Observatoire Géostratégique

numéro 218 / 18 février 2019

UN COLONEL FRANÇAIS RISQUE DES SANCTIONS POUR AVOIR CRITIQUE LA STRATEGIE DE LA COALITION EN SYRIE – Nathalie Guibert, 15 février.

L’officier a commandé les artilleurs de la Task Force Wagram en Irak et met en cause la méthode et les résultats des Occidentaux contre les forces de l’organisation Etat islamique. « Nous n’avons en aucune façon gagné la guerre. » En concluant ainsi un article publié dans la Revue défense nationale de février au sujet des ultimes combats contre l’organisation Etat islamique (EI) en Syrie, le colonel François-Régis Legrier vient d’ulcérer la hiérarchie militaire, jusqu’au cabinet de la ministre des armées, Florence Parly. C’est pourtant le même homme qui a accueilli cette dernière en Irak, le 9 février, et lui a présenté les forces françaises. L’officier supérieur, chef de corps du 68e régiment d’artillerie d’Afrique, vient d’être engagé durant six mois au service de la coalition internationale contre l’EI dirigée par les Etats-Unis. Il achève tout juste sa mission de commandant de la Task Force Wagram, le bataillon qui met en œuvre depuis l’Irak les canons Caesar contre les derniers bastions de l’EI. Et il a rédigé son article, « La bataille d’Hajin : victoire tactique, défaite stratégique ? », alors qu’il n’avait pas achevé son mandat. La hiérarchie lui reproche de n’avoir pas soumis son projet et de s’être exprimé sans attendre son retour en France – le premier « retour d’expérience » que doit un chef de corps l’est auprès de ses généraux, par le traditionnel « compte rendu de fin de mission », confidentiel. Le colonel Legrier devrait être sanctionné, apprend-on vendredi 15 février auprès de l’état-major. L’article a été repéré et diffusé sur Twitter jeudi par l’historien et ancien colonel Michel Goya, auteur du blog « La voie de l’épée », et expert écouté dans les cercles de réflexion sur la guerre. Le rédacteur en chef de la Revue défense nationale, le général Jérôme Pellistrandi, indique pour sa part « avoir manqué de discernement » et a retiré le texte du site Internet de la publication.

NDLR : nous y reviendrons largement la semaine prochaine, parce que cette nouvelle affaire de censure illustre à la perfection l’état actuel du débat public en France.

 

SYRIE : ANKARA NE VEUT QUE L’ARMEE TURQUE DANS LA « ZONE DE SECURITE » – Reuters, 15 février.

Seules des forces turques pourront être déployées dans la "zone de sécurité" qu’Ankara veut instaurer dans le nord-est de la Syrie, a affirmé vendredi le ministre turc de la Défense Hulusi Akar, dont les propos sont rapportés par l’agence de presse Anatolie. "La zone de sécurité ne concerne pas seulement la Turquie mais aussi les réfugiés syriens qui veulent revenir chez eux. Seule la Turquie doit être présente dans cette zone", a-t-il dit lors de la conférence annuelle de Munich sur la sécurité. La Turquie veut mettre en place cette "zone de sécurité" avec l’appui logistique de ses alliés après le retrait militaire américain de la région. Les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) devront aussi quitter la zone, insiste Ankara. Ce projet a tendu les relations entre la Turquie et la Russie, qui souligne qu’une telle "zone de sécurité" ne peut être créée sans l’aval du gouvernement syrien.

 

ISRAËL REFUSE UNE TOURNEE DU CONSEIL DE SECURITE AU PROCHE-ORIENT – L’Orient-la-Nuit, 14 février.

Israël s’est opposé à l’idée d’un prochain voyage du Conseil de sécurité au Proche-Orient incluant un déplacement dans les territoires palestiniens, a-t-on appris hier de sources diplomatiques. Les Israéliens « ont dit non » à une telle visite, a indiqué un diplomate. « Les États-Unis n’ont même pas eu à s’y opposer », a ajouté un autre diplomate, à l’issue d’une réunion à huis clos du Conseil de sécurité. Cette rencontre était consacrée à la récente décision d’Israël fin janvier de mettre fin à une mission internationale d’observateurs à Hébron, une ville de Cisjordanie occupée. « Nous avons besoin d’un consensus » pour organiser une telle visite du Conseil de sécurité, des parties et de ses 15 membres, s’est borné à relever devant des journalistes l’ambassadeur du Koweït, membre non permanent du Conseil, Mansour al-Otaïbi.

 

DANS LA PRESSE IRAKIENNE :

En bref :

Trois comités, chargés de mener les pourparlers pour régler les différends politiques entre Sa’iroune et Fateh, tiendront leurs premières réunions la semaine prochaine. (Machrek, p.1).

Le PM Adel Abdel Mahdi a affirmé que le gouvernement maintiendrait le dossier sécuritaire de Kirkuk. (Alem, p.1).

Le PM Adel Abdel Mahdi, en présence de Thamer al-Ghadhban, ministre du Pétrole, a examiné avec le Président exécutif du groupe britannique BP l’avancement de ses projets et de ses plans en Irak. (Sabah, p.1).

Politique intérieure :

Sa’iroun de Moqtada al-Sadr et Fateh de Hadi al-Ameri ont formé trois comités chargés d’engager des pourparlers dès la semaine prochaines, en vue de régler les différends, notamment l’achèvement de la formation du gouvernement. (Machrek, p.1).

Plus de 111 projets de lois suspendus par les précédentes législatures ont été remis au gouvernement. La présidence du Parlement a demandé au gouvernement de définir les lois prioritaires, a affirmé Bachir Haddad, vice-président du Parlement, lors de son entretien avec Nouri al-Maliki, chef de l’État de droit. (Sabah, p.1).

Le PM Abdel Abdel Mahdi a présidé une réunion du conseil des ministres. Le conseil a donné son feu vert à la réforme relative à la saisie des salaires et des biens des membres du régime déchu de Saddam Hussein et a ratifié la mise en œuvre de sa décision relative à l’indemnité de fin de service des membres de l’ancienne armée irakienne. (Zaman, p.1).

Alem a titré « Le PM Abdel Mahdi déclare : Kirkuk restera sous le contrôle du gouvernement fédéral et il n’y aura pas de retour des Peshmerga dans les territoires disputés. Il a ainsi mis fin au débat sur ce dossier ». Lors de son entretien avec le PM Abdel Mahdi, Archad al-Salihi, chef du Front turkmène, a affirmé que le PM l’avait assuré du maintien du dossier sécuritaire entre les mains du gouvernement de Bagdad. (Alem, p.1).

Le chroniqueur du quotidien Mada (P.2) a fustigé l’expression « la Mobilisation populaire sacrée » et s’interroge sur la raison pour laquelle on ajoute la dimension du caractère sacré de cette formation. Il estime que le caractère sacré et l’infaillibilité présumés de la Mobilisation Populaire ont pour objectif de la mettre au-dessus de tout le monde et de ne pas l’interroger sur toutes les exactions qu’elle a commises. Les Irakiens doivent comprendre que les membres de la MP sont des êtres humains comme nous et ne sont pas infaillibles.

Un article dans Sabah al-Jadid (p.2) estime que le délai de 100 jours, donné par les blocs politiques pour évaluer les actions du gouvernement du PM Abdel Mahdi, n’est pas suffisant dans un pays submergé par les crises comme l’Irak. En outre, le budget de 2019 vient d’entrer en vigueur. Il faut donc donner encore une chance à ce gouvernement.

Le PDK et l’UPK envisagent de signer un accord stratégique susceptible de surmonter les crises et d’unifier leurs visions, a affirmé Saadi Ahmed Bira, porte-parole de l’UPK. (Machrek, p.1).

Affaires sécuritaires :

Plus de 20.000 soldats irakiens déployés à Qaem à proximité de la frontière avec la Syrie sont en alerte maximale depuis une semaine pour empêcher l’infiltration des membres de Daech vers l’Irak, selon la population locale de cette région. (Mada, p.1).

Le BOC a déclaré avoir arrêté une personne qui se faisait passer pour un officier à Bagdad. Un trafiquant de drogues a été également arrêté par la police à Bagdad. (Machrek, p.1).

Politique étrangère :

Mohammed al-Halboussi, président du Parlement, s’est entretenu avec Sabha al-Ahmed al-Jaber, émir de Koweït à propos de la coopération dans les domaines de l’électricité, de l’énergie et de la conférence de Koweït des pays donateurs pour la reconstruction d’Irak. (Sabah, p.1).

Mustafa al-Hiti, président du Fonds de reconstruction de l’Irak, a affirmé avoir signé un don de 100 millions USD, alloué par le Fonds du développement koweitien, en vue de réhabiliter le secteur sanitaire dans les régions détruites. Il a ajouté que la Chine avait offert 118 équipements lourds aux services municipaux dans les régions détruites. (Sabah, p.3).

« J’ai clairement fait savoir que nous respections leur souveraineté, reconnaissions l’importance qu’ils accordent à leur indépendance et que nous étions là-bas à l’invitation du gouvernement », a affirmé le Secrétaire américain à la Défense après son entretien avec le PM Abdel Mahdi à Bagdad. (Mada, p.1).

A l’issue des négociations engagées par la délégation tadjik, l’Irak rapatriera 75 enfants tadjiks de familles de Daech vers leur pays, selon le ministère tadjik des Affaires étrangères. (Machrek, p.1).

 

YEMEN : LIAISONS DANGEREUSES ENTRE LA COALITION ET LA QAÏDA – Julie Kebbi, 16 février.

Corruption, transferts d’armes, rapprochement de circonstance… Dans la guerre au Yémen, tous les moyens sont bons pour tenter de gagner du terrain face à l’ennemi. Dans une longue enquête sortie la semaine dernière par la chaîne américaine CNN, la coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis est pointée du doigt pour avoir transféré des armes de fabrication américaine à des milices yéménites et à el-Qaëda dans la péninsule Arabique (AQPA). Une méthode ayant pour objectif d’« acheter la loyauté de milices ou de tribus, de renforcer les acteurs armés choisis et d’influencer le complexe paysage politique » au Yémen, ont indiqué des experts à la chaîne. Les images filmées par les journalistes montrent notamment des véhicules blindés MRAP envoyés depuis Beaumont, au Texas, à destination d’Abou Dhabi alignés non loin de la ville portuaire de Hodeida et portant l’inscription « Alwiyat al-Amalqa » (Brigade des géants), nom d’une milice yéménite composée majoritairement de combattants salafistes. Suite au rapport de CNN, le porte-parole de la coalition, le colonel Turki al-Malki, a « fermement démenti ces accusations et souligné l’engagement des pays de la coalition à faire face à la prise de contrôle illégale au Yémen par les houthis, en plus d’affronter de manière décisive d’autres groupes terroristes tels que l’État islamique et el-Qaëda dans la péninsule Arabique », a rapporté samedi dernier l’agence de presse saoudienne SPA. Lancée en mars 2015, la coalition dirigée par Riyad et Abou Dhabi appuie militairement les forces du président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi face aux rebelles houthis, soutenus par Téhéran. Les éléments publiés par la chaîne américaine posent un double problème pour les dirigeants de la coalition : les liens entretenus avec AQPA d’une part et le transfert d’armes en provenance d’un pays allié, les États-Unis, à une organisation terroriste d’autre part. En plus d’appuyer la coalition contre les houthis, Washington mène une guerre féroce contre les jihadistes au Yémen, impliquant l’envoi de forces spéciales au sol pour conseiller les combattants locaux dans leur lutte contre AQPA tandis que les raids aériens se sont intensifiés sous l’administration de Donald Trump.

Ce n’est toutefois pas la première fois que des éléments pointant du doigt la nature ambiguë des liens entre la coalition et les milices liées à el-Qaëda sont mis en lumière dans la presse. Le 6 août 2018, l’agence Associated Press avait déjà révélé l’existence d’accords secrets entre des combattants d’el-Qaëda et la coalition. Cette dernière n’hésite pas à négocier leur départ de villes stratégiques à coups de billets, en les laissant fuir avec leurs équipements ou encore en les invitant à rejoindre les rangs de la coalition. Selon l’enquête de l’AP, les militants d’el-Qaëda se sont notamment retirés en 2016 de la ville portuaire de Moukalla, capitale de l’émirat autoproclamé de l’organisation terroriste, et des provinces d’Abyane et de Chabwa en échange de compensations financières et de l’intégration de certains combattants au sein du groupe Ceinture de sécurité, composé de milices d’Aden et appuyé par Abou Dhabi. Ces accusations ont été fermement niées par les dirigeants de la coalition.

OBJECTIF COMMUN

Derrière ces relations ambiguës se cache un objectif commun à AQPA et à la coalition : combattre les rebelles houthis. « Lorsque la coalition dirigée par l’Arabie saoudite est entrée en guerre pour la première fois en 2015, elle s’est retrouvée à combattre aux côtés d’AQPA sur certains fronts », rappelle Elizabeth Kendall, chercheuse en études arabes et islamiques à l’université d’Oxford, contactée par L’Orient-Le Jour. « Ce n’était pas tant par intention ou par coopération active. C’était plutôt parce qu’ils partageaient un ennemi commun, les houthis, et un objectif commun, repousser ce qui était perçu comme une influence de l’Iran », nuance-t-elle.

Téhéran est dans la ligne de mire de Riyad et Abou Dhabi qui cherchent à contrecarrer à tout prix l’expansion iranienne dans la région, dont les houthis sont un instrument à leurs yeux. Pour AQPA, porteur d’une idéologie salafiste jihadiste, le combat contre les rebelles est cristallisé par la lutte de pouvoir régionale entre sunnites et chiites. Les houthis sont de confession zaïdite, branche du chiisme qui n’obéit toutefois pas au velayet e-faqih prôné par la République islamique. La lutte contre les houthis et la faiblesse du gouvernement yéménite ont aidé AQPA à monter en puissance sur le terrain en multipliant les relations avec les leaders de tribus locales. Formée en 2009, cette filiale d’el-Qaëda dans le Golfe a connu une ascension fulgurante à partir de 2015 et réunit entre 6 000 et 7 000 hommes, selon les chiffres des Nations unies. AQPA est aujourd’hui considéré comme la branche la plus dangereuse de l’organisation terroriste, revendiquant de multiples attaques tant dans la région qu’à l’étranger – AQPA ayant notamment perpétré la meurtrière attaque contre Charlie Hebdo en 2015. Le lancement de la coalition pro-Hadi au Yémen en 2015 a ensuite « permis de créer un espace opérationnel idéal » pour l’organisation terroriste, explique Michael Horton, chercheur à la Jamestown Foundation, dans un article intitulé « Combattre la longue guerre : l’évolution d’el-Qaëda dans la péninsule Arabique » dans l’édition de janvier 2017 de la revue CTC Sentinel. « AQPA a agi de manière décisive pour combler le vide laissé par le démantèlement des forces armées yéménites et de ses structures étatiques limitées. Bien qu’AQPA ne tienne plus ouvertement de territoires, l’influence de l’organisation et sa portée opérationnelle s’étendent à une grande partie du sud du Yémen », écrit-il. L’organisation a également su s’imposer contre les jihadistes de l’État islamique, qui ont tenté de se présenter comme une alternative à AQPA au moment où ils avaient le vent en poupe dans toute la région. L’EI est toutefois en perte de vitesse depuis 2016 au Yémen, n’ayant pas adopté la même stratégie que son rival qui tend à s’immiscer dans le tissu social local pour garder la mainmise sur les territoires conquis.

FLUIDITE SUR LE TERRAIN

Le poids d’AQPA sur le terrain s’est révélé utile pour la coalition d’un point de vue militaire, mais il l’a mise face à ses contradictions politiques. Selon Mme Kendall, « lorsque la guerre s’est prolongée et que le pouvoir et l’influence d’AQPA ont augmenté, la coalition a commencé à se concentrer sur la lutte active contre l’organisation ». « Les EAU ont établi des milices locales dans le sud, non seulement pour lutter contre AQPA, mais aussi pour dégrader l’organisation en attirant des moujahidines actuels et potentiels dans leurs propres milices », poursuit l’experte, avant d’ajouter que « cela démontre la fluidité de nombreux fantassins sur le terrain ».

Face aux critiques, Riyad et Abou Dhabi ont répété à plusieurs reprises leur objectif de lutter contre le terrorisme. Peu après les révélations d’AP, un commandant émirati a déclaré au quotidien britannique The Independent qu’« el-Qaëda court désormais et se cache ». « Nous les avons privés de leurs refuges, de leurs sources de financement et de leurs bassins de recrutement. La coalition a été implacable dans sa poursuite du groupe, grâce aux 30 000 forces yéménites que nous avons formées et équipées pour les affronter », a-t-il souligné. « L’opération de lutte contre el-Qaëda restera en place et nous resterons au Yémen jusqu’à ce qu’AQPA soit brisé », a-t-il martelé. « Par conséquent, bien qu’il semble à première vue que la coalition coopère avec AQPA, il s’agit en réalité de sous-traiter AQPA et de coopter ses potentiels collaborateurs », indique Mme Kendall.

Autant d’éléments qui soulèvent de nombreux questionnements sur l’avenir du conflit yéménite alors que les relations entre les différents acteurs sur le terrain sont fluctuantes et que leurs agendas sont divergents. AQPA cherche à consolider ses liens avec les tribus locales en se présentant comme un rempart face aux houthis pour consolider son assise au sol. Riyad souhaite pour sa part sortir d’une guerre dans laquelle il est enlisé depuis près de quatre ans et fait aujourd’hui face à l’intensification des pressions internationales depuis le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre dernier. Les Nations unies et les ONG ne cessent de tirer la sonnette d’alarme alors que le coût humain du conflit s’élève à plus de 50 000 morts, selon les estimations les plus pessimistes. Abou Dhabi dispose d’une influence au sol dans le sud du pays, entraînant et finançant différentes factions, et chercherait, selon certaines versions, à encourager un plan de sécession, bien que ses objectifs restent flous. Par conséquent, « la vraie question est maintenant de savoir dans quelle mesure les milices soutenues par les EAU sont fidèles à la coalition et ce qu’il arrivera à ces hommes bien entraînés et fortement armés après la guerre », s’interroge Mme Kendall, avant de conclure qu’« il est tout à fait possible que certains d’entre eux fassent plus tard cause commune avec AQPA ».

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