Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

APRÈS LE RAPPORT DU GIEC : ENTRE DÉSOLATION ET INCANTATION

Il faut que tout change pour que rien ne change. Cela fait des décennies que les experts mettent en garde les dirigeants politiques sur les dangers environnementaux et climatiques que court le monde, s’ils ne prennent pas les mesures courageuses qui s’imposent pour enrayer le phénomène. En 1990, le premier rapport d’évaluation du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) tirait déjà la sonnette d’alarme. En 2002, Jacques Chirac lançait sa célèbre formule : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ».

Le 9 août 2021, le GIEC publie son sixième rapport – rédigé par 234 scientifiques et dont les termes ont été négociés mot à mot par 195 États – qui dresse un état des lieux plus qu’alarmant1. Le précédent remonte à 2013. Que contient ce rapport du groupe de travail 1 qui devrait être suivi par d’autres ? Quelles suites concrètes, autres déclaratoires, peut-on attendre de cet état des lieux inquiétant ?

LA QUINTESSENCE DU RAPPORT : LA MAISON CONTINUE DE BRÛLER

Le moins que l’on puisse dire est que la situation est aujourd’hui catastrophique de l’avis unanime des experts. Le constat n’est pas nouveau mais jamais il n’a été aussi implacable : le réchauffement du climat, qui fait élever le niveau de la mer, fondre les glaciers et se multiplier les évènements extrêmes, s’aggrave à un rythme et avec une ampleur sans égale depuis des millénaires et touche toutes les régions2. La crise climatique atteint un seuil critique3. S’il ne fallait que quelques preuves pour conforter le diagnostic des scientifiques, nous les avons devant nos yeux en cet été 2021 : sécheresse et canicule aux États-Unis, incendies ravageurs dans l’Ouest des États-Unis, Dôme de chaleur au Canada, fonte accélérée au Groenland4, Dôme de chaleur en Espagne et au Maroc, situation inquiétante de la Méditerranée5, inondations meurtrières en Allemagne et en Belgique, inondations en Russie, incendies en Grèce et en Turquie, incendies historiques en Russie, chaleur intense en Grèce, glissement de terrain au Japon, déluge en Chine et en Inde, famine à Madagascar6.

Les faits parlent d’eux-mêmes. La planète est en surchauffe. Face à pareille accumulation, l’on ne peut se dispenser d’un minimum de questionnement. En conclusion, dans un résumé à l’intention des décideurs d’une dizaine de pages, les experts du GIEC appellent à un sursaut politique tant l’avertissement qui leur est adressé est on ne peut plus clair. Comme le souligne justement le climatologue, Christophe Cassou, directeur de recherches au CNRS : « Sans réduire fortement, rapidement et durablement nos émissions, la limitation du réchauffement à 1,5° sera hors de notre portée… C’est un voyage sans retour, mais aujourd’hui nous décidons de notre chemin futur ».

C’est dire l’ampleur de la tâche qui nous attend si nous ne voulons pas d’une crise globale dont aucun vaccin ne pourra venir à bout. La problématique du changement climatique est parfaitement documentée par une communauté scientifique mobilisée depuis plusieurs décennies sur le sujet comme en témoignent les nombreuses conférences internationales et conventions adoptés sur le sujet… avec le résultat que l’on sait7. Ne faudrait-il pas changer de méthode en raison de l’ampleur du défi que nous devons affronter courageusement dans un avenir très proche.

« Face à l’urgence, difficile de rester de glace », comme le titre le Canard enchaîné à propos du rapport du GIEC8. Mais, est-ce bien le cas dans le monde la communication, du déclaratoire, de l’incantatoire ?

LA SUITE DU RAPPORT : LA POURSUITE DES INUTILES PALABRES

Quels remèdes proposent nos femmes et hommes politiques dirigeants pour répondre à ce diagnostic ? La trop fameuse culture des jérémiades. Mais, pire encore, nos dirigeants irresponsables sortent le même lapin de leur chapeau pour conjurer le sort. Il a pour nom COP26 qui doit se tenir à Glasgow en novembre prochain9. Depuis la COP21 de Paris que Laurent Fabius ne cesse de nous présenter comme son œuvre diplomatique maitresse, rien n’est sorti des conférences des États parties comme ce fut le cas avec la COP25 (Madrid, 2-13 décembre 2019)10. Pourquoi les deux plus grands pollueurs de la planète que sont la Chine et les États-Unis changeraient brusquement leur fusil d’épaule ? Pourquoi ceux qui se cachent derrière ces deux pays évolueraient ? Sous quelle forme de contraintes, de sanctions ? Le passé a été riche en paroles mais pauvres en actes.

Que fait-on pour aller vers une économie décarbonée ? Rien ou presque rien11. Et cela alors même que l’urgence se rappelle à nous chaque jour et que les objectifs souscrits lors de la COP21 sont laissés lettre morte. « Les diplomates paraphent avec gravité des protocoles qui engagent leurs ministres à signer des traités. Ensuite, les ministres signent avec désinvolture des traités qui, eux, n’engagent à rien » (Jean Giraudoux). Telle est la meilleure explication que l’on peut trouver à la paralysie du processus des COP. Laurent Fabius n’avait pas compris en décembre 2015, lors de la COP21, que toute sa littérature n’engageait à rien si ce n’était les bons élèves de la classe, les cancres s’en tenant à distance raisonnable. Il est rattrapé par la réalité et par les limites de la théorie de l’ambiguïté constructive dans la négociation diplomatique.

C’est bien connu, on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment. L’heure de vérité a sonné dès la COP22 et ne cesse de rappeler au bon souvenir des négociateurs année après année. La COP25 ne fait pas exception à la règle comme ce sera bientôt le cas pour la COP26. Comme à l’accoutumée, demain on rase gratis. Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. Les COP buttent toujours sur le même problème insoluble : s’accorder sur une définition des règles d’application de l’accord de Paris de 2015. L’on revient toujours au péché originel : quand c’est flou, il y a un loup. Que coût pour quel résultat ? Deux semaines de discussion pour un échec cuisant. Force est de constater que l’on ne combat pas le réchauffement climatique avec des discours. Le temps de l’indignation est derrière nous.

« Il n’y a vraiment plus d’excuse pour ne pas agir » (Valérie Masson-Delmotte et Sonia Seneviratne). Pour l’économiste Christian Gollier, le nouveau rapport choc des experts de l’ONU renvoie définitivement les théories climatosceptiques dans les poubelles de l’histoire. Mais qui sera prêt à reconnaître sa responsabilité individuelle et à agir en conséquence ? Alors que l’organisation internationale appelle à un sursaut politique, le volontarisme affiché du président est entaché par la récente condamnation du gouvernement par le Conseil d’Etat pour son inaction climatique12 est mis à rude épreuve13.

Les écologistes ne se privent pas de le rappeler à l’ordre14. Il est grand temps, pour Jupiter (qui assure porter une « écologie de gouvernement ») sans parler d’Anne Hidalgo, mairesse de Paris15, d’en tirer les conséquences qui s’imposent pour éviter de sombrer dans le ridicule qui tue à mort lente16. De l’importance d’être constant dans la diplomatie comme dans d’autres sphères des sciences humaines. Malheureusement, après ce sixième rapport du GIEC, le monde évolue entre désolation et incantation.

Guillaume Berlat
16 août 2021

1 Mickaël Correia, Rapport du GIEC : le changement climatique s’aggrave, www.mediapart.fr , 9 août 2021.
2 Éditorial, Climat : été extrême ; urgence absolue, Le Monde, 10 août 2021, p. 28.
3 Audrey Garric, La crise climatique atteint un seuil critique, alerte le GIEC, Le Monde, 10 août 2021, pp. 6-7.
4 Audrey Garric, L’Islande, avant-poste du dérèglement climatique, Le Monde, 10 août 2021, pp. 8-9.
5 Christelle Guibert, La Méditerranée, le point « chaud » du climat, Ouest-France, 13 août 2021, pp. 1-2.
6 Planisphère reproduite en page 6 du Monde du 10 août 2021.
7 Audrey Garric, Trente ans de collaboration entre scientifiques et politiques. Les résumés des rapports du GIEC sont âprement négociés par les États membres de cette instance onusienne. Un fonctionnement unique, Le Monde, 10 août 2021, p. 7.
8 Le rapport du GIEC sur le réchauffement climatique. Face à l’urgence, difficile de rester de glace, Le Canard enchaîné, 11 août 2021, p. 1.
9 J.C., Pour qui sonnera le Glasgow du climat, Le Canard enchaîné, 11 août 2021, p. 1.
10 Guillaume Berlat, Et pendant ce temps-là, en ville : la COP25…, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 décembre 2019.
11 Audrey Garric (propos recueillis par), Johan Röckström : « Il décarboner de toute urgence », Le Monde, 11 août 2021, pp. 2-3.
12 Olivier Faye, Face aux alarmes du GIEC, Macron critiqué pour son bilan environnemental, www.lemonde.fr , 10 août 2021.
13 Olivier Faye, Le bilan de Macron face aux alertes du GIEC, Le Monde, 12 août 2021, p. 9.
14 Marceau Taburet, Urgence climatique : EELV espère être davantage entendu, Le Monde, 12 août 2021, p. 9.
15 Emeline Cazi, Paris face aux défis du changement climatique, Le Monde, 14 août 2021, pp. 8-9.
16 Roseline Letteron, Contrôle technique des deux roues : Mais où est passé le Premier ministre, www.libertescheries.blogspot.com , 12 août 2021.

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