Observatoire Géostratégique

numéro 248 / 16 septembre 2019

L’envers des cartes

LA NON-EPURATION EN FRANCE DE 1943 AUX ANNEES 1950 :
LA LECON MAGISTRALE D’ANNIE LACROIX-RIZ…

A Max Molliet, Bizule Novarina, Néné Jacquier, Du Fer et tous les autres.

En marge de ses tentatives pour comprendre, ou plus modestement pour proposer quelques contrechamps aux discours dominants sur les crises internationales, prochetmoyen-orient.ch a choisi, cette semaine, de parler d’un livre-événement1 dont la grande presse n’a pas parlé et, sans doute, ne parlera plus davantage. Certes, le maniement de cette somme de plus de 600 pages requiert une bonne musculation, mais aussi une lecture attentive, sinon symptômale, tant le sujet sonde en profondeur l’un des virages les plus obscurs de notre histoire contemporaine. Davantage encore, l’entreprise de l’historienne Annie Lacroix-Riz constitue une leçon magistrale de politique générale.

Si on ne la voit guère sur les plateaux de télévision, parce qu’elle passe plus de temps à déchiffrer les archives que dans les dîners en ville, Annie Lacroix-Riz n’est pas n’importe quelle historienne. Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Paris-7, on lui doit nombre d’ouvrages importants, notamment : Le Vatican, l’Europe et le Reich ; Le Choix de la défaite ; De Munich à Vichy ; Industriels et banquiers sous l’occupation ; Les Elites françaises – 1940/1944 ; De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine ; Aux origines du carcan européen – 1900/1960.

Annie Lacroix-Riz est aujourd’hui l’un de nos grands historiens de la Seconde guerre mondiale et de ses filiations à la fois plus anciennes et tellement actuelles. Impossible de résumer l’ouvrage, mais voyons plutôt quelques-unes de ses importantes découvertes.

« MIEUX VAUT HITLER QUE STALINE ! »

« Mieux… Continuer la lecture

QUELLE ARCHITECTURE EUROPÉENNE DE SÉCURITÉ POUR LE XXIe SIÈCLE ?

S’il est impossible de prédire l’avenir, il est possible de l’anticiper. Telle devrait être la philosophie générale sous-tendant l’action de nos dirigeants tant dans la sphère nationale que sur la scène internationale. Or, nous n’en sommes pas là. Le fameux gouverner, c’est prévoir est perdu de vue depuis belle lurette. Cela fait trop ringard et trop vieux monde. Il est de bon ton de naviguer à vue au gré des sondages et des vents – bons ou mauvais – sans se soucier de ce que la route peut vous réserver. Résultat : les surprises stratégiques ainsi que les embardées sont de plus en plus fréquentes en dépit des hordes de conseillers censés conseiller les princes qui nous gouvernent. On sait ce qu’il est advenu de la construction européenne faute d’avoir su ou voulu anticiper les spasmes du monde qui la secouaient. On sait moins – dans le grand public en particulier – ce qu’il est en train de se produire en termes d’architecture européenne de sécurité. C’est-à-dire l’écheveau d’accords internationaux et d’institutions destinées à prévenir les conflits et à créer un environnement de paix, de stabilité et de sécurité sur l’ensemble du continent européen mis en place au cours de décennies suivant la Seconde Guerre mondiale. Rien ne va plus dans ce domaine pourtant essentiel pour la stabilité et la prospérité de l’Europe, concept pris dans son acception la plus large. Tournons notre regard vers le passé pour nous remémorer les conditions dans lesquelles s’est construite la maison européenne durant… Continuer la lecture

G7 DE BIARRITZ : PLUS DE JEUX QUE D’ENJEUX !

« Le rôle d’un diplomate est d’accourir avec un seau partout où le feu menace » (Metternich). Après l’échec retentissant de la précédente édition de la réunion de ce club sous présidence canadienne en raison des foucades de Donald Trump1, il tenait à cœur à Emmanuel Macron de relever le défi en faisant du G7 de Biarritz (24-26 août 2019) un immense succès à porter au crédit de sa diplomatie « balnéaire » (la côte d’Azur à Brégançon et la côte Basque à Biarritz2) et sa diplomatie du « profilage » (il se livrerait à des analyses poussées de la psychologie de ses interlocuteurs afin de les caresser dans le sens du poil pour parvenir à ses fins diplomatiques, ignorant que les États sont des monstres froids). Il avait choisi de mettre cette rencontre sous le signe de « la lutte contre les inégalités ». Un thème parfait pour le « président des riches » !

On l’aura compris le défi à relever était de taille et cela d’autant plus que l’environnement international n’a fait que se dégrader au cours des derniers mois. Dans un climat commercial particulièrement tendu entre la Chine et les États-Unis3, les mauvaises nouvelles sur l’activité économique mondiale s’accumulent et les bourses sont dans l’expectative4. L’Amazonie brûle5, créant une crise diplomatique franco-brésilienne6 (avec échange permanent d’amabilités peu diplomatiques entre les deux rives de l’Atlantique à jet continu). Les crises se succèdent (Inde-Pakistan à propos du… Continuer la lecture

DE L’AFGHANISTAN AU GROENLAND : UNE DIPLOMATIE DE GOUJAT !

Lanvéoc, 26 août 2019.

Cherchant à répondre aux moindres pulsions de son électorat, Donald Trump veut pouvoir annoncer un retrait américain d’Afghanistan avant novembre 2020, date de la prochaine élection présidentielle, et ce quels qu’en soient le prix, les conditions et les conséquences ! Dans le même temps, il déclare vouloir aussi acheter le Groenland, comme on le fait d’une résidence secondaire. Jusqu’où ira sa diplomatie de goujat ?

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le bilan afghan est désastreux : le Pentagone déplore 2313 morts et plus de 20 000 blessés américains ; les zones contrôlées par les Talibans ont transformé la carte du pays en peau de léopard ; loin d’être rétabli, l’appareil politico-militaire est miné par une corruption généralisée. L’ANA (Armée nationale afghane) reste incapable d’endiguer les avancées des Talibans, d’Al-Qaïda et de Dae’ch. Armées et formées par la CIA, les milices pro-gouvernementales rançonnent et terrorisent la population civile. Le trafic de drogues est redevenu l’une des activités économiques majeures du pays.

Dans ce contexte et depuis plus d’un an, Washington a ouvert de curieuses « négociations » qualifiées de « secrètes » à Doha au Qatar avec les Talibans, sans y associer le gouvernement de Kaboul, pourtant créé de toutes pièces par les diplomates américains !

A cette anomalie vient s’ajouter une autre absurdité, et non des moindres, relevée par un ancien haut fonctionnaire du Pentagone : « depuis le début des discussions, nos pourparlers avec les Talibans – soit disant secrets – n’arrêtent pas de fuiter dans la presse nationale et internationale, ce qui donne,… Continuer la lecture

GUERRE : LES AMÉRICAINS SONT À L’OUEST !

« Les États-Unis d’Amérique forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans avoir jamais connu la civilisation » (Oscar Wilde). Quel décalage abyssal entre l’image de puissance et de clairvoyance intellectuelle que projettent les États-Unis à l’extérieur de leur pays (« row » pour « the rest of the world » ainsi désigné de manière méprisante) et la réalité moins reluisante d’une certaine forme d’impuissance et d’aveuglement (avec une constance qui mérite louange) sur la compréhension des questions internationales ! Et, pourtant, l’Amérique exerce une fascination sans limite sur nos centres des recherche (« think tanks », cela fait plus chic et plus sérieux ») – sans parler de l’école néoconservatrice (« la secte » ou « la meute ») qui fait la pluie et le beau temps dans la diplomatie française – qui ont les yeux de Chimène pour tous les concepts provenant d’Outre-Atlantique. À tel point que l’on peut se demander si le pays des Lumières ne manquerait pas de bons esprits capables de réfléchir de manière indépendante sur les évolutions du monde d’aujourd’hui, voire de les anticiper. Et cela est d’autant plus préoccupant que les dernières décennies sont truffées d’exemples de la faillite intellectuelle américaine sur le plan géostratégique : Vietnam, Afghanistan, Irak, Libye, Yémen, Irak-Syrie … Un véritable inventaire à la Prévert. Notre Oncle Sam (démocrate ou républicain), qui ose encore se présenter comme l’inspirateur d’essence divine du ou des progrès de la planète, apparait de plus en plus comme un marchand d’illusions… Continuer la lecture