Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017

CLIMAT : J’AI LA MÉMOIRE QUI FLANCHE !

« Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ». Il fallait être sourd et aveugle pour imaginer un seul instant que Donald Trump renoncerait à l’une de ses promesses emblématiques de campagne, à savoir le retrait américain de l’accord sur le climat conclu en décembre 2015 à Paris lors de la COP21. Cette annonce est faite le 1er juin 2017 conformément à ce qu’il déclare lors du G7 de Taormine (26-27 mai 2017). Elle donne lieu à une réprobation unanime de la « communauté internationale » (Emmanuel Macron tance Donald Trump en anglais, François Hollande sort de sa réserve…) et surtout des médias, ceux qui font l’opinion. La Croix : « Trump, tant pis pour le climat ». Le Figaro : « Climat. Trump lance un défi à la planète ». Libération : « Climat. Goodbye America ». Les Échos : « Climat. Trump provoque le monde ».

Le Monde : « Trump tourne le dos à la planète ». L’Humanité : « Trump et l’accord climat : les dessous d’un travail de sape ». 20 minutes : « La décision de Trump ne pollue pas trop l’accord de Paris sur le climat ». Médiapart : « Les États-Unis quittent l’accord de Paris. Catastrophe pour le climat » ainsi que : « Les décisions de Trump critiquées aux quatre coins du monde ». Nous sommes frappés par un tel unanimisme et par certains excès juridiques : « Le ‘crime contre l’humanité’ de Donald Trump »1.

Il en est presque inquiétant tant il masque des opinions divergentes, des hypocrisies sous-jacentes, des méconnaissances criantes du droit international public. Cette décision de Donald Trump doit se replacer dans un contexte de défiance constante américaine à l’égard du multilatéralisme. Elle traduit aussi une spécificité trumpienne à l’endroit de la problématique du climat.

UNE CONSTANTE AMÉRICAINE : LA DÉFIANCE À L’EGARD DU MULTILATÉRALISME

Sauf à ignorer la réalité du monde, ne variatur pour l’Amérique, le droit commun, c’est pour les autres mais surtout pour les vertueux dont ils ne font pas partie.

Le droit pour les autres. Manifestement, nos dirigeants et leurs médias aux ordres souffrent de graves problèmes d’amnésie, voire de sélectivité mémorielle couplés avec une sérieuse dose de psittacisme. Ce n’est un secret pour personne que les Américains, porteurs d’une destinée manifeste (« l’exceptionnalisme américain »), n’entendent pas se soumettre à la loi universelle commune. Ils sont hors droit, pour ne pas dire hors la loi2. Pour ceux qui l’auraient oublié, Washington n’est pas un parangon de vertu en matière de droit international : refus d’adhérer à la convention d’interdiction des mines anti-personnel (convention dite d’Ottawa), refus de ratifier le protocole de Kyoto, le traité d’interdiction des essais nucléaires (TICE ou CTBT selon son acronyme anglais), le statut de la Cour pénale internationale (devant laquelle ils veulent traîner leurs ennemis mais ne peuvent y être jugés), retrait unilatéral du traité ABM… et la liste n’est pas exhaustive.

Les Américains n’hésitent pas à intervenir en Irak, en ex-Yougoslavie sans l’autorisation préalable du Conseil de sécurité de l’ONU. Qu’importe ! Pire encore, leur droit bénéficierait d’un régime d’exception, celui de l’extra-territorialité (Cf. les amendes infligées aux entreprises européennes comme la BNP ne respectant pas la loi américaine). Nous sommes dans l’unilatéralisme pur et dur, toutes administrations confondues (démocrates et républicaines). N’omettons pas de mentionner pour la petite histoire le statut illégal de la prison de Guantanamo sur le territoire de Cuba, les vols secrets de la CIA pour externaliser la torture ! C’est ce que nos perroquets à carte de presse qualifient pudiquement de « valeurs » communes3. C’est ce que ces mêmes folliculaires ont tendance à oublier4.

Le droit pour les vertueux. Après l’accord de Paris, les médias, plus particulièrement, français, sans parler de l’équipe dirigée par François Hollande, se pâment d’admiration devant le monument diplomatique qu’accouche la COP21 sous la férule du nouveau Talleyrand de la diplomatie française, Laurent Fabius. Le ministre des Affaires étrangères et du développement international (MAEDI) déborde de vanité, son petit marteau vert à la main. Miracle, il est parvenu à réconcilier des points de vue irréconciliables5. Il espère même en être récompensé par un prix Nobel de la paix pour son œuvre envornnementale6. Mais, les Candide se gardent bien de souligner quelques éléments qui ont leur importance juridique. L’accord de Paris n’est pas un accord juridiquement contraignant en dépit des déclarations assurées de quelques incompétents notoires. Il comporte des obligations de moyens (essayer de parvenir à) et non des obligations de résultats (parvenir impérativement à).

Il n’est assorti ni d’un dispositif de vérification, ni d’un dispositif de sanction. C’est la condition expresse mise par le secrétaire d’État américain, John Kerry à l’aval de Washington. En dernière minute, il exige et obtient le remplacement du futur (« shall ») par le conditionnel (« should »). Ainsi, l’accord de Paris évite le passage devant le Congrès qui rendrait aléatoire son approbation. En un mot, la mise en œuvre de cet accord est soumise au bon vouloir des participants, à la pression de la société civile. Son non-respect n’est pas un « crime contre l’humanité » si les mots ont encore un sens !

Ainsi va le monde, cahin-caha ! La suite va montrer que la vie internationale est rarement un long fleuve tranquille surtout dans le domaine de la protection de l’environnement.

UNE SPÉCIFICITÉ TRUMPIENNE : LA DÉFIANCE À L’EGARD DU CLIMATOPTIMISME

La décision de Donald Trump constitue le révélateur du poids du réel mais aussi du poids du plus fort, du moins pour l’instant, dans les relations internationales.

Le poids du réel. « Or, comme nous le savons depuis Machiavel, il existe dans la société des intérêts et des positions irréconciliables, et il ne suffit pas de nier ces antagonismes pour les faire disparaître. L’objectif d’une démocratie pluraliste n’est pas d’arriver au consensus, mais de permettre au dissensus de s’exprimer grâce à des institutions qui le mettent en scène de façon ‘agonisique’ »7. Ce qui vaut dans la sphère nationale vaut également dans la sphère internationale. C’est ce que l’on appelle dans le langage courant des lendemains qui déchantent. Nous en avons deux expressions juridiques incontournables. En mai 2016, la COP22 de Marrakech accouche d’une souris : un texte d’accord sur la nombreuse liste des désaccords pour mettre en œuvre les généreux principes adoptés à Paris8. A Bonn, quelques mois plus tard, la délégation américaine se montre aussi discrète que peu portée à adopter des engagements contraignants tant à l’occasion du G7 de Taormine que de la prochaine réunion préparatoire de la COP (23). Entre-temps, à la surprise générale, Donald Trump est élu président des États-Unis alors que la bienpensance avait désigné Hillary Clinton. Il inscrit très clairement, au titre de ses engagements de campagne, le retrait américain de l’accord de Paris pour favoriser l’emploi dans son pays (telle est sa vision de l’économie9), ajoutant qu’il ne croyait pas aux prévisions alarmistes des scientifiques sur le réchauffement climatique. Mais, une fois de plus, les Candide nous expliquaient doctement que le nouveau président américain ne ferait pas ce qu’il avait promis ! Sport que l’on qualifie de reniement et qui se pratique largement dans notre douce France. Chaque élection présidentielle nous apporte son lot de bobards et de mensonges.

Le poids du fort. Au cours des dernières semaines, les spéculations allaient bon train. Les adeptes de la méthode du bon docteur Coué estimaient que, sous la pression de l’opinion publique internationale (pas plus que vous je ne sais pas qui elle est et je n’e l’ai jamais rencontrée !), le fanfaron plierait, lâcherait prise comme il l’avait déjà fait devant les réalités. Au G7 de Taormine, la semaine dernière, notre jeune président de la République, Emmanuel Macron se faisait fort de convaincre le président américain de renoncer à son projet fou après sa poignée de main virile à Bruxelles.

Ces mêmes naïfs annonçaient urbi et orbi que l’entourage du président (y compris sa fille et son gendre) parviendrait à faire revenir le président sur sa décision. Donald Trump finirait par lâcher prise comme il avait renoncé à traiter en paria l’Arabie saoudite, à transférer l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, à juger l’OTAN d’« obsolète »…

Or, il n’en a rien été ! Donald Trump tient bon qu’on le veuille ou non, qu’on l’approuve ou qu’on le critique. Les Américains n’aiment pas le multilatéralisme. Nous ne pourrons rien y faire dans un avenir prévisible. Par ailleurs, les informations que l’on nous distillait pour nous bercer d’illusions n’étaient en fait que de vulgaires informations bidon (« fake news »), celles-là même que l’on attribue à Donald Trump. En dernière analyse, c’est la loi du plus fort qui l’emporte : l’éternel problème de l’omnipotence américaine dans le monde. Un classique du genre dans les relations internationales. L’Arabie saoudite en sait quelque chose.

Pierre Bourdieu évoquait le « fatalisme du probable ». Sauf à être aveugle, l’annonce américaine du 1er juin 2017 n’est que la conclusion logique de la chronique d’une décision annoncée. Ce n’est pas parce que Donald Trump dit beaucoup de bêtises qu’il ne dit que des bêtises. Une fois encore, sachons raison garder ! Finissons-en avec les incantations inutiles, les jugements à l’emporte-pièce dont nous sommes coutumiers10. Comme nous y incite l’ambassadeur Jean de Gliniasty dans son récent essai : « réapprenons avec humilité le langage de la diplomatie » !11 Au moment où la meute médiatico-politique est lâchée, il serait opportun que notre chef de l’État ne se retrouve pas seul en première ligne dans ce combat.

Il n’est jamais bon de jouer les Don Quichotte face aux moulins américains. Il serait également opportun de laisser l’Union européenne – si elle existe encore et si elle veut se reconstituer autour d’un thème porteur en coopération avec la Chine, avec l’Inde, qui sait – de prendre collectivement la tête du combat pour le climat. Il serait tout aussi opportun de laisser Angela Merkel, qui veut redonner le goût de l’Europe aux 2712, s’expliquer directement avec Donald Trump plutôt que de monter inutilement en première ligne alors que notre capacité d’influence dans le monde est plus que réduite.

N’oublions jamais les leçons de l’Histoire comme nous avons trop tendance à le faire et prenons le temps de la réflexion avant l’action ! En définitive, et comme souvent chez nos « toutologues », ce serait comme dans la chanson de Jeanne Moreau : j’ai la mémoire qui flanche.

Guillaume Berlat
12 juin 2017

1 Mark Hertsgaard, Le « crime contre l’humanité » de Donald Trump, Le Monde, 4-5-6 juin 2017, p. 24.
2 Guillaume Berlat, États-Unis ou États voyous ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 septembre 2016.
3 Guillaume Berlat, Entre vraies et fausses valeurs : le nouveau prince, www.prochetmoyen-orient.ch , 13 mars 2017.
4 Sylvie Kauffmann, La retraite de l’Oncle Sam, Le Monde, 4-5-6 juin 2017, p. 27.
5 Guillaume Berlat, COP21 : les détails du diable…, www.prochetmoyen-orient.ch , 21 décembre 2015.
6 Jean Daspry, Laurent Fabius ne décroche pas le prix Nobel de la paix, www.prochetmoyen-orient.ch , 24 octobre 2016.
7 Chantal Mouffe, « Macron, stade suprême de la post-politique », Le Monde, 2 juin 2017, p. 21.
8 Guillaume Berlat, En route vers la COP22 : Marrakech ou le pari de Paris ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 mai 2016.
9 Edmund Phelps, « Trump a une vision erronée de l’économie », Le Monde, Économie & Entreprise, 4-5-6 juin 2017, p. 3.
10 Emmanuel Macron, « … Sur le climat, il n’y a pas de plan B, car il n’y a pas de planète B. Je vous le dis avec beaucoup de force : nous ne renégocierons pas un accord moins ambitieux, en aucun cas. Ce soir, les États-Unis ont tourné le dos au monde, mais la France ne tournera pas le dos aux Américains », 1er juin 2017.
11 Jean de Gliniasty, La diplomatie au péril des valeurs, L’inventaire, Collection Valise diplomatique, 2017, p. 151.
12 Karl de Meyer, Comment Trump a redonné à Merkel le goût de l’Europe ?, Les Échos, 1er juin 2017, p. 10.

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