Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

Editorient du 20 juillet 2015

Vers un Yalta proche-oriental…

Il est clair que la signature de l’accord sur le nucléaire iranien (entre Téhéran, les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Onu et l’Allemagne), le mardi 14 juillet dernier à Vienne, a provoqué un coup de tonnerre dans les cieux proche-orientaux… Les Emirats arabes unis et le Koweït ont respectivement transmis des télégrammes de félicitation à Téhéran pour cet « accord historique » et d’espoir pour cette « nouvelle page » vers la stabilité et la sécurité dans la région. Masquant mal son inquiétude, l’Arabie saoudite a adressé à son grand rival régional son souhait de bâtir de « meilleures relations » sur la base du « bon voisinage et de la non-ingérence dans les affaires internes ».

Ces félicitations polies et vœux pieux dissimulent mal la réelle inquiétude des puissances arabes sunnites de voir les appétits régionaux de Téhéran aiguisés par son retour sur la scène internationale et pétrolière. A défaut de connaître une nouvelle escalade avec le rival chi’ite, cette situation nouvelle va continuer à nourrir l’obsession chi’ite de Riyad et son inquiétude de voir des « hérétiques » peser davantage, non seulement sur les conflits régionaux, mais aussi sur un Islam plus lointain en Afrique, en Asie, voire en Europe…

Que s’est-il passé ? Après douze ans de négociation et plus de trente ans de confrontation avec les Etats-Unis, la diplomatie iranienne est arrivée à ses fins : s’imposer comme un pays « seuil », à l’image du Japon, disposant des capacités technologiques nécessaires à la fabrication de l’arme nucléaire. Traumatisée par l’emploi des armes chimiques qui ouvrait la voie de Téhéran à l’armée de Saddam Hussein durant la longue et très meurtrière guerre contre l’Irak (1980 – 1988), les gouvernements iraniens successifs n’ont eu de cesse de chercher à sanctuariser leur pays. De fait, ils cherchaient aussi à rééquilibrer une balance stratégique régionale favorable à Israël disposant de plus de 300 têtes nucléaires de missiles de moyenne et longue portées.

Cet effort est entré en convergence avec la volonté du président Barack Obama qui, depuis le début de son second mandat, a placé tous ses efforts dans la finalisation d’un tel accord avec le même espoir qu’il redessine un nouvel équilibre dans une région en plein embrasement. « C’est la pari d’Obama. Il veut rééquilibrer le rapport de force entre l’Arabie saoudite et l’Iran, entre Sunnites et Chi’ites avec l’idée que ces deux mondes se neutralisent et que l’Iran évolue vers une normalisation intérieure qui en fasse un acteur régional responsable, sinon un nouveau partenaire », explique un diplomate américain qui a participé à la finalisation de l’accord ; « ce pari risqué s’enracine aussi dans la remise en cause de plus de trente ans de financement par la monarchie wahhabite des mouvements salafo-jihadistes du monde entier que l’Arabie saoudite a été incapable de maîtriser, à l’instar d’Al-Qaïda et de son clone Dae’ch.

En mai 2011, en donnant l’ordre aux forces spéciales (Navy-Seal) de supprimer soudainement Oussama Ben Laden – dont les services américains connaissaient parfaitement le lieu de villégiature depuis plus de quatre ans -, Barack Obama confirmait clairement trois options : empêcher qu’Al-Qaïda ne prennent la tête des « révoltes » arabes enclenchées en janvier 2011 ; tourner définitivement la page de l’instrumentalisation de l’islam radical sunnite très prisée des services américains depuis la guerre d’Afghanistan ; enfin, s’émanciper des Proche et Moyen-Orient afin de privilégier un logiciel géopolitique plus vaste et plus opérationnel. Il l’avait aussi affirmé au début de son deuxième mandat : les intérêts américains étaient en train de se redéployer en direction de l’Asie-Pacifique et de l’Asie centrale. Et c’est pour cette raison impérative qu’une normalisation avec l’Iran était absolument nécessaire, non seulement pour des raisons économiques, mais aussi afin de construire un nouveau « containment » destiné à endiguer les prétentions de l’Empire du milieu et de son allié russe.

De fait, cette « doctrine Obama », renforce la posture régionale de l’Iran et ses intérêts stratégiques dans sa sphère d’influence chi’ite, qui s’étend de la Méditerranée (Liban), au golfe persique (Irak), en passant par la Syrie baathiste. Suite à l’accord de Vienne, Washington devrait limiter encore davantage ses pressions contre l’aide apportée par Téhéran aux milices chi’ites engagées dans la lutte contre Dae’ch en Irak et en Syrie. Pour autant, il ne faut pas s’attendre à un lâchage pur et simple de Washington de ses alliés sunnites du Golfe et notamment de l’Arabie saoudite, tout particulièrement au Yémen face à la progression des milices houthies soutenues par l’Iran.

Dans son allocution télévisée qui a suivi la signature de l’accord de Vienne, le président iranien Hassan Rouhani, a joué le jeu de l’apaisement, assurant que l’Iran avait tout intérêt à ce que le Moyen-Orient connaisse une nouvelle stabilité. Bien-sûr, ces mots ne suffiront pas à rassurer les pays arabes sunnites dont l’Arabie saoudite qui restent persuadés que Téhéran mettra sa nouvelle puissance – économique et politique – au service de ses ingérences dans la région. Le déblocage annoncé de quelques 150 milliards de dollars de revenus pétroliers, gelés par les sanctions, donne déjà le vertige… A Riyad, on estime qu’une partie de ces moyens pourrait servir à soutenir le financement de l’effort militaire du Hezbollah en Syrie.

Dans le cadre de cette nouvelle donne, l’enlisement saoudien au Yémen pourrait – dialectiquement – produire une réelle opportunité de paix : Washington aiderait Riyad à sortir de ce mauvais pas contre une acceptation du retour de l’Iran dans le jeu régional et international, afin d’esquisser une espèce de « Yalta » proche et moyen-oriental.

En revanche, la plus grande inconnue perdure du côté de Tel-Aviv. Le cabinet Netanyahou, le plus fêlé depuis la création de l’Etat hébreu (1948), ne peut plus envisager sérieusement d’éventuelles opérations armées contre un Iran redevenu fréquentable, mais il pourra toujours remettre le couvert contre le Hezbollah qui, actuellement est la première des forces à défendre l’intégrité et la souveraineté du Liban contre Dae’ch, Nosra et d’autres factions jihadistes. L’équipe de Netanyahou en meurt d’envie, une partie de l’armée israélienne aussi, restée traumatisée par son humiliante défaite de l’été 2006.
 

La rédaction
20 juillet 2015

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