Observatoire Géostratégique

numéro 136 / 24 juillet 2017

COLONISATION : LA COUPURE HISTORIQUE DE LA RESOLUTION 2334

Mieux vaut tard que jamais… En s’abstenant le 23 décembre dernier, donc en renonçant à faire usage de leur droit de véto de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, les Etats-Unis ont permis l’adoption de la résolution 2334 qui condamne clairement la colonisation israélienne des territoires occupés palestiniens. 

Plus de 35 ans après la résolution 465 de mars 1980, qui dénonçait – déjà – l’extension des colonies israéliennes, jugées illégales, la résolution qui vient d’être adoptée affirme que l’établissement de colonies israéliennes dans les territoires occupés « constitue une violation flagrante du droit international et un obstacle majeur à la mise en œuvre de la solution à deux États et à l’instauration d’une paix totale, juste et durable ». La résolution 2334 demande en conséquence à Tel-Aviv de « cesser immédiatement et complètement toute activité de colonisation dans les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est et de respecter toutes ses obligations légales dans ce domaine ».

La résolution appelle « tous les États à faire la distinction, dans leurs relations, entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967 ». Après avoir appelé à l’adoption de mesures immédiates pour « empêcher tous les actes de violence contre les civils, y compris les actes de terrorisme et les actes de provocation et destruction », le texte juge urgentes « l’intensification et l’accélération des efforts diplomatiques internationaux et régionaux » sur la base notamment « des Résolutions pertinentes des Nations unies, des termes de référence de la conférence de Madrid et de la feuille de route du Quartet1 ».

En conclusion, le document souligne les efforts en cours « pour faire progresser l’Initiative de paix arabe, l’initiative de la France en vue de réunir une conférence de paix internationale, les récents efforts du Quartet ainsi que ceux de l’Égypte et de la Fédération de Russie ». L’histoire des blocages récurrents du Conseil de sécurité n’est plus à faire, mais cette dernière résolution nous rappelle d’abord qu’indépendamment de toutes ses inerties et ses imperfections, l’ONU demeure indispensable et, pour reprendre les mots du regretté Stéphane Hessel, « un monde sans ONU serait bien pire qu’il n’est en réalité… » L’organisation internationale, qui n’est pas un gouvernement mondial, conserve plusieurs supériorités indispensables : son universalité et sa mémoire. Celle-ci nous rappelle, en l’occurrence et textes à l’appui, que la colonisation israélienne est une vieille histoire et qu’Israël a continuellement violé le droit international dès les lendemains de sa création en 1948, notamment quant au statut de Jérusalem et à la colonisation de la partie Est de la ville sainte.

Par-delà les frontières de 1967, la politique de colonisation s’est poursuivie sans relâche, le nombre de colons étant dorénavant estimé à environ 430 000 en Cisjordanie et à Jérusalem-Est occupée. Un projet de loi actuellement à l’étude à la Knesset prévoit de régulariser une cinquantaine « d’avant-postes », des colonies sauvages qu’Israël entérine mais qui demeurent illégales au regard des Nations unies et des milliers de logements construits dans les colonies en Cisjordanie. Devant le Conseil de sécurité le 16 décembre dernier, Ban Ki-moon, le secrétaire général sortant de l’ONU avait demandé à Israël de renoncer à ce projet.

La résolution 2334 est la 226e résolution adoptée par le Conseil de sécurité portant sur le conflit israélo-palestinien depuis la création de l’ONU en 1945. C’est encore sans compter les centaines de résolutions adoptées par l’Assemblée générale des Nations unies à la majorité des États membres, ainsi que par la Commission des droits de l’homme de l’ONU (aujourd’hui devenu « Conseil des droits de l’homme ») installée à Genève.

Plus récemment en 2011, Washington avait empêché l’adoption d’une résolution similaire au Conseil de sécurité, arguant qu’un tel texte pouvait donner prétexte aux Israéliens comme aux Palestiniens de ne pas s’engager dans des négociations sérieuses… Bien qu’ayant commencé son premier mandat en conseillant à Tel-Aviv de geler les colonisations pour permettre la relance de négociations de paix avec les Palestiniens, Barack Obama s’était vite ravisé face à la violence de la réaction des lobbies pro-israéliens hyperpuissants aux Etats-Unis. Ainsi, pendant huit ans, le président Obama s’est contenté de timides réprimandes, tout en continuant de soutenir inconditionnellement Tel-Aviv à l’ONU, ainsi qu’en mettant à disposition des forces armées israéliennes les matériels militaires les plus sophistiqués, l’aide civilo-militaire annuelle de Washington dépassant les quatre milliards de dollars.

Certes, Barack Obama a moyennement apprécié que le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou se rende à Washington en mars 2015 pour appeler le Congrès à torpiller ses efforts en vue de l’accord sur le nucléaire iranien. Il n’a jamais vraiment non plus affiché une grande chaleur à l’encontre du dirigeant israélien, montrant même quelque agacement face à ses rigidités idéologiques, ses marques réitérées d’ingratitudes, ses prétentions politiques unilatérales, sinon une arrogance ayant fini par indisposer toute l’équipe de la Maison blanche.

Dans un discours de soixante-dix minutes, prononcé à Washington le 28 décembre dernier – et spécialement consacré au conflit israélo-palestinien -, le secrétaire d’Etat John Kerry a assené le coup de grâce et apporté une compréhension encore plus claire de cet ultime sursaut de lucidité de l’administration Obama : « nous ne pouvons pas – en toute bonne conscience – ne rien faire et ne rien dire alors que nous voyons l’espoir de paix s’évanouir ». De bonnes sources, prochetmoyen-orient.ch peut confirmer que Barack Obama a inspiré son secrétaire d’Etat pour ce discours réquisitoire destiné à prendre date face à la conscience universelle, le gouvernement américain sortant ne voulant pas demeurer dans l’Histoire comme ayant cautionné un système d’Apartheid source de violences, d’épurations ethniques et de nouvelles menaces terroristes.

Dans tous les cas de figure, la résolution 2334, comme le discours de John Kerry, prennent valeur de « coupure historique », au sens profondément althussérien du terme, en ce sens que désormais plus rien ne sera jamais comme avant… du moins sur le plan des perceptions, de l’analyse et des efforts diplomatiques engagés depuis plus de soixante ans pour régler la question palestinienne. Cette coupure historique, sinon épistémologique met d’abord crûment en lumière une réalité connue mais rarement prise en compte dans ses justes mesures : le poids et l’influence des lobbies pro-israéliens aux Etats-Unis ont transformé, dès le départ, cette crise internationale majeure en une question de politique intérieure américaine.

Cette anomalie sauvage a imposé les Etats-Unis comme médiateur « naturel » et principal d’une question palestinienne au cœur de laquelle Washington n’a cessé d’être juge et partie prenante. Des médiations brésilienne, norvégienne, suisse ou papou auraient été essentiellement plus impartiales, sinon plus efficaces que les agitations récurrentes des administrations américaines successives cherchant inlassablement à avantager leur allié historique !

Le deuxième effet de cette coupure épistémologique remet un peu de raison dans l’histoire en ce qu’elle remet sur la table de la communauté internationale ce que tout le monde sait depuis des décennies : l’illégalité, l’injustice, la violence de la continuation des colonies israéliennes dans les territoires occupés palestiniens. Le vote de la résolution 2334 a été entériné par des Etats qu’on n’attendait pas : Venezuela, Malaisie, Nouvelle-Zélande et Sénégal, affirmant enfin eux-aussi que la force ne peut supplanter infiniment le droit international. Même le très pro-américain président de l’Ukraine a condamné la colonisation israélienne, voyant ainsi annuler par le gouvernement Netanyahou la visite qu’il devait prochainement effectuer à Tel-Aviv.

Enfin, la coupure historique de la résolution 2334 signe la déconfiture de l’idéologie néo-conservatrice américaine et de ses surgeons européens, notamment français (Basbous, Encel, Tertrais, Levallois, etc.). Selon les morbides prédictions de l’historien Bernard Lewis, celle-ci prétendait vouloir gommer, sinon nier la centralité du conflit israélo-palestinien dans l’arc de crises proche et moyen-orientales, en recommandant de ne plus parler ni de la Palestine, ni du monde arabe, ni des Arabes, mais de simples tribus auxquelles il fallait impérativement imposer la démocratie (version occidentale) par les armes !

C’est au nom de cette abomination que furent déclenchées la deuxième guerre d’Irak du printemps 2003 et la guerre de Libye du printemps 2011 avec les résultats que l’on connaît. La « démocratie » en Irak devait produire un effet dominos de contagion dans toute la région et, ainsi, « digérer » une question palestinienne devenue périphérique et simple enjeu de sécurité et de lutte contre le terrorisme. Infatigable porteuse de ce machin baptisé « Grand-Moyen-Orient », la secrétaire d’Etat Condoleeza Rice allait même jusqu’à comparer Yasser Arafat avec… Oussama Ben Laden ! Tout récemment encore, Richard Perle2 affirmait aux voisins de sa résidence provençale de Gordes que la plus grande erreur d’Obama était l’accord sur le nucléaire iranien et que l’objectif des Palestiniens était de fonder un Etat… islamique !

Même un peu tard, la résolution 2334 neutralise ce genre de balivernes, comme celles du ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman qui vient d’appeler les Français juifs à quitter leur pays pour Israël afin qu’ils puissent « rester juifs ». Il a même comparé l’initiative diplomatique française sur le Proche-Orient de « nouvelle affaire Dreyfus », ajoutant qu’« il est temps de dire aux Français juifs, ce n’est pas votre pays, ce n’est pas votre terre. Quittez la France et venez en Israël. Avec toutes les difficultés que cela implique, si vous voulez rester juif et être sûr que vos enfants et petits-enfants restent juifs, faites votre aliyah en Israël ».

Près de 5 000 Français juifs ont immigré en Israël en 2016, soit une baisse de plus de 30% par rapport à l’an dernier. En 2014 et 2015, un record avait été atteint avec 7 200 et 7 800 immigrants en provenance de France. Le ministre israélien n’a pas hésité à comparer l’initiative diplomatique française à l’affaire Dreyfus, lorsqu’un officier israélite de l’armée française avait été accusé à tort d’intelligence avec l’ennemi à la fin du XIXe siècle, avant d’être innocenté. « Il n’y a qu’une seule différence entre ce qu’ils préparent à Paris et l’affaire Dreyfus, c’est que la dernière fois il n’y avait qu’un juif sur le banc des accusés alors que maintenant, [il s’agit de] toute la population israélienne », a indiqué le ministre de la Défense. « Ceci n’est qu’un procès dirigé contre l’Etat d’Israël. C’est un sommet dont l’unique objectif est d’affaiblir la sécurité d’Israël », a-t-il conclu. 

La France organisera le 15 janvier une nouvelle conférence internationale sur le Proche-Orient, avec quelque 70 pays, mais sans les parties concernées, pour réitérer le soutien de la communauté internationale à la solution à deux Etats, israélien et palestinien. Dans la dynamique de la coupure historique de la résolution 2334, on ne peut que soutenir l’initiative de notre ami – le politologue John Whitbeck – s’adressant au Conseil national américain de sécurité pour que l’administration Obama sortante transforme l’essai en reconnaissant l’existence pleine et entière d’un Etat palestinien avant le 20 janvier prochain.

En attendant, bonne lecture, bonne et heureuse année en vous souhaitant les meilleures choses pour les temps qui viennent. Nous en aurons grand besoin…

Richard Labévière
2 janvier 2017

1 Le Quartet pour le Moyen-Orient ou plus simplement Quartet, est un groupe formé de quatre États et d’organisations nationales et internationales décidé à réaliser une médiation dans le processus de paix israélo-palestinien. Le Quartet est composé des États-Unis d’Amérique, de la Russie, de l’Union européenne et des Nations unies. Le groupe fut nommé en 2002, en réponse à l’escalade du conflit au Moyen-Orient.
2 Richard Norman Perle, né le 16 septembre 1941 à New York, a été conseiller politique auprès du secrétaire à la défense sous l’administration de Ronald Reagan et membre de la commission de la politique de défense de 1987 à 2004. Il est membre du Parti démocrate. Richard Perle est surtout connu pour son idéologie néo-conservatrice et par sa défense de la guerre d’Irak en 2003 pour défaire le dirigeant irakien Saddam Hussein. Il est également membre de l’American Enterprise Institute, de la direction du groupe Bilderberg, ainsi que présent dans le Projet pour un nouveau siècle américain (Project for the New American Century – PNAC) et fut un des cosignataires de la lettre du 26 janvier 1998 envoyée au président Bill Clinton, l’enjoignant de désarmer par la force Saddam Hussein. Perle est également considéré comme un proche du parti conservateur israélien, le Likoud.

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