Observatoire Géostratégique

numéro 256 / 11 novembre 2019

Humeurs

CENSURE ET AUTODAFES A L’UNIVERSITE : UNE NOUVELLE INQUISITION…

La liberté d’expression est aujourd’hui menacée, et la menace ne vient pas d’un Etat dictatorial. Elle vient de petits groupes militants, désireux de faire taire ceux qui ne professent pas leurs idées, ou tout simplement d’une condamnation prononcée sur les réseaux sociaux et dans les médias. Le plus inquiétant est que cette nouvelle Inquisition s’exerce, au nom d’une vertu auto-proclamée, à l’encontre de l’Université, espace qui ne peut vivre sans liberté d’expression.

DES ACTES DE CENSURE

Le 25 mars 2019, La pièce d’Eschyle, Les Suppliantes, n’a pu être jouée en Sorbonne. Conformément à la tradition antique, certains acteurs portaient des masques noirs, et des groupuscules se réclamant de l’anti-racisme ont purement et simplement empêché le spectacle. Fin octobre, l’université de Paris 1 annulait la conférence de Mohamed Sifaoui, qui devait faire une conférence sur la prévention de la radicalisation. Il était évidemment accusé d’"islamophobie".

En même temps, le 25 octobre, l’université de Bordeaux annulait une intervention de Sylviane Agacinski sous la pression de groupuscules féministes. Enfin, François Hollande, invité à l’université Lille 2 pour présenter son livre "Répondre à la crise démocratique" a dû annuler son intervention, l’amphithéâtre ayant été envahi par des groupes violents qui se sont livrés à un véritable autodafé en déchirant les exemplaires de l’ouvrage. 

Dans certains cas, les présidents d’université ont cédé facilement à l’intimidation en annulant l’intervention contestée sans trop essayer de résister et parfois même en affichant une belle compréhension à l’égard des inquisiteurs. Dans d’autres hypothèses, et notamment celles de la représentation des Suppliantes et de… Continuer la lecture

DONNEES : LE CONSEIL D’ETAT ET LE DROIT D’ACCES…

Dans un arrêt du 24 octobre 2019, le Conseil d’Etat délivre, une nouvelle fois, une lecture aussi étroite que possible de l’obligation de transparence pesant sur l’administration. Par une interprétation très restrictive de la loi, il affirme que l’accès aux données personnelles contenues dans des fichiers peut, dans certains cas, être mis en oeuvre par consultation et non par communication. 

La différence n’est pas anodine. Dans un cas, le demandeur peut seulement regarder, dans l’autre, il peut obtenir une copie. Or il a souvent besoin de ces informations pour nourrir un dossier contentieux, et il se trouve alors dans une situation beaucoup plus délicate, car le contenu de ces informations ne peut plus être attesté que par son seul témoignage.

Le droit d’accès indirect

La demande intervient dans le cadre de la procédure qualifiée de "droit d’accès indirect", utilisée pour obtenir communication et, éventuellement, rectification ou effacement des données personnelles contenues dans des fichiers particulièrement sensibles, en particulière les fichiers de police. Entendons-nous bien : ce "droit d’accès indirect" n’a rien d’un droit d’accès. La notion ne figure pas dans la loi et l’on pourrait même être surpris que le Conseil d’Etat l’emploie dans la rédaction de l’arrêt.

Lorsqu’une personne craint de figurer dans un fichier intéressant la "sûreté de l’Etat, la défense ou la sécurité publique", elle peut saisir la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) qui désigne parmi ses membres un magistrat, pour procéder aux investigations utiles ainsi qu’aux modifications éventuellement nécessaires si le contenu de… Continuer la lecture

ISLAMISME/JIHADISME : TRAITER LES CONSÉQUENCES OU REMONTER AUX CAUSES ?

« Rien n’arrive jamais sans cause » (Jonathan Edwards). Force de l’évidence. Faiblesse de l’indécision. Tel est le diagnostic d’une politique de gribouille de la France face au fléau de l’« hydre islamiste » (Emmanuel Macron, discours d’hommage aux victimes de la tuerie de la Préfecture de police de Paris, 8 octobre 2019). Mots forts, mots justes pour dénoncer un « islam dévoyé et porteur de morts ». Appelant à la vigilance « la nation toute entière », le chef de l’Etat appelle chacun à repérer les signes de radicalisation, « les relâchements, les déviations », « ces petits riens qui deviennent de grandes tragédies ». Face au danger de la délation et au « soupçon qui corrode », Emmanuel Macron plaide en faveur d’une « société de vigilance » en invoquant « l’irréductible esprit français de résistance » et « l’unité de la Nation ». Qui pourrait critiquer la fermeté de ce discours ?

Mais quels seront les actes forts qui suivront ? Là est la question dans un pays aussi attaché à la parole qu’éloigné de l’action. L’action face aux dérives de l’Islam, c’est une réelle propension à réagir dans la précipitation, après chaque attentat, en s’attachant à traiter les conséquences du phénomène plus qu’à s’attaquer à ses causes. Une médecine aussi inefficace qu’inutile. Ce qui vaut pour la France vaut également pour les Occidentaux tentés par le court-termisme, l’éphémère, le médiatique, l’inefficace.

TRAITER LES CONSÉQUENCES : UN CLASSIQUE DU GENRE

Faute d’adopter une approche réfléchie, historique, stratégique, prospective, à froid qu’impose l’ampleur et la complexité… Continuer la lecture

TRAVERS DE LANGAGE…

Mon propos d’aujourd’hui est un peu particulier : une promenade dans certains travers de langage dont usent trop souvent la presse, les politiques… et nous, citoyens de ce pays.  Formules commodes, prêt-à-porter quotidien de notre vocabulaire, artifices dont on finit par oublier la signification profonde, non sans risque pour notre communication.

LE BOBO

Nous attaquerons cette édifiante chronique  par ce personnage qui  hante depuis quelques années les quartiers de nos villes, pas forcément les plus beaux d’ailleurs, mais plutôt les quartiers légèrement populeux (j’ai bien dit légèrement) en voie de rénovation urbaine et sociologique et si possible agréable à vivre. Vous ne le trouverez pas dans les quartiers ouest, toujours les plus somptueux, les plus arborés, souvent les plus vieux de population (une question de vent dominant, mais pas le temps de m’étendre là-dessus). Au Bobo, il faut du peuple dans le paysage car il est… le « bourgeois bohème ». Du peuple pour le distinguer, rien pour le diminuer.

Mais je vais vous décevoir. Vous qui tapez sans arrêt sur les bobos en vous donnant l’air de ne pas en être, et bien je regrette, cessez ce manège, car le Bobo n’existe pas !

Je ne sais qui, un jour, inventa pareille fiction ? Savez-vous bien ce qu’est un bourgeois, un vrai ? Car là on est face à du lourd, du très lourd et dans tous les sens du terme : patrimonial, financier, industriel, alliance de pouvoir, puissance, influence… mais aussi de discrétion. Dans une époque comme la nôtre où priment les facilités de… Continuer la lecture

TUNISIE : KAÏS SAÏED, LE PRESIDENT DU RASSEMBLEMENT !

Au café de Bab Souika, une jeune fille fredonne la chanson de Barbara : « regarde, quelque chose a changé, l’air semble plus léger, c’est indéfinissable… » Au terme d’une campagne électorale débridée, rocambolesque, riche en imprévus et en rebondissements, les Tunisiens retrouvent un semblant de sérénité. L’élu était attendu par tous ceux que la lente agonie du pays attristaient. Kaïs Saïed a été plébiscité. Il est l’espoir d’un pays que les errances politiques ont réduit à la mendicité. La démocratie exemplaire post révolutionnaire saluée dans le monde entier n’a pas consolé les Tunisiens de la dégradation constante de leur pouvoir d’achat et de l’enrichissement sans cause d’une mafiocrature rescapée de la dictature. L’élection de Kaïs Saeïd est un rebond salutaire de la révolution de 2011 dont nul ne mesure encore la portée.

La victoire d’une stratégie bien préparée  

Avec 72,7%. des suffrages, l’homme providentiel a écrasé son concurrent Nabil Karoui dont les déboires judiciaires orchestrés lui ont valu l’estime des démocrates mais qui n’était pas du niveau. Déjà, le 15 septembre, au premier tour, Kaïs Saïed avait balayé 24 candidats dont des poids lourds de la vie politique sans vraiment faire campagne, en refusant même les subventions et les alliances. Il doit sa victoire à trois symboles forts : le slogan echaarb yourid, le peuple veut (cri de ralliement de la révolution de 2011) ; le geste patriotique du baiser au drapeau ;  et l’emblème de la carte de la Tunisie portant le fléau de la justice. Mais aussi et surtout à un discours sobre,… Continuer la lecture