Observatoire Géostratégique

numéro 277 / 6 avril 2020

D’IDLIB À MOSCOU : POUTINE IMPÉRIAL !

« Prédicateurs de bonne aventure et docteurs ‘tant mieux’ »1. Comment mieux décrire la réalité de la situation actuelle dans « l’Orient compliqué », en particulier en Syrie ? Quel chemin parcouru en moins d’une décennie au Moyen-Orient par la Russie depuis le début des mal nommés « printemps arabes » ! Hier, elle était considérée comme un intru toléré dans la région. Aujourd’hui, elle s’est imposée comme un interlocuteur incontournable reconnu par tous les acteurs régionaux. Le dernier accord, que Vladimir Poutine a conclu avec son homologue turc le 5 mars 2020 à domicile (Moscou), pour tenter de mettre un terme à la crise latente à Idlib, en apporte la preuve éclatante2.

En dépit de ses inutiles gesticulations, l’Occident, qu’il s’agisse des États-Unis ou de l’Union européenne observent, en spectateurs incrédules, les trains passer, confortablement installés sur les quais de gare. Une fois encore, le monde riche et intelligent n’avait rien anticipé ni sur le plan sécuritaire et migratoire ou sanitaire avec l’épidémie de coronavirus3. Et cela en dépit des réflexions d’une kyrielle de centre de recherches (les fameux Think Tanks), de l’appui d’autant d’algorithmes et d’une pincée d’intelligence artificielle et autres gaités de l’escadron. Que font tous ces braves gens si ce n’est conforter le prince dans ses pensées, y compris les plus baroques.

L’ACCORD DE MOSCOU : LA PRÉGNANCE DE LA RUSSIE

Si, dans un environnement aussi instable que celui que connait actuellement le Proche et le Moyen-Orient, l’accord de cessez-le-feu conclu le 5 mars 2020 à Moscou est par nature fragile, il fait également apparaître un président turc fragilisé en dépit de ses multiples rodomontades et un président russe stratège.

Un accord de cessez-le-feu fragile

Il n’aura pas fallu plus de quelques jours, alors que la tension montait dangereusement entre Ankara et Moscou au sujet de la situation sécuritaire et humanitaire à Idlib, dans le nord de la Syrie, pour que les militaires cèdent le pas aux diplomates. En effet, un accord de principe absolue a été conclu dans l’urgence entre Russes et Turcs le 5 mars 2020 à Moscou. Il comporte essentiellement trois volets : (1) création d’un couloir sécurité de 12 km de large le long de la route stratégique M4 qui relie Lattaquié au nord de la Syrie et qui sera contrôlé (cette zone étant censée être débarrassée des rebelles) par des patrouilles communes russo-turques ; (2) facilitation du retour des réfugiés et de l’accès de l’aide humanitaire formulée en termes vagues et (3) réaffirmation des deux parties de leur attachement à l’intégrité territoriale de la Syrie. Ce texte sera complété par un autre précisant les paramètres de fonctionnement du corridor de sécurité. Il sera négocié, d’ici une semaine, entre militaires russes et turcs. Un bel exemple de cohérence de traitement entre dimension militaire et diplomatique d’une crise. On sent la main du maître Sergueï Lavrov derrière cet édifice.

Un Sultan fragilisé

Alors que le président Erdogan roulait bravement des mécaniques (menaçant les Russes et les Syriens d’une sévère correction et ouvrant les vannes de l’immigration vers l’Europe4), il y a peu encore, il a été contraint, bon gré mal gré, de se rendre à Moscou le 5 mars 2020 Il se murmure qu’il aurait eu une franche explication avec Vladimir Poutine, entre quatre yeux5. Le moins que l’on puisse dire est qu’il a dû avaler quelques couleuvres pour sauver la face. Moscou, en cette fin d’hiver, avait des airs de Canossa pour le nouveau Sultan.

L’accord est un revers pour lui. Pourquoi ? Ses principales revendications sont passées par profit et perte tant il est arrivé affaibli en Russie. Les Russes conserveront le contrôle de l’axe routier stratégique M5 qui relie Damas à Alep. Ils y ont, du reste, déployé leur police militaire. Rien n’est prévu pour les réfugiés déplacés durant les combats. Le régime de Bachar al-Assad conserve la possession des territoires récemment regagnés alors qu’Ankara exigeait le recul des troupes loyalistes. Cette situation ne doit rien au hasard. Faut-il rappeler que Moscou venait de dépêcher sur le territoire syrien toutes sortes de moyens militaires des plus sophistiqués pour impressionner la Turquie et lui signifier la détermination du maître du Kremlin ! De quoi intimider le président turc et lui signifier implicitement les lignes rouges qu’il ne devait pas franchir. Le message a, semble-t-il, été reçu cinq sur cinq par la Sublime Porte6.

Un tsar stratège

Cela va sans dire mais cela va mieux en le disant, le dernier avatar de la crise d’Idlib conforte, une fois de plus, l’impression que c’est Vladimir Poutine qui tire les ficelles du jeu syrien. Il fixe les lignes rouges qu’il ne faut pas dépasser. Il aide le régime syrien à reconquérir la pleine possession de son territoire tout en faisant une chasse impitoyable aux groupes terroristes (que nous tolérons et que nous avons parfois armés). Il conforte sa position stratégique et diplomatique dans la zone, parlant aux frères ennemis et cela au détriment des Occidentaux. Il communique peu mais agit beaucoup. Il sait parfaitement, dans les relations internationales plus qu’ailleurs, que si la parole est d’argent, le silence est d’or. En un mot comme en cent, il se comporte comme un véritable stratège qui sait où il veut aller et où il ne veut pas être entraîné. Toutes qualités qui font largement défaut à ses homologues occidentaux qui confondent stratégie de long terme et communication immédiate.

En Syrie, Vladimir Poutine est le vrai « maître des horloges » qui impose ses idées et son rythme, quoi qu’en disent les mauvaises langues dans les dîners en ville7. Les Européens devront, tout ou tard, en tirer les conclusions qui s’imposent dans leur dialogue ou leur absence de dialogue avec le président russe qu’ils ne sont pas prêts de voir quitter le Kremlin. C’est ce qu’a commencé à faire le président français en tentant de renouer le fil d’un dialogue stratégique depuis la rencontre de Brégançon en août 2019 et en annonçant qu’il participerait aux cérémonies commémoratives du 75ème anniversaire de la victoire de 1945 (Moscou, 9 mai 2020).

Toute médaille a son revers. La progression des positions russes dans la région se traduit mécaniquement par un fort recul de celles des Occidentaux qui peinent à en tirer les conséquences, eux qui avaient longtemps vécu dans l’illusion de la fin de l’Histoire.

L’ACCORD DE MOSCOU : LA VACANCE DE L’OCCIDENT

À la différence des États-Unis qui ont volontairement consenti à la situation actuelle, l’Union européenne subit encore et toujours tant elle ne représente que la désunion.

Une Amérique consentante

Si Moscou a autant les coudées franches en Syrie depuis les dernières années, c’est en grande partie grâce à la complicité bienveillante de Washington. En effet, le président Donald Trump a clairement affiché sa volonté de ne plus jouer les gendarmes du monde et de rapatrier à la Maison les boys de tous les théâtres d’opération extérieures (Cf. le récent accord de Doha sur l’Afghanistan8). Peu lui chaut ce qui se passe à la frontière nord de la Syrie. Il fait le service minimum, réclamant un minimum d’humanité pour les réfugiés. Il ne pouvait faire moins. Pour le reste, il sous-traite à la Russie. Derrière une apparence d’imprévisibilité et d’impétuosité, la démarche de Donald Trump démontre une grande rationalité. Sa diplomatie est avant tout pensée pour répondre aux souhaits de son électorat. Il doit le caresser dans le sens du poil à quelques mois de la présidentielle. Il veut se présenter, à la différence de ses concurrents, comme celui qui fait ce qu’il dit. Est-ce un mal en un temps où la parole politique est si discréditée ?

Il convient de garder à l’esprit que ni Joe Biden ni Bernie Sanders ne défendra une politique étrangère véritablement alternative9. Cela s’explique en partie par le fait que les Américains – largo sensu- ont tiré les leçons des échecs successifs des interventions extérieures de leur pays dans le monde arabo-musulman visant à changer le régime en place, depuis le renversement du premier ministre iranien, Mohammed Mossadegh, en 1953, orchestré par la CIA, jusqu’à l’intervention en Irak de 200310. Aujourd’hui, en dehors du coronavirus11, ils sont confrontés à la crise du pétrole12.

Une Europe subissante

Le monstre bruxellois frise aujourd’hui le pathétique, pour ne pas dire le ridicule. Les déclarations lénifiantes font désormais sourire qu’il s’agisse de celles de la présidente de la Commission, l’allemande, Ursula von der Leyen « Agir vite et construire pour durer pour la nouvelle génération d’Européens »13) ou de l’Erzatz de ministre européen des Affaires étrangères, l’espagnol Josep Borrell (« La frontière de l’Europe n’est pas en Méditerranée, mais au sud du Sahel »14). Pendant ce temps, les Vingt-Sept ne parviennent à s’accorder ni sur leur futur budget, ni sur quelques mesures de coordination de leur politique sanitaire alors que la crise du coronavirus s’installe dans la durée et dans le temps15. Sans parler de la crise migratoire16, ni sur leur politique industrielle17 !

Ils y apparaissent comme les jouets du président turc, faisant preuve d’une naïveté confondante18. Ils excellent dans le traitement de l’accessoire (l’imposition de normes de plus en plus nombreuses et contraignantes et de plus en plus insupportables pour les citoyens et de sanctions pour les mécréants faibles) et le déni du principal (définir ses adversaires, ses priorités, ses réponses communes). On en mesure les résultats aujourd’hui. L’Union ne fait plus la force. Elle est source de faiblesse congénitale. Avec les Britanniques, elle essuie camouflet sur camouflet19. Au Moyen-Orient, sa voix s’est éteinte. Au mieux, on fait appel à elle pour sortir le carnet de chèques dans les périodes de reconstruction (ce qui sera vraisemblablement le cas un jour prochain). Un rôle de composition de l’idiot utile et du vassal de la toute puissante Amérique, se couchant devant le Sultan20. À quand un sursaut salutaire tant espéré par nos indécrottables fédérastes qui sautent sur une chaise comme des cabris en criant Europe, Europe…

« En relations internationales, la realpolitik est une politique visant à l’efficacité sans considération de doctrine ni de principes »21. Les multiples méandres de la crise syrienne et des échecs de l’Ouest devraient être enseignés dans les écoles diplomatiques comme exemple de ce qu’il ne faut surtout pas faire si l’on ne veut pas être marginalisé dans le concert des nations. S’efforcer de comprendre la réalité, surtout dans ce qu’elle a plus désagréable, ne signifie ni l’approuver, ni la légitimer. Faute de quoi, l’on se promet de sérieuses déconvenues. Celles que connaissent aujourd’hui, et demain encore, les Occidentaux au Proche et au Moyen-Orient22.

 
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On réagit aux crises dans l’urgence, on n’anticipe pas. Le fameux gouverner, c’est prévoir qui n’a plus cours dans les principales chancelleries arcboutés sur la com’ et la com’ alors que les sujets d’inquiétude ne manquent pas aux gens réfléchis. Assurément, le monde du XXIe siècle23 n’a plus rien à voir avec celui du XXe. En Syrie, nous observons l’émergence d’une géopolitique « fluide »24. La Russie l’a parfaitement compris. D’Idlib à Moscou, Vladimir Poutine est impérial25. Plus que jamais.

Jean Daspry
16 mars 2020

1 Richard Labévière, Reconquérir par la mer. La France face à une nouvelle géopolitique des océans, Temporis éditions, 2020, p. 82.
2 Marie Jégo/Benoît Vitkine, Syrie : Poutine et Erdogan s’entendent sur un fragile cessez-le-feu à Idlib, Le Monde, 7 mars 2020, p. 3.
3 Richard Werly, Pour Emmanuel Macron, un virus européen, Le Temps, 11 mars 2020, p. 6.
4 Dorothée Schmid, « Les réfugiés sont une arme de dissuasion pour Erdogan », Le Monde, 5 mars 2020, p. 30.
5 Benjamin Masse-Stamberger, Erdogan, un sultan sous influence, Marianne, 13-19 mars 2020, p. 24.
6 Anne-Sophie Mercier, Recep Tayyip Erdogan. Fête de Turc, Le Canard enchaîné, 11 mars 2020, p. 7.
7 Benoît Vitkine, Le pari de Poutine pour faire plier les États-Unis, Le Monde, 13 mars 2020, p. 17.
8 Guillaume Berlat, Afghanistan : l’Amérique a gagné une bataille mais a perdu la guerre, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 mars 2020.
9 Sylvie Kauffmann, Joe Biden et le rempli américain, le Monde, 12 mars 2020, p. 33.
10 Phil Gordon, Losing the Long Game. The False Promise of Regime Change in the Middle-East, St. Martin’s Press, 2019.
11 Gilles paris/Jean-Pierre Stroobants, Trump met l’Europe en quarantaine, Le Monde, 13 mars 2020, p. 4.
12 Arnaud Leparmentier, La crise de l’or noir menace les rêves pétroliers de Donald Trump, Le Monde, 13 mars 2020, pp. 16-17.
13 Ursula von der Leyen, « Agir vite et construire pour durer pour la nouvelle génération d’Européens », JDD, 7 mars 2020, www.lejdd.fr
14 Jean-Pierre Rémy (propos recueillis par), Josep Borrell : « la Frontière de l’Europe n’est pas en Méditerranée, mais au sud du Sahel », Le Monde, 8-9 mars 2020, p. 21.
15 Alain Frachon, Coronavirus et régime politique, Le Monde, 13 mars 2020, p. 30.
16 Virginie Malingre/Thomas Wieder, Migrants : l’Europe et le spectre de 2015, Le Monde, 8-9 mars 2020, p. 2.
17 Virginie Malingre, La Commission européenne tente de clarifier sa stratégie industrielle, Le Monde, 12 mars 2020, p. 20.
18 Jean-François Colosimo, Face à l’agression d’Erdogan, jusqu’où ira la naïveté des Européens, Le Figaro, 9 mars 2020, p. 20.
19 Cécile Ducourtieux/Virgnie Malingre, Brexit : Barnier liste quatre sujets « sérieux » de divergence, Le Monde, 7 mars 2020, p. 5.
20 Éditorial, L’Europe défiée, Le Monde, 8-9mars 2020, p. 32.
21 Pascal Boniface, La realpolitik est amorale, 50 Idées reçues sur l’état du monde, Armand Colin, 2020, p. 124.
22 Éric Chol, Syrie : Idlib, ou la défaite sans guerre de l’Occident, www.lexpress.fr , 11 mars 2020.
23 Nicolas Baverez, Le siècle de Machiavel, Le Figaro, 9 mars 2020, p. 21.
24 Alexandra de Hoop Scheffer, En Syrie, la géopolitique « fluide », Le Monde, 5 mars 2020, p. 30.
25 Éditorial, Poutine ou le pouvoir sans fin, Le Monde, 12 mars 2020, p. 33.

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