Observatoire Géostratégique

numéro 213 / 14 janvier 2019

L’envers des cartes

QUAND LA CHINE S’ÉVEILLERA VRAIMENT…

« Le monde est aveugle. Rares sont ceux qui voient » (Bouddha). Le moins que l’on puisse dire est qu’à l’heure de la révolution numérique, de la e-diplomatie, de l’intelligence artificielle…, les aveugles sont légions. Nos dirigeants, à quelques rares exceptions près, évoluent tels des somnambules dans le maquis d’affaires qui leur sont de plus en plus étrangères. Faute de pouvoir anticiper le monde de demain, ils pérorent sur le monde d’hier – sans avoir les talents de Stefan Zweig – et peinent à comprendre le monde d’aujourd’hui. L’Orient leur paraît d’autant plus compliqué qu’il est extrême surtout lorsqu’il s’agit de la Chine. L’ex-ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI), Laurent Fabius s’était pris d’une passion démesurée pour ce pays où il se rendait très régulièrement. Il ignorait que la diplomatie était une passion froide. Il ignorait également que la diplomatie était une passion pour les réalités. Il ignorait enfin que la diplomatie était une passion pour les intérêts bien compris de la France. À trop ignorer ces évidences, on finit par chevaucher des chimères.

Résultat : le réveil est douloureux et coûteux à maints égards. La diplomatie française se résume à une diplomatie candide du tout le monde, il est beau, tout le monde il est gentil avec la Chine. Elle débouche naturellement sur la découverte d’une réalité désormais incontournable : le réveil discret mais néanmoins visible de la Belle au bois dormant qui s’affirme au fil des jours. Mais, en dépit de cela, la diplomatie française jupitérienne demeure… Continuer la lecture

L’AVENIR DE LA SYRIE SANS LES OCCIDENTAUX…

Il est des crises difficilement appréhendables, parce qu’aux racines profondes, aux ramifications complexes, aux évolutions imprévisibles et aux discours délirants. Ainsi du conflit israélo-arabe, des guerres balkaniques ou des génocides rwandais, autant d’événements devenus totémiques et objets de cultes irrationnels. Sur la diagonale de cet inventaire théologico-politique, la Syrie occupe une place particulière parce qu’elle réveille simultanément trois insubmersibles démons : celui des scories coloniales et ressentiments du mandat français de la Société des nations (SDN) ; celui de l’antisoviétisme de la Guerre froide ; et celui du bon sauvage kurde, maronite, kosovar, bosniaque, kabyle, touareg ou papou…

TROIS DEMONS

Le premier reste profondément ancré dans la mémoire de notre diplomatie qui répète les mêmes erreurs que lors de la révolte du djebel druze1. Proclamant à l’unisson dès l’été 2011 – avec David Cameron et Barack Obama – que Bachar al-Assad doit quitter le pouvoir, Nicolas Sarkozy et Alain Juppé prennent la décision parfaitement incompréhensible de fermer l’ambassade de France à Damas en mars 2012. Imaginons un instant que nous fermions ainsi toutes les chancelleries implantées dans les pays avec lesquels la France se mettrait à nourrir quelque différend… Quoiqu’il en soit, c’est bien lorsqu’une relation bilatérale se tend que les diplomates peuvent, en principe, donner la pleine mesure de leur savoir-faire, sans parler des services spéciaux qui sont là justement pour intervenir en marge des blocages officiels. Bref, cette rupture brutale des relations diplomatiques avec Damas revenait à considérer que la Syrie restait un espace mandataire immature n’étant… Continuer la lecture

2018 : LE GRAND CHAMBARDEMENT…

« L’égoïsme régit le monde » nous rappelle Arthur Schopenhauer. Or, l’égoïsme des nations peut conduire à la catastrophe, au chaos. « Les mécaniques du chaos ». Tel était le titre que nous avions donné au bilan de l’année 2017 sur le plan international ! En 2018, les sujets de satisfaction sont rares sur la scène internationale : critique de la mondialisation, retour du protectionnisme1 ; montée en puissance ses GAFAM ; nouvelle guerre froide entre Moscou et Washington ; guerre commerciale entre Pékin et Washington ; poursuite de la course aux armements ; prolongation du conflit syrien en dépit de la défaite de l’EIIL ; prégnance du problème kurde ; enlisement saoudien au Yémen ; instabilité chronique en Afghanistan ; pagaille sans fin en Libye ; persistance du terrorisme islamique en Europe ; insécurité croissante dans le Sahel en dépit des illusions du G5 Sahel ; incapacité de l’Union européenne – divisée entre le nord et le sud et mobilisée par la négociation du « brexit » – à répondre aux défis du XXIe siècle ; inefficacité de l’OTAN à être une structure coopérative ; paralysie de l’ONU, difficulté à relever, lors de la COP24, le défi écologique en dépit du succès de la COP21, reconduite de Vladimir Poutine et Xi Jinping à la tête de la Russie et de la Chine… Seuls points positifs, l’embellie inattendue sur la péninsule coréenne après les rencontres inter-coréennes et Trump et Kim Jong-un et la réconciliation entre les frères ennemis éthiopiens et érythréens. Et espoir d’un répit au Yémen dans les derniers jours de 2018.… Continuer la lecture

SYRIE : LA TRES SAGE DECISION DE DONALD TRUMP…

Il l’avait promis, il l’a fait : Donald Trump ramène la troupe à la maison, soit les quelques deux mille soldats des forces spéciales engagées en Syrie et la moitié du contingent d’Afghanistan, environ 7000 hommes. Ce faisant, le président américain confirme ses deux obsessions récurrentes : se faire réélire pour un prochain mandat en respectant à la lettre la liste de ses promesses électorales et faire tout le contraire de ce qu’a essayé de réaliser son prédécesseur Barack Obama.

Sur le dossier syrien, la précédente administration démocrate visait clairement deux objectifs : renverser et changer le régime de Damas en supprimant Bachar al-Assad comme ce fut fait de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi, tout en démolissant l’Etat-nation syrien comme ce fut fait de ceux d’Irak et de Libye. Sur ces deux points le bilan s’avère proprement désastreux – d’autant qu’en matière militaire – l’administration Obama s’est particulièrement illustrée par une augmentation exponentielle des attaques de drones, des opérations clandestines, des enlèvements et des assassinats ciblés.

En prenant ainsi la décision d’un retrait « sec » de Syrie, le nouveau président américain interrompt brusquement la séquence d’un échec pourtant annoncé et ne faisant que s’aggraver au fil des semaines. Certes comme à son habitude, il n’y met pas les formes et prend de vitesse l’ensemble de ses partenaires étrangers et américains, n’hésitant pas à provoquer la démission de son ministre de la défense. Comme à son habitude aussi, c’est d’abord l’homme d’affaires qui réagit : Donald Trump ne veut plus continuer à investir dans… Continuer la lecture

COP 24 : CHRONIQUE D’UN ECHEC ANNONCE…

« Il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues ». Cette maxime de Talleyrand semble avoir été perdue de vue de nos jours dans le domaine de la protection de l’environnement. Depuis décembre 2015, la lutte contre le réchauffement climatique tombe de Charybde en Scylla. Depuis le brillant succès français de la COP21 au Bourget en décembre 2015 (sous la présidence experte de Laurent Gaffius, l’homme au marteau vert)1 au cours duquel 190 pays s’étaient engagés à limiter le réchauffement de la planète au-dessous de 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, les exercices se suivent et se ressemblent. Le même robinet d’eau tiède. Les mêmes déclarations insignifiantes. Les mêmes communiqués de presse triomphants. Des paroles creuses mais pas de mesures significatives pour enrayer durablement le réchauffement inexorable de la planète. Les deux dernières éditions, qu’il s’agisse de la COP 22 (en 2016 à Marrakech)2 ou de la COP23 (en 2017 à Bonn sous présidence fidjienne)3 furent un fiasco comme ceci était largement prévisible.

La COP24 pouvait-elle raisonnablement échapper à la loi de séries ? Après Poznan en 2008 et Varsovie en 2013, la Pologne accueille, pour la troisième fois, la conférence annuelle sur le climat, dite conférence des États parties ou COP. Le pays ne se distingue pourtant pas pour sa politique en faveur de la protection de l’environnement. Peut-être s’agit-il là d’une forme d’hommage du vice à la vertu ? Les représentants de près de deux cents pays se sont retrouvés le 3 décembre 2018 à… Continuer la lecture