Observatoire Géostratégique

numéro 244 / 19 août 2019

BLASPHEME A L’ENVERS : LE SCANDALE DE MALICORNAY

En février 2017, à la suite d’une lettre anonyme, Matthieu Faucher – jeune instituteur à Malicornay, petit village de l’Indre – est brutalement suspendu, puis déplacé au motif de « non-respect de la laïcité ». La missive l’accuse de « faire du prosélytisme en enseignant… la Bible ». Quelques jours seulement après cette délation anonyme, l’instituteur est non seulement suspendu par l’inspecteur d’académie, mais proprement traité comme le dernier agent de l’Opus Dei. Bigre !

Les parents d’élèves tombent des nues et se mobilisent aussitôt, multipliant démarches et courriers à l’attention des administrations locales et parisiennes de l’Education nationale, jusqu’ au plus haut niveau. L’affaire parvient au cabinet du ministre Jean-Michel Blanquer, qui a la réputation d’un homme de terrain avisé, sinon visionnaire. Le tribunal administratif est saisi, l’instituteur recevant de nombreux soutiens, dont celui de Régis Debray, auteur notamment d’un rapport important de 2002 : « L’enseignement religieux dans l’école laïque ». Ce texte préconise de renforcer l’étude du « fait religieux » dans l’école publique comme objet d’histoire et de culture générale. Mais rien n’y fait et Matthieu Faucher n’est pas réintégré dans son poste, devant se contenter de « boucher les trous », enchaînant remplacements sur remplacements dans l’académie de l’Indre…

HALLUCINANT !

Hallucinant, proprement hallucinant lorsqu’on sait qu’en France, l’enseignement de la plupart des écoles religieuses et confessionnelles n’est ni encadré, ni suivi par l’inspection de l’Education nationale. Encore mieux : l’existence d’une centaine d’écoles coraniques clandestines (pour ne prendre que cet exemple) – où sont enseignés la haine de l’autre et l’incitation à la violence – est parfaitement connue des autorités… qui continuent à fermer les yeux.

Selon plusieurs sources proches du dossier, la lettre anonyme « ne parviendrait pas d’un parent d’élève », la totalité des familles ayant pris la défense de l’instituteur, mais « plutôt de militants d’une laïcité primaire et radicale ». Toujours selon les mêmes sources, « un inspecteur zélé aurait même dit : on va se faire un prosélyte… ». Edifiant ! L’enquête suit son cours et l’instituteur reste durablement sali, diffamé et suspecté de faute professionnelle grave ! Au moment où l’on juge des cadres de l’ex-France Télécom (Orange) et son PDG pour harcèlement moral ayant abouti à plusieurs dizaines de suicides, on ne peut que se féliciter de voir Matthieu Faucher maintenir la tête haute. On peut tout autant se dire qu’on pourrait aussi juger les fonctionnaires et hauts fonctionnaires qui ont sciemment enterré l’affaire de Malicornay !

Qui est Matthieu Faucher ? Un « instituteur exemplaire à qui l’on rêve de confier ses enfants », confirment tous ceux et celles qui le connaissent et l’ont approché. Bien noté, laïc et agnostique, fils et petit-fils d’enseignants respectueux de leurs élèves, il fait toujours cours en veste et cravate sans jamais un jour d’absence et – quelle horreur ! – arrive même à passionner ses élèves ! Donc, voilà un maître exemplaire de l’Education nationale, dont quelques forces obscures ont voulu faire un exemple ! Exemple de quoi ? On se le demande… peut-être de l’acharnement d’une administration sectaire, stupide et inefficace. Espérons néanmoins qu’à terme, Jean-Michel Blanquer – qui a pourtant lancé un observatoire, dit-on, de la « laïcité intelligente »- puisse agir, enfin, et corriger cette flagrante injustice.

Ce blasphème à l’envers, cette insulte à l’intelligence, ce véritable scandale d’Etat (bien plus dommageable que les pitreries d’Alexandre Benalla et autres carabistouilles de la Macronie !) – imputable au ministère de l’Education nationale – ne pouvait pas échapper à la sagacité de René Nouailhat, l’un de nos meilleurs historiens des religions qui en a fait un livre important1. En effet, l’auteur n’est pas un perdreau de l’année : docteur ès-lettres, il est le fondateur de l’IFER (Institut de formation à l’étude et l’enseignement des religions) au Centre universitaire catholique de Bourgogne où il a ouvert de nouveaux parcours de formation et de recherche en didactique du fait religieux. On lui doit de nombreux ouvrages dont Les Premiers christianismes (Errances, 1988) ; Saints et patrons – Les premiers moines de Lérins (Les Belles Lettres, 1988) ; La Genèse du christianisme de Jérusalem à Chalcédoine (Cerf/CNDP, 1997) et Enseigner le fait religieux – Un défi pour la laïcité – préface de Régis Debray (Nathan, 2004).

RESURGENCE PETAINISTE

Ce livre a du souffle ! A la manière de Spinoza, l’ouvrage nous livre une démonstration – more geometrico – définitive et sans appel : 1) Situation – La laïcité en fake news, en buzz et en bullshits ; 2) Définition – « Laïc », « laïque », deux sources et deux registres d’application de la laïcité ; 3) Mise en garde – « Religion », « fait religieux », des appellations piégées ; 4) Dilemme – L’école au carrefour des deux registres de laïcité, sanctuaire ou lieu d’ouverture ?; 5) Rétrospective – Les tribulations de l’enseignement du fait religieux, faux combats et vrais enjeux ; 6) Cas d’école – L’enseignement catholique français ; 7) Mission – Révolution culturelle de l’école et réappropriation du patrimoine.

Un bémol toutefois : on peut regretter que l’auteur ne nous ait pas parlé davantage du « héros malgré-lui » – Matthieu Faucher -, de son histoire et de ses difficultés humaines et professionnelles actuelles, parce que La Leçon de Malicornay représente d’abord un drame humain et une résurgence de pétainisme toujours latent dans notre vieux pays…

Outre l’origine de cette affaire lamentable – une lettre anonyme! -, on relèvera la réponse consternante de la direction académique à la question de savoir comment enseigner le fait religieux à l’école : « parler des croisades et des guerres de religions… ». Et ce sont les mêmes qui déplorent régulièrement la décadence de notre temps, tout en cautionnant le retour d’une laïcité ignorante. A se demander si l’obscurantisme n’a pas changé de côté. A juste titre, on se plaint que les élèves n’aient que des idées floues sur l’Histoire. Apparemment, c’est aussi le cas de certains responsables éducatifs.

La revue Etudes nous dit : « Matthieu Faucher rappelle cette phrase de Jean Jaurès : « La Bible fait bondir la tête et le cœur des hommes ». Ignorer la Bible, c’est non seulement se priver de connaissances culturelles (les professeurs d’histoire de l’art s’en plaignent depuis plusieurs décennies), c’est aussi se priver de réflexions riches sur la question de l’homme. Que l’on ait un rapport personnel avec le Dieu de la Bible ou qu’on n’en ait aucun, l’étude du texte biblique est toujours riche d’enseignement. Il est paradoxal d’enseigner l’apport des mythes amérindiens ou extrême-orientaux et de réduire la Bible à n’être qu’un texte étroitement confessionnel ».

René Nouailhat : « le monde de l’éducation a une étonnante propension à l’amnésie et la succession de réformes a pour effet de faire oublier ce qui a eu à peine le temps de se mettre en place et encore moins de s’évaluer. La mise en place de l’enseignement du fait religieux exigeait une forte politique de formation des enseignants, un suivi et des évaluations rigoureuses, mais l’Education nationale est secouée d’incessantes réformes qui n’ont pas le temps d’être sérieusement approfondies et encore moins d’être correctement évaluées. A ce problème structurel se sont ajoutés d’autres facteurs qui ont plombé le projet. La montée d’un islamisme mal canalisé, d’une façon plus générale les radicalisations qui traversent aussi bien les différentes religions que la laïcité, ont durci et crispé les positions et ont fini par contrarier ce qui était pourtant clairement identifié comme une priorité éducative laïque ».

En fait, tenter de combattre cette inculture relevait de cette « laïcité intelligente » invoquée par le rapport Debray de 2002. Mais lorsqu’il ne s’est plus agi que de réglementer la visibilité du fait religieux, son instruction est passée à la trappe. On n’a jamais autant parlé de « laïcité et de « fait religieux », mais celui-ci s’est retrouvé pris en otage dans les incantations médiatiques du « vivre ensemble », des émotions, du « respect de l’autre » et des fausses solidarités sur les réseaux numériques supposées répondre à l’implosion généralisée du sens…

Cette dérive est symptômale des convergences morbides d’une terrible ignorance et d’une confusion entretenue. Sur le font de l’ignorance, un seul exemple récent : une speakerine de LCI qui commente l’incendie de Notre Dame en déplorant, qu’« avec le temps, les Chrétiens se soient appropriés le bâtiment de la grande cathédrale… » (SIC). Quant à la confusion, il faut répéter et répéter encore que l’enseignement du fait religieux n’est pas un enseignement religieux. L’enseignement relatif à la monarchie en France ou dans d’autres pays n’est pas un enseignement royaliste, mais nécessite un savoir garanti par les méthodes rigoureuses et diverses des sciences humaines.

Mohammad Arkoun : « les religions telles qu’elles sont traditionnellement enseignées ne sont pas seulement improductives dans les sociétés sécularisées ; elles peuvent, en outre, menacer la paix sociale. La religion imposée, sans l’encadrement scientifique et critique, se mue très vite en idéologie obscurantiste »2. Et il en va de même pour la laïcité qui ne saurait dépendre de quelques commissaires politiques bornés.

SPINOZA EXCOMMUNIE ET LIBRE

En son temps, pour répondre aux ignorances et confusions meurtrières, Spinoza suspendait l’écriture de son Ethique pour s’atteler à la rédaction d’un texte d’intervention : le Traité théologico-politique (1670). Excommunié de la synagogue d’Amsterdam en 1656, donc mieux que quiconque, le philosophe hollandais sait – selon l’idée vraie du verum index sui – de quoi il parle pour « différencier » radicalement la foi de la raison, la religion de la science, la théologie de la philosophie, les passions tristes des passions joyeuses en travaillant à la connaissance libre et critique.

Face à la montée de l’islamisme radical et de celle des autres fondamentalismes religieux, l’école doit impérativement s’atteler à ce travail de connaissance et d’intelligence du fait religieux. Derniers mots de René Nouailhat : « le fait religieux, dans ses complexités et ses contradictions, c’est le fait humain par excellence, pour le meilleur et pour le pire. L’étudier pour mieux en comprendre l’ambivalence, comme avait commencé à le faire Matthieu Faucher à Malicornay, est une nécessité éducative et politique prioritaire ».

Dans tous les cas de figures, on ne saurait que trop recommander de distribuer La Leçon de Malicornay de René Nouailhat et le Traité théologico-politique de l’excommunié à la sortie des églises, des temples, des mosquées, des synagogues, des tenues (ouvertes et fermées), des supermarchés, des rond points et du conseil des ministres.

 
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Bonne lecture, joyeuse dé-prise de soi et meilleure connaissance des autres…

Richard Labévière
13 mai 2019

1 René Nouailhat : La Leçon de Malicornay – Le fait religieux pris en otage. Editions de L’Harmattan, mars 2019.
2 Mohammd Arkoun, dans Panoramiques, septembre 1993.

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