Observatoire Géostratégique

numéro 267 / 27 janvier 2020

L’envers des cartes

LIBYE : MAINTENANT, C’EST A BERLIN QUE CA SE PASSE…

« Chaque génération sans doute se croit vouée à refaire le monde. La tâche de la nôtre est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse » (discours d’Albert Camus lors de la réception du prix de Nobel de littérature 1957). En ce début d’année 2020, la planète brûle (Cf. les feux qui courent de l’Amazonie à l’Australie), la communauté des nations se défait (comment parler de communauté internationale ?), la grammaire des relations internationales du XXe siècle est obsolète (le multilatéralisme est moribond), les spectateurs du monde d’hier se transforment en acteurs du monde du demain (nous assistons au déclin de l’Occident). En France, notre « Audacieux Monarque » maintient son cap que personne n’entrevoit clairement sinon lui-même. Après sa prise de fonctions, il avait fait du monde son terrain de jeu favori, trouvant le territoire national trop étroit pour ses ambitions mondiales. Aujourd’hui, il est peine à s’imposer dans l’Hexagone à tel point qu’il est contraint de fuir les « Bouffes du Nord » où certains de ses détracteurs avaient pris « La mouche »1. Mais aussi de s’effacer de la scène internationale2 pendant que de nouveaux acteurs, plus agiles et plus cohérents viennent l’occuper. Nous pensons tout particulièrement au très épineux dossier libyen. Pendant que certains s’en vont honteux et confus, jurant mais un peu tard qu’on ne les y prendrait plus3, d’autres font leur entrée sur le théâtre libyen à l’occasion des rencontres successives de Moscou et de… Continuer la lecture

CINQ LECONS DE LA CONFRONTATION ETATS-UNIS/IRAN…

Aujourd’hui, on y voit un peu plus clair dans la confrontation Etats-Unis/Iran. De manière générale et générique, on peut d’ores et déjà constater que l’assassinat-ciblé du général iranien Qassem Soleimani ne résout rien – absolument rien -, qu’il ne change aucunement la donne des rapports de force bilatéraux Washington/Téhéran et ne fait qu’aggraver l’intensité de l’arc de crise proche et moyen-oriental.

A la décharge des Etats-Unis, on peut comprendre qu’ils ne pouvaient rester les bras croisés après la destruction de l’un de leurs drones, mais surtout après l’attaque très destructrice des sites de raffinage de l’ARAMCO en Arabie saoudite – allié historique de Washington depuis la signature du Pacte du Quincy en février 1945. Cela dit, on pouvait imaginer que les experts du Pentagone envisageraient des formats de riposte allant, justement, dans le sens d’une modification, sinon d’une transformation de la guerre sous-jacente qui oppose les deux pays depuis la révolution islamique de 1979.

Malheureusement, l’imagination créatrice ne caractérise pas vraiment l’actuelle équipe gouvernementale américaine qui a privilégié le plus mauvais modus operandi : l’assassinat-ciblé, tactique généralisée par la soldatesque israélienne à partir du début des années 1980. Dans tous les cas de figures, et à ce stade, on peut proposer cinq leçons à tirer de l’assassinat-ciblé du général iranien.

1) SENTIMENT NATIONAL ET ANTI-AMERICAIN RAFFERMIS

La première conséquence immédiate de l’assassinat du chef des Gardiens de la révolution est une puissante mobilisation populaire exprimant un raffermissement du sentiment national iranien. L’identité iranienne puise mémoires, racines et repères dans… Continuer la lecture

ALERTE EN MEDITERRANEE : PIRATES BARBARESQUES !

Dans l’attente d’informations militaires et diplomatiques vérifiées, prochetmoyen-orient.ch reviendra sur la confrontation Etats-Unis/Iran et les derniers événements d’Irak la semaine prochaine. En attendant donc, nous faisons une petite pause en Méditerranée où il se passe des choses toutes aussi inquiétantes.

La rédaction

 

ALERTE EN MEDITERRANEE : PIRATES BARBARESQUES !

Ca va encore plus mal en Méditerranée depuis l’accord d’Istanbul du 27 novembre dernier. Dans un premier temps, cet accord « militaro-sécuritaire » – signé lors d’une rencontre entre le président turc Erdogan et le responsable libyen Fayez el-Sarraj – était censé « renforcer les liens entre les deux armées méditerranéennes », afin de constituer « une version plus large de l’accord-cadre de coopération militaire existant » entre les deux parties.

En effet, le gouvernement d’Union nationale libyen (GUN) de Fayez el-Sarraj (l’un des deux gouvernements libyens) avait déjà signé plusieurs accords avec la Turquie en 2015. Ankara ne cache pas son aide, politique et militaire, aux autorités de l’Ouest libyen – également soutenues par les Nations unies. Le président Erdogan estime même que l’appui turc a permis de rééquilibrer la situation face à l’offensive du maréchal Khalifa Haftar, soutenu par l’Egypte, les Émirats arabes unis et la Russie. Vue de l’Est libyen, cet accord menace la stabilité du pays car « il permet aux factions terroristes de recevoir des livraisons d’armes du Kosovo, transitant par la Turquie ».

UNE NOUVELLE MEDITERRANEE

Dans un deuxième temps, l’autre crainte que soulève cet accord porte sur une spectaculaire violation de l’espace maritime méditerranéen qui redéfinirait unilatéralement les Zones économiques exclusives (ZEE) des deux… Continuer la lecture

ETATS-UNIS/IRAN : WESTERN ASYMETRIQUE ET DETESTATION GLOBALE…

En tuant – vendredi dernier près de l’aéroport de Bagdad dans une attaque au drone – le général Qassem Soleimani (62 ans) – commandant de la brigade Al-Qods (Jérusalem) des forces spéciales des Gardiens de la révolution et des opérations extérieures – Washington a pris la responsabilité d’aggraver trois dynamiques : 1) celle des différents fronts militaires de la région : Syrie, Liban, Irak, Yémen, détroit d’Ormuz et Méditerranée orientale ; 2) celle d’un resserrement nationaliste autour du guide suprême de la Révolution Ali Khamenei ; 3) enfin, celle d’une détestation mondiale croissante et d’un rejet américain qui rejaillit sur l’ensemble des Occidentaux.

Assimilés aux Américains, nous autres Européens/Occidentaux – du moins catalogués comme tels – ne pourront bientôt plus sortir de nos frontières ! Après cela, les dirigeants occidentaux auront beau jeu de faire la morale pour le respect du droit international et la lutte contre le terrorisme…

A noter qu’avant cet « assassinat ciblé », les autorités américaines ont pris soin d’avertir le Royaume Uni (le partenaire historique), l’Allemagne (pour Washington, l’Europe c’est Berlin), et la Chine (le principal partenaire économique). La Russie, pas question ? Quant à la France, qui s’en soucie à Washington ? Les experts en droit du travail peut-être et encore… Toujours est-il que cet événement n’est pas banal et qu’il risque encore d’aggraver des situations dont – nous autres pauvres Occidentaux – avons trop tendance à oublier l’arrière-plan historique. Quelques rappels ne sont pas superflus.

Depuis la révolution islamique de 1979, avec la prise d’otages de l’ambassade américaine de Téhéran1… Continuer la lecture

REVUE 2019 : UN MONDE SANS REPÈRES…

La fin des illusions

« Le monde post-guerre froide sera chaotique pendant longtemps » prédisait, il y a plusieurs années déjà, l’ex-ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, Hubert Védrine. Qui peut nier pareille évidence au terme de cette année 2019 ? Cent ans après le refus par le sénat américain de ratifier le traité de Versailles qui met fin à la Première Guerre mondiale et prévoit la création de la Société des nations (SDN), quarante après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques et la révolution iranienne1, trente ans après la chute du mur de Berlin, vingt ans après le lancement de l’euro, nous constatons – souvent impuissants – les multiples ruptures engendrées par un nouveau monde qui peine à émerger des décombres de l’ancien. Dans un monde qui bascule, nos dirigeants n’excellent-ils pas dans l’art de l’inconstance à l’ère de la post-vérité ? Ne vivent-ils pas encore bercés par les illusions de la fin de l’Histoire et du triomphe de l’Occident ? Or, l’illusion, c’est souvent le meilleur révélateur de l’ignorance, réelle ou feinte. Ignorance face à un monde aussi complexe et instable qu’imprévisible. Incapacité des dirigeants à répondre aux multiples défis d’un monde dont la logique semble les prendre de court, les dépasser. La multiplication des « surprises stratégiques » semble être leur lot quotidien. Dans ces conditions, et si tant est que cela ne relève pas de la gageure, comment dépeindre à grands traits le monde d’aujourd’hui qui préfigure étrangement celui de demain ? C’est d’abord, un… Continuer la lecture