Observatoire Géostratégique

numéro 284 / 25 mai 2020

DISSUASION ET DEFENSE : LE GALIMATIAS DE JUPITER !

« Ceux qui ne comprennent pas leur passé sont condamnés à le revivre » (Goethe). Du passé peut-on faire table rase ? Vraisemblablement pas. Le jeune Emmanuel Macron était un amoureux du théâtre et de sa professeure. Le président est un comédien qui a épousé sa répétitrice. Le jeune Emmanuel Macron était un élève de Paul Ricoeur. Le président est un philosophe qui s’en revendique. Le jeune Emmanuel Macron était provincial. Le président est un Rastignac qui veut en imposer à tous ses homologues étrangers. Le discours lyrique est son mode de communication favori. Il en use et en abuse à la Sorbonne, à Aix-la-Chapelle, à Washington, à Ouagadougou, à Abidjan, à Jérusalem… aujourd’hui à Paris. En dépit de formules fort littéraires et bien ciselées, ses homélies vivent ce que vivent les roses, l’espace d’un matin. Elles garnissent fort avantageusement les poubelles de l’Histoire tant la forme éclipse le fond, le lyrisme vole la vedette au réalisme. Elles inaugurent une nouvelle typologie, celle du discours jetable, du discours kleenex. Le prêche macronien vaut plus par plus son effet d’annonce médiatique que par sa qualité stratégique intrinsèque1. Ses réponses aux grandes questions du moment sont toujours floues, approximatives, décalées2.

À en prendre connaissance avec la plus grande attention, stylo à la main, en dépit de plusieurs lectures, il s’apparente à un labyrinthe où l’on évolue avec d’infinies précautions tant il manque un indispensable fil d’Ariane. Il est facile de s’y perdre tant la pensée manque de clarté, de simplicité, de logique. Manifestement Emmanuel Macron a peu ou pas lu, Nicolas Boileau surtout lorsqu’il enseigne que « ce que l’on conçoit clairement s’énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément ». Le dernier exemple de ce galimatias que nous possédons est son discours prononcé le 7 février 2020 à l’École de guerre devant les futurs généraux pour exposer sa conception de la théorie de la dissuasion nucléaire, envisagée dans son acception la plus large, dans le monde chaotique du début du XXIe siècle3. Un morceau d’anthologie… mais au plus mauvais sens du terme tant le mot efface l’idée, le flou masque le confus. Un superbe manteau d’Arlequin. La déclamation de cet opus magnum intervient dans un contexte stratégique fortement dégradé. Il convient de s’en tenir aux idées fortes de ce long monologue tout en n’omettant pas de mettre en exergue les graves lacunes de l’exhortation de l’École de guerre qui en amoindrissent sérieusement la portée aux yeux de nos principaux partenaires.

LES STIGMATES D’UN CONTEXTE STRATÉGIQUE DÉGRADÉ

Aujourd’hui, tous les ingrédients d’une grande crise de la gouvernance mondiale sont réunis. Les différentes crises s’ajoutent et se nourrissent les unes les autres4. Le monde est d’autant plus déboussolé et désarçonné face à cette situation que les piliers de la stabilité stratégique se fissurent les uns après les autres.

Un monde déboussolé et désarçonné

Jeté à la face du monde au moment de l’entrée dans l’acte II de son quinquennat5, le discours de l’École de guerre du 7 févier 2020 intervient dans un contexte international de grande instabilité et de grande imprévisibilité. Les sujets d’inquiétude ne manquent pas. Le monde fait face à de nouveaux risques6. Alors que le compte à rebours du Brexit est lancé, le président Donald Trump, sorti grandi de l’échec de la procédure de destitution7, propose son fameux plan de paix pour le Proche-Orient qui déclenche aussitôt la guerre entre Israéliens et Palestiniens tout en se désengageant du Moyen-Orient8.

Frappé de plein fouet par l’épidémie de Coronavirus dont elle a, au départ, tenté de masquer l’importance, la Chine se retrouve de facto en quarantaine, ne sachant pas comment elle va pouvoir se sortir de ce mauvais pas sans trop de dégâts. En dépit de la désignation d’un nouveau premier ministre, l’Irak ne parvient toujours pas à se stabiliser depuis l’intervention de 2003. La Syrie peine à reconquérir la dernière poche de résistance d’Idlib tout en étant confrontée avec la Turquie9. La Libye, qui ne s’est jamais portée aussi mal depuis l’intervention occidentale de 2011, voit l’arrivée de nouveaux acteurs sur le terrain, russes et turques. L’Arabie saoudite ne parvient à venir à bout des houthistes au Yémen. L’Iran menace de se retirer du traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP). L’Amérique latine est agité de soubresauts nouveaux. La course aux espaces maritime, aérien, numérique se fait encore plus dure au fil des jours. Les rapports de force, de puissance remplacent les relations fondées sur le respect du droit. Le multilatéralisme est passé de mode. Les organisations internationales qu’elles soient universelles, thématiques ou régionales sont grippées. Hier, on pensait coopération et conversation, aujourd’hui on pense coercition et sanction. Nous assistons au retour de la raison du plus fort. Le plus faible n’a qu’à s’exécuter.

Une stabilité stratégique déstabilisé

Les observateurs avertis ne s’y sont pas trompés. Depuis les deux dernières décennies, les principaux portants du monde d’hier ont été reniés par ceux qui en ont été les géniteurs, à savoir les Américains. Nous renverrons nos lecteurs à la présentation exhaustive du sujet que nous avons faite en novembre 201910. Que disions-nous à l’époque qui n’a pas pris la moindre ride en trois mois ?

Tirant les leçons des échecs de la Société des Nations (SDN), les rédacteurs de la Charte de San Francisco ont souhaité faire œuvre utile pour la seconde moitié du XXe siècle. Dans la lignée d’une longue tradition d’éminents juristes, dont le Français René Cassin, ils ont essayé de bâtir la stabilité internationale autour d’un principe cardinal, celui du multilatéralisme onusien. Le préambule de la Charte de l’ONU parle « d’unir nos forces pour maintenir la paix et la sécurité internationales »11. Ce principe a, par la suite, trouvé un point d’application dans une trilogie : maîtrise des armements, désarmement et non-prolifération. Concepts mis en œuvre à travers quelques organes (première commission de l’Assemblée générale de l’ONU traitant des questions relatives au désarmement et à la sécurité internationale, commission du désarmement à New York et Conférence du désarmement à Genève), des traités (dont l’ONU est le dépositaire) et une méthode (le multilatéralisme).

Mais, à côté de cette dimension multilatérale de l’Arms Control (concept envisagé dans son acception la plus large), se sont développées des dimensions bilatérales (essentiellement américano-soviétique) et régionales (surtout en Europe avec des structures comme les MBFR, la CSCE à laquelle a succédé l’OSCE basée à Vienne). Or, le moins que l’on puisse dire, en cette fin de deuxième décennie, est que l’Arms Control est à tout le moins malade, pour ne pas dire mal en point ou en phase terminale. Or, ce mal n’est pas soudain. On en trouve les prémices dès le début du XXI siècle12. Et, il n’a fait que s’aggraver au cours des deux décennies écoulées à tel point que certains mauvais esprits annoncent même l’acte de décès de l’Arms Control.

Ce constat est malheureusement d’une très grande actualité. Il est en grande partie repris par le président de la République dans sa présentation du 7 février 2020.

Après avoir tenté de décrire à grands traits les spasmes du monde d’aujourd’hui, venons-en au cœur du sujet, à savoir les remèdes que propose le docteur Macron – cela tombe bien, il est fils de médecin – pour guérir collectivement le patient monde !

LES IDÉES FORTES DU MONOLOGUE DE L’ÉCOLE DE GUERRE

L’annonce était attendue : le président de la République, Emmanuel Macron fait un pas de plus vers la construction d’une défense européenne en proposant aux Européens d’engager un « dialogue stratégique » sur « le rôle de la dissuasion nucléaire française ». Preuve de sa bonne foi sur des questions importantes13, il invite tous les États membres qui le souhaitent à s’associer aux « exercices des forces françaises de dissuasion ». Un geste qui intervient alors que le Royaume-Uni, la seule autre puissance nucléaire de l’UE, vient de prendre le large… Cela ne signifie pas que les Vingt-Sept partagent le bouton nucléaire14. Si tant est qu’il soit chose aisée de résumer la pensée jupitérienne, comment la présenter de la manière la plus didactique qui soit alors qu’elle ressemble à un vulgaire galimatias ?15

Le constat d’un monde de tous les dangers

Le président de la République estime que nous vivons une époque de remise en cause des équilibres stratégiques, politiques, économiques, technologiques, énergétiques, militaires. Alors que pour relever ces défis, plus de coopération et de solidarité s’imposerait, « nous faisons face à un délitement accéléré de l’ordre juridique international et des institutions qui organisent les relations pacifiques entre États ». Cette situation affecte directement le cadre de sécurité global et notre stratégie de défense. Il enfonce le clou en reprenant sous divers angles et à divers endroits de sa présentation tous ces sujets de manière brouillonne. Tout ceci contribue à la rendre plus confuse. Et cela alors que le diagnostic est plutôt bon mais sa présentation le rend presque incompréhensible pour le commun des mortels.

La réalité d’un monde des ruptures profondes

Emmanuel Macron organise la problématique des ruptures profondes du monde du XXIe siècle autour de trois grandes têtes de chapitre : (1) rupture stratégique qui se traduit par une nouvelle hiérarchie des puissances et par trois phénomènes : compétition globale engagée entre la Chine et les États-Unis, nécessité d’une révision du paradigme de la stabilité stratégique en Europe allant au-delà de la relation transatlantique, dilution de la frontière entre compétition et confrontation ; (2) rupture politique et juridique qui se caractérise par la crise du multilatéralisme et le recul du droit face aux rapports de force et (3) rupture technologique tenant au fait que la technologie est un enjeu, un perturbateur et un arbitre des équilibres stratégiques.

La nécessité d’un indispensable sursaut des Européens

Il importe aujourd’hui de refondre l’ordre mondial en mettant notre action au service d’une ambition, celle de la paix au moyen d’un « multilatéralisme fort et efficace fondé sur le droit ». Du haut de son Aventin, Emmanuel Macron attend des grands partenaires de l’Europe qu’ils renforcent le droit international au lieu de l’affaiblir. Transparence, confiance et réciprocité sont la base de la sécurité collective. Et, alors le chef de l’État décline, sans la moindre hiérarchisation, grands principes et mesures spécifiques à l’intention des Européens : multilatéralisme repensé, agenda international renouvelé pour la maîtrise des armements, relation transatlantique rééquilibrée, définition collective de leur intérêt de sécurité, reconstruction de la confiance avec la Russie pour améliorer les conditions de la sécurité collective et de la stabilité sur plusieurs années, repenser les priorités du désarmement global, progressif, crédible et vérifiable (qui préserve la sécurité et la stabilité mondiale) afin de poser les bases d’une stratégie internationale commune, lancement à la conférence du désarmement de la négociation d’un traité d’interdiction de la production des matières fissiles à des fins militaires (cette négociation aurait dû être lancée en 1998 !), appel à la « trilatéralisation » ou à la « multilatéralisation » des accords de maîtrise ou de réduction des arsenaux nucléaires, construction d’une liberté d’action européenne qui complète et renforce les souverainetés internationales, rappel de la fidélité de la France à ses engagements dans l’OTAN, nécessité pour les Européens de plus s’impliquer dans la construction européenne de la défense commune tout en assumant « le pilier européen au sein de l’OTAN », énumération de tous les domaines dans lesquels les Européens doivent s’engager plus… Un superbe arbre de Noël ou un magnifique inventaire à la Prévert

Un outil de défense au service de trois grands défis

Pour Emmanuel Macron, l’outil de défense du XXIe siècle doit (1) protéger nos concitoyens et nos territoires grâce à une doctrine nucléaire strictement « défensive, claire et prévisible », (2) relever le défi des États faillis en articulant forces classiques et nucléaires, (3) compatibilité entre indépendance de décision et solidarité inébranlable à l’égard de nos partenaires européens et à cette fin développer un dialogue stratégique destiné à développer une véritable culture stratégique entre Européens. À cet égard, le chef de l’État souligne l’importance de la coopération bilatérale franco-britannique depuis les accords de Lancaster House (2010). Il récuse toute approche prohibitionniste (en particulier celle du TIAN auquel la France ne souscrit pas) fondée sur l’idée que pour supprimer la guerre, il suffirait de supprimer les armes nucléaires. « Or, j’estime que le choix n’est pas entre un absolu moral sans lien avec les réalités stratégiques et un retour cynique au seul rapport de forces sans le droit »16. Le président de la République se livre ensuite à un long exercice de réflexion sur les origines et le rôle de l’arme nucléaire – qui arrive en toute fin de discours, ce que l’on peut regretter pour la cohérence de sa démonstration – tout en récusant l’idée d’un désarmement unilatéral. Il conclut sur l’idée que « notre objectif doit être l’instauration d’un ordre international différent, avec une gouvernance mondiale efficace, capable d’établir le droit et de le faire respecter. Cet objectif de transformation de l’ordre international n’est pas seulement un idéal. Il dessine dès à présent un chemin politique et stratégique qui doit nous permettre de progresser concrètement ». Que cela est bien dit mais comment le traduire en propositions concrètes acceptables par une majorité d’États ? Nous ne disposons toujours pas de réponse à cette question fondamentale.

Comment peut-on juger avec le maximum d’objectivité, la présentation présidentielle à un public de choix de la Grande Muette mais aussi à la communauté des nations pour la conduire à une prise de conscience de l’ampleur des défis à relever et des réponses collectives souhaitables pour y parvenir ?

LES GRAVES LACUNES DE L’EXHORTATION DE L’ÉCOLE DE GUERRE

À y regarder de plus près, la prose jupitérienne comporte inexorablement les mêmes travers qui en hypothèquent largement un éventuel succès. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Trop de propositions tue les propositions. Signe inquiétant, en Allemagne, notre principal partenaire17, comme cela était largement prévisible, le discours d’Emmanuel Macron à l’École de guerre est, du moins dans un premier temps, accueilli par un prudent silence18. Tentons, avec toutes les limites que suppose l’exercice, de mettre en lumière les principales difficultés que soulève le discours de l’École de guerre ! Le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne manquent pas.

Diplomatie imposée versus diplomatie concertée ?

Pour embrasser une problématique aussi large et complexe que celle de la paix et de la sécurité internationales dans le monde du XXIe siècle, un minimum d’humilité et de concertation préalable avec nos principaux partenaires s’imposait. Or, nous sommes loin du compte tant nous avons un exemple caractéristique de ce qui est perçu à l’étranger comme révélateur de l’arrogance française. Du haut de son insolente jeunesse, le président de la République instruit doctement le monde de ce qu’il est et de ce qu’il doit être. A-t-il consulté au préalable ses principaux partenaires, alliés (ceux de l’Union européenne19, de l’OTAN, de l’OSCE, du Conseil de l’Europe…), voire concurrents (comme les Russes20 ou les Chinois confinés par l’épidémie de Coronavirus21) pour tester ses idées ? Vous n’y pensez pas. S’abaisser à leur niveau. Tout ceci est impensable, y compris dans le cadre des nombreux « dialogues stratégiques » dont nous ne savons pas tirer le moindre profit. Le résultat est couru d’avance. Comme ce fut récemment le cas avec sa diatribe contre « l’OTAN en état de mort cérébrale », le chef de l’État risque de cristalliser toutes les oppositions, toutes les rancœurs contre son initiative insaisissable. Une fois encore, le remède risque d’être pire que le mal en dépit des inepties que raconte, Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, spécialiste des questions européennes et animateur de l’un des principaux centre de recherche sur l’Europe22 : « Nucléaire : entre Donald Trump ou Emmanuel Macron, les Européens doivent choisir ! » (Ouest-France, 11 février 2020). Encore un courtisan qui a omis de réfléchir sérieusement aux implications d’une telle intervention portant sur des concepts complexes qui divisent les Européens. Ces derniers choisiront toujours le parapluie américain, moquant la bombinette française !

Défense européenne versus défense otanienne ?

Une fois encore, nous abordons les limites de la diplomatie macronienne du en même temps. Elle grève d’une lourde hypothèque la démonstration d’autonomie stratégique européenne du président de la République. C’est que selon les canons de la logique à la française, Emmanuel Macron dit tout et son contraire à quelques minutes d’intervalle. Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas. Dans ce domaine, l’on se doit d’être d’une clarté exemplaire. Or, nous sommes dans la duplicité et le flou. Comment prêcher dans le même temps l’idée, fort louable au demeurant, de la recherche d’une véritable autonomie stratégique européenne23 tout en assumant « le pilier européen au sein de l’OTAN » ? Ceci est antinomique et irréaliste. C’est l’un ou l’autre. Nous n’avons cessé au cours des dernières années, des derniers mois de mettre en exergue cette incohérence fondamentale de la pensée stratégique jupitérienne24 qui revient de manière récurrente dans la logorrhée présidentielle25. Cela ressemble à un réflexe pavlovien26. Comment, seul ou collectivement, Emmanuel Macron définit-il de façon précise la nouvelle architecture européenne de sécurité ?27 Sa réponse est des plus floues. Dans ce domaine, plus que dans tout autre, les questions et les réponses doivent être limpides pour ne pas donner lieu à des interprétations différentes. Nous en sommes encore très loin.

Dissuasion française versus dissuasion européanisée28 ?

Encore une chimère que le président de la République enfourche allégrement et qui ne débouchera sur rien tant nos partenaires européens y sont structurellement allergiques29. Les propositions de « partage » de la dissuasion nucléaire ne datent pas d’aujourd’hui : « dissuasion concertée » de Jacques Chirac en 1995 proposée pour apaiser les critiques contre la reprise de nos essais nucléaires ; « dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion dans la sécurité commune » de Nicolas Sarkozy en 2008, « la définition des intérêts vitaux ne saurait être limitée à la seule échelle nationale » de François Hollande en 2015. Toutes ces brillantes idées ont toutes été balayées d’un revers de main par nos partenaires qui ne croient qu’au parapluie nucléaire américain. Rappelons que deux membres de l’Union européenne (Autriche et Irlande, sortes d’États neutres, nom membres de l’OTAN, promoteurs du TIAN) ne pourraient se sentir intégrés à une quelconque dissuasion commune ou « européanisée ». Telle est la réalité dans ce qu’elle a de plus crue. Le président de la République ne veut pas l’entendre. Il en subira les conséquences négatives dans les prochains jours, dans les prochaines semaines. Il n’a toujours pas compris que les Européens – dont une majorité a signé le traité d’interdiction des armes nucléaires ou TIAN – ne partagent pas la vision française30. Avant de lancer le débat comme un taureau enragé dans l’arène, il eut été souhaitable de lancer un dialogue, une concertation préalable avec eux pour préciser les termes du débat31. « Aujourd’hui, Emmanuel Macron est par défaut le leader de l’Europe, mais c’est un leader sans troupes : il en est l’âme, mais c’est une âme en peine »32.

Idéalisme béat versus réalisme efficace ?

En dernière analyse, la question fondamentale que pose le discours de l’École de guerre est simple. Voulons-nous raisonner de manière candide sur un monde idéal ou de manière réaliste sur un monde imparfait pour rechercher l’efficacité ? La réponse est loin d’être claire tant la longueur de l’exposé permet de dire tout et son contraire. Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères du général de Gaulle avait pour habitude de renvoyer à leurs auteurs les notes de plus d’un page, soulignant le risque que la seconde page ne contredise la première. Nous sommes au cœur de la faiblesse des discours interminables et moralisateurs d’Emmanuel Macron. L’intervention du chef de l’état, qui débute clairement, se poursuit et se conclut par un charabia incompréhensible pour le commun des mortels, sans parler des questions de sécurité tant sa démonstration n’est qu’un piètre salmigondis.

Le reste est à l’avenant. La liste exhaustive des « tares » du projet macronien est longue. Elle relève de l’inventaire à la Prévert, de la diagonale du vide diplomatique.

« Accepter sa bêtise, c’est indispensable pour écrire » (Antoine Compagnon)33.

« Il existe un « contraste complet entre la réalité des problèmes tragiques du monde et les pseudo-solutions qu’on leur apporte »34. Nous nous trouvons au cœur de la diplomatie déclaratoire, déclamatoire, oratoire, ostentatoire chère au président de la République, Emmanuel Macron. À l’heure où se redéfinit la grammaire des relations internationales du XXIe siècle – en rupture totale avec celle du XXe siècle -, la seule question qui vaille de se poser est celle de l’efficacité du verbe. À la lumière de l’expérience de plus de deux années de quinquennat jupitérien, le moins que l’on puisse dire est que notre réponse est des plus réservée (Cf. le grand flop du discours de la Sorbonne sur la refondation de l’Europe). Se faire plaisir intellectuellement est une chose, tenter de résoudre diplomatiquement des problèmes de substance en est une autre. L’impression prévaut que notre chef de l’État narcissique privilégie la forme au fond. Emmanuel Macron excelle dans les métaphores du vide35. Par ailleurs, il ne sait ou ne veut pas tirer les enseignements de ses nombreux échecs sur la scène internationale.

 
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Se concentrer sur l’essentiel en privilégiant quelques clés de compréhension du monde et quelques pistes de réflexion semble être un exercice hors de portée du président de la République. Hiérarchiser quelques priorités n’est pas dans ses habitudes. Par ailleurs, parler au monde dans la langue de Molière suppose d’adopter un langage simple et clair compréhensible par tous ceux qui ne comprennent qu’un anglais approximatif (« pidgin english ») et qui doivent en passer par la case traduction. Or, nous sommes loin du compte tant le propos est déjà très verbeux, confus dans la langue française. Poser un vrai problème est une chose. Bien le poser est aussi important pour tenter d’y apporter la ou les réponses idoines acceptables par une majorité pour créer un effet d’entraînement indispensable au succès de l’entreprise. Il faut en finir avec la diplomatie de la démagogie. Il est vrai qu’Emmanuel Macron se pose désormais en « looser » patenté sur tous les grands sujets relevant de sa compétence, pour ne pas dire de son incompétence36. Avec le peu de succès que l’on peut imaginer compte tenu de l’expérience passée et proche, Jupiter démiurge et thaumaturge, joue, une fois encore, imprudemment à l’architecte du nouveau monde.

Guillaume Berlat
17 février 2020

1 Nicolas Barotte, Dissuasion : Les inflexions de Macron, Le Figaro, 7 février 2020, p. 9.
2 Jack Dion, Les habits neufs du président, Marianne, 14-20 février 2020, p. 60.
3 Discours du président de la République, Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27ème promotion de l’école de guerre, Paris, 7 février 2020, www.elysee.fr
4 Yves Aubin de la Messuzière, Sur le conflit israélo-palestinien, la voix de la France s’est éteinte, Le Monde, 4 février 2020, p. 28.
5 Françoise Fressoz, Le divorce de la mi-quinquennat, Le Monde, 12 février 2020, p. 29.
6 Julien Bouissou, Le monde fait face à de nouveaux risques, Le Monde, 11 février 2020, p. 13.
7 Adrien Jaulmes, Trump dénonce les « malveillants » qui ont tenté de l’abattre, Le Figaro, 7 février 2020, p. 8.
8 Nathalie Guibert/Hélène Sallon/Jean-Pierre Stroobants, Moyen-Orient : l’OTAN acte le désengagement américain, Le Monde, 15 février 2020, p. 4.
9 Marie Jégo, L’escalade meurtrière entre soldats turcs et syriens se poursuit à Idlib, Le Monde, 12 février 2020, p. 4.
10 Guillaume Berlat, Arms control : pour qui sonne le glas ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 18 novembre 2019.
11 https://www.un.org/fr/sections/un-charter/preamble/index.html
12 Paul Dahan, Au-delà de l’arms control ? A la recherche du paradigme perdu…, Annuaire français de relations internationales (AFRI), juin 2002.
13 François d’Orcival, Les questions sévères que pose Macron, Valeurs Actuelles, 13 février 2020, p. 5.
14 Emmanuel Berreta, Dissuasion nucléaire : Macron et Merkel sont dans un sous-marin…, www.lepoint.fr , 8 février 2020.
15 Extraits du discours d’Emmanuel Macron (7 février 2020, École de guerre, Paris), « En matière de désarmement nucléaire, j’appelle tous les États à nous rejoindre », Le Monde, 8 février 2020, pp. 28-29.
16 Nicolas Barotte, Nucléaire : Macron face à la question éthique, Le Figaro, 8-9 février 2020, p. 9.
17 Sylvie Kauffmann/Thomas Wieder, Entre Paris et Berlin, une entente sous tensions, Le Monde, 15 février 2020, pp. 18-19.
18 Thomas Wieder, Dissuasion nucléaire : le silence prudent de Berlin face à Macron, Le Monde, 9-10 février 2020, p. 4.
19 Thomas Wieder, Von der Leyen entendue cinq heures au Bundestag, Le Monde, 15 février 2020, p. 4.
20 Le message positif de Poutine au nouvel ambassadeur de France, Figaro-ci… Figaro-là, Le Figaro, 7 février 2020, p. 38.
21 Simon Leplâtre, Voyage à travers la Chine barricadée, Le Monde, 9-10 février 2020, pp. 6-7.
22 https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Dominique_Giuliani
23 Guillaume Berlat, Europe de la défense, Europe de l’indécence, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 juin 2018.
24 Guillaume Berlat, Défense et « en même temps » armée européenne … : billevesées et calembredaines, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 novembre 2018.
25 Guillaume Berlat, Défense nationale, voire européenne et « en même temps » dans l’OTAN ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 22 juillet 2019.
26 Guillaume Berlat, Europe de la défense : de la théorie à la pratique, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 septembre 2019.
27 Guillaume Berlat, Quelle architecture européenne de sécurité au XXIe siècle ? , www.prochetmoyen-orient.ch , 9 septembre 2019.
28 Nathalie Guibert, La dissuasion européanisée de Macron, Le Monde, 8 février 2020, p. 2.
29 Pierre Alonso, Arme nucléaire : Macron veut concilier Europe et dissuasion, Libération, 8-9 février 2020, p. 10.
30 Jean-Pierre Stroobants, Dissuasion nucléaire : le discours de Macron embarrasse Bruxelles. Les discussions sur l’autonomie stratégique se heurtent aux divergences franco-allemandes quant à la place du nucléaire dans la sécurité de l’UE, Le Monde, 12 février 2020, p. 4.
31 Éditorial, La dissuasion française à l’heure européenne, Le Monde, 9-10 février 2020, p. 29.
32 Jacques Julliard, Enfin seuls, Marianne, 14-20 février 2020, p. 4.
33 Béatrice Gurrey (propos recueillis par), Antoine Compagnon : « Accepter sa bêtise, c’est indispensable pour écrire », Le Monde, 9-10 février 2020, p. 25.
34 Romain Gary, Le sens de ma vie (entretien, préface de Roger Grenier), Gallimard, 2014, p. 65.
35 Marcelo Wesfreid, Macron s’engage pour »le combat du siècle », Le Figaro, 14 février 2020, pp. 1-2.
36 Cédric Pietralunga/Audrey Tonnelier, Macron peine à être audible sur sa politique économique, Le Monde, 9-10 février 2020, p. 9.

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