyad et à Sotchi. Chacune de ses visites constitue en elle-même une leçon de diplomatie pour apprenti diplomate et pour dirigeant politique déboussolé par un monde aussi incertain qu’imprévisible3.

La première leçon est qu’il est souvent indispensable de rencontrer un dirigeant incontournable de la planète pour se faire une idée précise sur le personnage et sur ses idées allant au-delà des poncifs et autres « fake news » qui circulent sur la toile. C’est ce qu’Angela Merkel fait en se rendant à Washington avec l’imprévisible Donald Trump. La deuxième leçon est qu’il faut savoir se faire désirer avec des interlocuteurs trop empressés. C’est ce qu’Angela Merkel fait avec la nouvelle équipe saoudienne qui la réclamait depuis plus de sept ans. Le résultat est à la hauteur de ses espérances tant sur le plan diplomatique (formation en Allemagne des forces de sécurité du Royaume saoudien) qu’économique (signature d’importants contrats par Siemens même si les Allemands n’ont pas conceptualisé la diplomatie économique comme l’a fait Laurent Fabius)4.

La troisième leçon est que toute bonne diplomatie ne doit pas se limiter à un dialogue avec ses seuls amis et alliés mais doit impérativement s’orienter également vers ses « ennemis », ses adversaires pour tenter de les comprendre et de les convaincre. C’est ce qu’Angela Merkel fait avec Vladimir Poutine qu’elle n’avait pas revu depuis plus de deux ans. Elle procède avec lui à un tour d’horizon de quatre heures (elle parle russe) balayant toutes les grandes crises (Ukraine, Syrie…) qui secouent la planète et prépare le prochain G20 qui verra la première sortie de Donald Trump à l’étanger5.

Ainsi, Angela Merkel apparait comme la véritable présidente d’une Europe allemande en lieu et place des ectoplasmes eurocrates que sont les Juncker, Tusk et autres Mogherini qui vivent dans leur bulle6. Elle grille ainsi la politesse à l’Union européenne dont elle ne sollicite ni l’avis, ni les instructions, faisant ainsi fi de feu la PESD. Elle se présente comme une européenne convaincue ! On le constate ainsi, de l’eau coulera sous les ponts avant que la politique étrangère européenne n’existe véritablement en dehors de ses usines à gaz bruxelloises (COPS, COREPER, conseils européens…) qui ne débouchent que sur des textes creux et sans saveur.

Qu’on le veuille ou non, la politique extérieure de l’Union européenne est une chimère à laquelle s’accrochent toujours les derniers « fédérastes » (formule des gaullistes au moment de la création du marché commun) impénitents. On ne travaille que sur la réalité et non sur des rêves. « L’Europe est sortie de l’Histoire au sens fort du terme »7, laissant ainsi le champ libre aux nations fortes.

La France est parvenue à une heure de vérité pour ce qui est de sa politique (ou son absence de politique) étrangère (qui n’est plus indépendante) et son corollaire sa politique d’influence (un titre un tantinet pompeux) dans le monde en dépit des déclarations lénifiantes de ses dirigeants. Il appartiendra à Emmanuel Macron de porter, en priorité, un diagnostic sans concession sur les multiples raisons de l’effacement de la France sur la scène internationale et sur la scène européenne8. Il lui appartiendra de mettre un terme à la diplomatie brouillonne, incantatoire et inaudible des plaisantins que furent Laurent Fabius et Jean-Marc Ayrault à la tête du Quai d’Orsay.

Il appartiendra également à Emmanuel Macron de privilégier la raison à l’émotion, le temps long au temps médiatique, la discrétion à l’ostentation, la réalité au moralisme, le multilatéralisme à l’unilatéralisme, la coopération à la coercition, le parler vrai au parler creux… En un mot, il gagnerait à tirer toutes les leçons de cette belle leçon de diplomatie donnée par Angela Merkel avec discrétion et sans la moindre arrogance.

Guillaume Berlat
8 mai 2017

1 Renaud Girard, Quel monde trouvera notre prochain président ?, Le Figaro, 2 mai 2017, p. 19.
2 Leslie Varenne, Quelle pourrait être la politique étrangère d’Emmanuel Macron ?, Evaris, 28 avril 2017.
3 Guillaume Berlat, L’étrange défaite ou les 7 péchés capitaux de la diplomatie française, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 novembre 2015.
4 David Fontaine, L’Arabie saoudite et la cause des femmes, Le Canard enchaîné, 3 mai 2017, p. 5.
5 Thomas Wieder, La chancelière allemande et le président russe se parlent, sans s’entendre, Le Monde, 4 mai 2017, p. 14.
6 Cécile Ducourtieux, Bruxelles coupée du monde ?, Le Monde, 4 mai 2017, p. 16.
7 Régis Debray, « L’Europe est sortie de l’Histoire », Le Monde, 4 mai 2017, pp.22-23.
8 Marc Semo, Comment le candidat d’En Marche ! muscle sa politique étrangère, Le Monde, 4 mai 2017, p. 4.

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