Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

DE L’INEFFICACITÉ DE LA DIPLOMATIE BAVARDE !

« La diplomatie doit se montrer sinon secrète, du moins discrète » (Camille Barrère). Tel n’est pas le tour que prend la diplomatie française en cette fin d’été 2021, chaud à tous les sens du terme. Décidemment, les diplomates et leur chef, le Lorientais désorienté, n’ont jamais été aussi loquaces qu’au cours des dernières semaines. Il est vrai que l’actualité internationale leur fournit matière à bavardage qu’il s’agisse de la crise afghane ou de celle des sous-marins1. Le Guide suprême Macron 1er est, lui aussi, à la manœuvre médiatique. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que la France ne sort pas grandie de ces pantalonnades2.

De même que Joe Biden loué en janvier par le Paris germanopratin est aujourd’hui cloué au pilori par les mêmes pour sa duplicité, sa brutalité vis-à-vis de ses alliés européens, France en tête de liste3. Il a toujours considéré la France comme un petit pays. Notre vénéré clergé médiatique, toujours en retard d’une guerre, raisonne comme un tambour4.

Notre ambassadeur à Kaboul (désormais depuis Paris) David Martinon, après avoir été encensé par le Figaro pour ses hauts faits d’armes5, enfile ses godillots d’ex-porte-parole de l’ex-président Nicolas Sarkozy pour nous faire part de ce qu’il a vécu dans les derniers jours de son séjour à Kaboul sur une pleine page du Monde, devenu une succursale de la presse people6. Que nous dit-il ? Il aurait compris que Kaboul allait tomber aux mains des Talibans dès le 6 août 2021, plus certainement le 12 août 2021 (soit trois jours avant la date fatidique !). Notre Sauveur nous raconte comment il a pris en charge Français, représentants d’ONG et autres venus trouver aide et réconfort à l’ambassade de France à Kaboul. En raison d’un blocage des talibans sur la route de l’aéroport, l’option de l’évacuation par hélicoptère a été choisie. En raison d’un afflux d’afghans dans la zone verte où se trouvait l’ambassade, David Martinon est contraint de tweeter que l’ambassade était évacuée. L’ambassadeur de France nous livre un scoop : « Il y a eu mille situations dangereuses. Nous avons pu nous installer dans des containers livrés par Thalès. On entendait les détonations jour et nuit… ». Base américaine où sont invités Britanniques et Turcs, l’aéroport s’est rapidement transformé en camp de réfugiés.

David Martinon évoque le nombre de personnes évacuées par les différents pays occidentaux, dressant des couronnes de lauriers à notre équipe de sécurité relativement réduite. Il élargit le débat à la question de l’importance de la menace terroriste d’Al6 Qaida et de l’EI-K (qu’il estime affaiblie). En un mot, une pagaille totale. David Martinon aborde le problème par le petit bout de la lorgnette. Il ne se livre à aucune analyse stratégique alors qu’il vient de passer trois ans à son poste d’ambassadeur en Afghanistan. Soit, il s’en tient au traditionnel devoir de réserve, réservant ses réflexions aux plus hautes autorités de l’État, soit, terré dans son ambassade, il n’a rien vu venir et n’a pas été en mesure de prendre la hauteur nécessaire pour juger de la gravité et de la détérioration de la situation au cours de la dernière décennie. En fait, David Martinon est à l’image d’une majorité de ses collègues, un vulgaire commentateur de la situation dans son pays de résidence sans se livrer à un salutaire exercice de réflexion, de prospective, avec tous les aléas qui l’accompagne. Ceci explique cela !

Nos ambassadeurs à Washington (Philippe Étienne, ex-conseiller diplomatique d’Emmanuel Macron qui découvre seulement aujourd’hui qui est vraiment Joe Biden7) et à Canberra (Jean-Pierre Thébault), rappelés en consultation à Paris après l’annulation de la vente de sous-marins français à l’Australie), ne sont pas en reste. Ils excellent dans l’occupation de l’espace médiatique où ils manient à la perfection la langue de bois épaisse8 des éléments de langage (EDL), religion des temps modernes. Ils n’ont rien à dire mais ils éprouvent le besoin de parler tels de vulgaires perroquets reprenant la doxa officielle sur l’immonde « anglosphère » que notre élite chérissait, il y a peu encore.

À quoi ressemble ce déballage inutile de griefs qui ne conduit à rien, si ce n’est à s’abaisser au niveau de nos « alliés » anglo-saxons alors que la France est en voie de vassalisation culturelle. Après la conclusion de l’accord AUKUS, ces brillants esprits découvrent tout juste que la perfidie est inscrite dans les gênes de ces pays qui sont unis par une haine viscérale de la France qu’il s’agisse de Canberra9, de Londres ou de Washington. Le piège du militaire se referme sur l’industrie française10. Il faudrait en tirer les conséquences qui s’imposent et non quelques coups de clairon dans le désert. Rien ne sert de pratiquer la stupide diplomatie de la jérémiade11 face à l’Anglosphère triomphante après ses méfaits12. Un coup tactique n’est pas toujours le gage d’un succès stratégique. Les Américains sont coutumiers des erreurs à répétition comme en témoigne le dénouement de la crise afghane. Ce sont eux qui avaient armé les talibans pour les aider à chasser l’envahisseur soviétique.

Les Australiens les suivent comme des toutous dociles sans mesurer les conséquences de leur décision13. Le Premier ministre australien reconnait, le 22 septembre 2021, qu’Emmanuel Macron lui menait la vie dure après la rupture d’un contrat de sous-marins, mais il promet d’être « patient » pour restaurer les relations avec la France. C’est sur la dimension stratégique et géopolitique du problème que la diplomatie française devrait communiquer et non sur des émotions. Un diplomate digne de ce nom pense espace et temps, en priorité. Nous apprenons, le 22 septembre 2021, que notre ambassadeur à Washington devrait bientôt retourner à son poste. Tout ce cirque médiatique pour en arriver à ce point qualifié d’apaisement après la crise14. Tout est balayé, oublié après l’échange Biden-Macron15. Quid des promesses faites par Joe Biden pour apaiser l’ire jupitérienne ?16

Notre ami l’insubmersible Le Chouchen, pour sa part, excelle dans l’art de parler pour ne rien dire (y compris en découvrant ce que sont vraiment les Britanniques17), de jouer au dur alors qu’il est un mou. Son numéro au 20 heures d’Antenne 2 face au cireur de pompes, Laurent de la mèche, était d’un ridicule achevé. Que valent ses saillies vis-à-vis de Washington ? Rien ou presque rien. Peu leur chaut. Les Américains n’en ont cure. Ils rient sous cape. Ils le prennent pour ce qu’il est, un simple commentateur de l’actualité. Et encore, de piètre qualité. Pour ne pas dire pour l’idiot du village atlantiste. Le Breton madré n’a ni cap, ni boussole, le comble pour le capitaine du navire Quai d’Orsay alors que nous évoluons dans un monde déboussolé. Il confond stratégie et tactique.

Ce qui est un comble au poste qu’il occupe. Il devrait cesser de lever le coude et s’entourer d’authentiques conseillers ayant une vision du monde et une certaine idée de la France. Notre pays s’en porterait mieux. Il éviterait d’être la risée de toutes les chancelleries, y compris à Moscou et à Pékin. Jean-Yves Le Drian, c’est l’arroseur arrosé qui ne s’en aperçoit pas. Alors qu’il rencontrait, le 22 septembre 2021 à New York, son homologue américain, Antony Blinken, sa collègue des Armées, Florence Parly se ridiculisait par ses déclarations stupides.

L’annonce d’un partenariat stratégique entre les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, au détriment d’un contrat de sous-marins français conclu avec Canberra, témoigne d’un « dialogue politique inexistant au sein de l’alliance Atlantique », a-t-elle jugé, tout en assurant que Paris comptait rester au sein de l’OTAN18, une Alliance atlantique silencieuse dans cette affaire19. Tout est dit sur notre couardise réelle. Elle ne cesse de bavasser inutilement sur le thème de la perte de fiabilité de l’allié américain et de la perte d’influence de l’Europe. Quel scoop !

Ce n’est pas le soutien symbolique de l’Union européenne à la France qui marquera les esprits20. Cette Europe qui se drape dans ses fameuses « valeurs » mais dont certains de ses représentants sont indignes21. L’on nous annonce que la crise franco-américaine menacerait la tenue prochaine d’un nouveau conseil américano-européen sur les technologies et le commerce. Mais les Européens passeront-ils des paroles aux actes ? Rien n’est moins sûr ! Le front européen se lézarde, Autrichiens et Danois défendent les mauvaises positions.

Kim Jong-Macron est à la manœuvre. Il est ne décolère pas22… du moins au tout début de l’affaire. Nous allons voir ce que nous allons voir. Faute de pouvoir avoir au bout du fil le vieux Joe pour lui dire ses quatre vérités, il prend ce qu’il a sous la main. Le président français Emmanuel Macron et le premier ministre indien Narendra Modi se sont entretenus lei 21 septembre en pleine crise des sous-marins australiens et ont réaffirmé leur volonté « d’agir conjointement dans un espace indo-pacifique ouvert et inclusif », a annoncé l’Élysée23 (Joe Biden en fait autant24) Nous voici pleinement rassurés par ce superbe exercice diplomatique de poudre aux yeux25. C’est bien connu, en France, on n’a pas de pétrole mais on a des idées. Celle de notre présence lors du discours du chef d’État des États-Unis. Le président américain Joe Biden prononce, le 21 juin 2021, le premier discours solennel de son mandat à la tribune des Nations unies devant plusieurs dirigeants, la France, en crise diplomatique grave avec Washington, choisissant de ne se faire représenter que par un simple diplomate.

Elle l’était par « le chef de la mission de renfort, l’ambassadeur Franck Gellet », envoyé par Paris à la tête d’une équipe de plusieurs diplomates déployés à New York le temps de l’Assemblée générale de l’ONU. Une question reste entière : que faisait la DGSE dans cette affaire ?26

LA FRANCE : GRANDEUR ET DÉCADENCE

Tout cet étalage diplomatico-médiatique indécent, dans le contexte actuel de fluidité des relations internationales, ne rime à rien si ce n’est à mettre en exergue le désarroi de l’élève Macron, partout et nulle part à la fois. Nos brillants diplomates placés à la tête de l’État (le président de la République superbement conseillé et son ministre toujours aussi étranger aux affaires) découvrent la vraie nature de l’Amérique27. La diplomatie française court d’échec en échec depuis de long mois sans que notre Episcopat médiatique et ses perroquets à carte de presse n’en aient pris la mesure depuis le début du quinquennat jupitérien.

Aujourd’hui, ils semblent découvrir l’ampleur du tsunami macronien et ce que sont réellement les anglo-saxons (La Perfide Albion)28. Tel Attila, plus rien ne repousse après son passage ! Après la crise des sous-marins29, la France ne sait plus à quel saint se vouer pour trouver sa place dans le concert des nations30. Quid de sa présence au Sahel ?31 Qui de l’héritage gaulliste en diplomatie ?32 De l’inefficacité de la diplomatie bavarde !33

Jean Daspry
30 septembre 2021

1 Isabelle Lasserre, Crise des sous-marins : dans les coulisses de la « trahison » du siècle », www.lefigaro.fr , 21 septembre 2021.
2 François Bougon, Indo-Pacifique : Paris fait les frais de l’alliance stratégique entre Washington, Londres et Canberra, www.mediapart.fr , 21 septembre 2021.
3 Frédéric Lemaître/Philippe Ricard/Piotr Smolar, Biden, bonnes intentions, mauvaises manières, La diplomatie de Biden à l’épreuve des faits, Le Monde, 23 septembre 2021, pp. 1-2-3.
4 Sylvie Kauffmann, Un contrat français, une affaire européenne, Le Monde, 23 septembre 2021, p. 31.
5 Jean Daspry, David Martinon, ambassadeur héros des temps modernes, www.prochetmoyen-orient.ch , 6 septembre 2021.
6 Philippe Ricard (propos recueillis par), David Martinon : À l’aéroporte de Kaboul, il y a eu mille dangers », Le Monde, 21 septembre 2021, p. 7.
7 Michel Duclos, Joe Biden est un continuateur d’Obama, en plus résolu et plus pressé de passer aux actes, Le Monde, 22 septembre 2021, p. 40.
8 Sophie Coignard, Florence Parly : infaillible langue de bois, www.lepoint.fr , 22 septembre 2021.
9 Henri Biaujout, Crise des sous-marins : Scott Morrison, le pire des alliés pour la France, www.lefigaro.fr , 21 septembre 2021.
10 Romaric Godin, Le piège du militaire se referme sur l’industrie française, www.mediapart.fr , 21 septembre 2021.
11 Valérie Niquet/Marianne Peron-Doise, L’affaire des sous-marins australiens, un coup d’éclat peu stratégique de Washington, Le Monde, 22 septembre 2021, p. 40.
12 Isabelle Dellerra, Washington et Canberra affichent la solidité de leur alliance, Le Monde, 23 septembre 2021, p. 3.
13 Kevin Rudd, La décision de l’Australie concernant l’achat de sous-marins aggrave un peu plus les tensions stratégiques en Asie du Sud-Est, Le Monde, 23 septembre 2021, p. 28.
14 Philippe Ricard, Biden-Macron : l’apaisement après la crise, Le Monde, 24 septembre 2021, pp. 1-2.
15 Isabelle Lasserre, Crise des sous-marins : Macron et Biden désamorcent la crise diplomatique, www.lefigaro.fr , 22 septembre 2021.
16 Éditorial, Biden-Macron : des promesses à concrétiser, Le Monde, 24 septembre 2021, p. 33.
17 Cécile Ducourtieux, L’offensive diplomatique de Boris Johnson aux États-Unis. Fort du succès établi par l’accord de défense Aukus, le dirigeant britannique a négligé les risques d’échec de la COP26 organisée à Glasgow, Le Monde, 22 septembre 2021, p. 2.
18 Élise Vincent (propos recueillis par), Florence Parly : « Soit l’Europe fait face, soit l’Europe s’efface », Le Monde, 25 septembre 2021, p. 2.
19 Jean-Pierre Stroobants/Élise Vincent, Affaire des sous-marins : les silences de l’OTAN, Le Monde, 26-27 septembre 2021, p. 4.
20 Virginie Malingre/Philippe Ricard, Le soutien symbolique de l’UE à la France, Le Monde, 22 septembre 2021, p. 2.
21 Jean-Pierre Stroobants, Une affaire de « pantouflage » secoue à nouveau Bruxelles, Le Monde, 23 septembre 2021, p. 19.
22 Macron ne décolère pas : « Nous défendons nos sous-marins, quoi qu’il en coûte », Le Canard enchainé, 22 septembre 2021, p. 1.
23 Sophie Landrin, Après Aukus, la France cherche à renforcer ses liens avec l’Inde, Le Monde, 23 septembre 2021, p. 4.
24 Sophie Landrin, Joe Biden conforte sa relation avec l’Inde face à la Chine, Le Monde, 26-27 septembre 2021, p. 4.
25 Delphine Allès, Après la crise des sous-marins, la France peut refaire surface dans la région Indo-Pacifique, Le Monde, 28 septembre 2021, p. 28.
26 Philippe Labro, Que faisait la DGSE dans l’affaire des sous-marins ?, www.lepoint.fr , 23 septembre 2021.
27 Claude Angeli, Macron et Le Drian découvrent l’Amérique. Ils n’ont rien vu venir. À l’insu des services français, Washington a négocié en secret avec les Australiens, Le Canard enchaîné, 22 septembre 2021, p. 3.
28 Philippe d’Irribarne, Le « contrat du siècle » traduit aussi un fossé culturel entre Français et Anglo-Saxons, Le Figaro, 25-26 septembre 2021, p. 22.
29 Alain Frachon, Pacifique : le mufle, le perdant et le truand, Le Monde, 24 septembre 2021, p. 33.
30 François Bougon, Entre les États-Unis et la Chine, Paris cherche sa voie, www.mediapart.fr , 21 septembre 2021.
31 Marc-Antoine Pérouse de Monclos, Le Mali, sera-t-il le prochain Afghanistan ?, Le Monde, 22 septembre 2021, p. 41.
32 Christine Clerc, Entre la France et les États-Unis, les leçons de la présidence du général de Gaulle, Le Figaro, 25-26 septembre 2021, p. 22.
33 Jean-Dominique Merchet, Miroir, mon beau miroir, dis-moi si je suis encore une grande puissance, l’Opinion, 21 septembre 2021.

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