Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

Editorient du 29 juin 2015

Le régime saoudien massacre le peuple yéménite

A l’été 2014, quand Dae’ch menaçait d’envahir le Kurdistan irakien et d’attaquer Bagdad, les pétromonarchies promettaient d’envoyer des chasseurs bombardiers et de l’argent au soutien de la coalition dirigée par les Etats-Unis en vue de contenir les extrémistes. Aujourd’hui Daesh a conquis Palmyre en Syrie et remporté la bataille de Ramadi en Irak, sans qu’aucun avion occidental ou des pays du Golfe ne tente de couper leur route. En revanche l’Arabie saoudite et ses alliés se sont engagés depuis le 26 mars dans une opération de bombardement brutale au Yémen, dans le but affiché de freiner la progression du mouvement Ansarullah et de sa milice houthi (de confession chiite) qui ont pris le pouvoir dans la capitale Sanaa au début de l’année.

L’opération était censée rééquilibrer les forces entre la coalition houthi (qui est élargie aux déçus du régime issu du reversement Ali Abdallah Saleh, dont certains partisans maintenant soutiennent les houthis) au profit des partisans du dernier président déchu et des sécessionnistes sud-yéménites, et il s’agissait tout autant d’éviter de dissuader le peuple yéménite (à majorité sunnite) de soutenir le nouveau pouvoir des houthis (chi’ites) et de montrer au sud de la péninsule arabique comme au nord, que le leadership saoudien sur le monde sunnite reste intact, malgré les dissensions internes à cette monarchie vieillissante aux allures de gérontocratie.

Comme c’est fréquemment le cas, les bombardements saoudiens, loin de dissocier la population yéménite du nouveau régime houthi, ont créé un mouvement de réflexe patriotique contre l’agresseur et renforcé le pouvoir des nouveaux dirigeants de Sanaa lesquels ont pu poursuivre leur offensive et conquérir la moitié de l’ex-capitale du Yémen du Sud, Aden.

La stratégie saoudienne étant dans l’impasse, le Ryad n’a pas hésité à multiplier les crimes contre les civils yéménites. Les frappes aériennes sont aujourd’hui très loin de viser les seules infrastructures militaires des houthis et de leurs alliés.

Le 17 juin dernier par exemple, les avions de combat saoudiens ont pris pour cible, ce mercredi, le bâtiment des affaires agricoles à Sana’a1. Le 18, premier jour du Ramadan les avions de combat saoudiens ont bombardé la région d’Al-Mazraq dans le gouvernorat de Hajja, en utilisant des bombes à sous-munitions interdites internationalement2 (ce qui n’est pas sans rappeler le bombardement aux bombes à fragmentation également interdites par les avions de l’OTAN du marché de Nis en Serbie en 1999). A Sanaa, des centres commerciaux et deux mosquées ont été détruits3. De pareilles nouvelles se lisent chaque jour dans la presse yéménite.

Un des signes de la volonté délibérée des Saoudiens de s’en prendre au peuple yéménite en tant que tel et non aux belligérants houthis comme ils le prétendent, est qu’ils n’ont pas hésité à s’en prendre au patrimoine archéologique du pays, berceau de la culture arabe, dont les habitants du Yémen sont légitimement fiers.

Le 23 mai dernier, Ryad bombardait le musée de Dhamar, une capitale de gouvernorat située au sud de Sanaa. 12 500 objets archéologiques ont été anéantis dans l’explosion, des inscriptions en sabatéen vieilles de plus de 2 000 ans des stèles, des éléments d’architecture. Le 5 juin, la forteresse médiévale d’Al-Qahira qui, sur une colline, domine Taez et le palais Wadi Dhar, résidence d’été de l’imam Yahya, construit dans les années 19204. Début juin, ils s’en prenaient au barrage de Marib, ancienne capitale de la reine de Saba, construit au VIIIe siècle avant J.-C et le 12 juin aux maisons de la vieille ville de Sanaa.

Si dans certains cas l’intérêt stratégique des sites peut être démontré, dans le cas du musée de Dhamar comme du barrage de Marib entre autres, il s’agit seulement de saper l’honneur national et le moral des Yéménites. Les attaques délibérées contre le patrimoine des pays : qu’on pense au bombardement par l’OTAN de la plus grande bibliothèque libyenne «Centre du Livre Vert », le 29 avril 2011, qui était un ancien palais turc, classé au patrimoine mondial, ou à la construction d’une base américaine en 2004 sur la voie sacrée de l’antique Babylone en Irak, ainsi qu’au blanc-seing laissé par les soldats américains au pillage du musée archéologique de Bagdad juste après la défaite de Saddam Hussein. On attend toujours que les destructions des monuments du Yémen fassent la « une » de nos journaux comme l’avait fait le sac du musée de Mossoul par Dae’ch l’an dernier.

Comme l’OTAN en 1999 en Serbie et en Libye en 2011, Ryad a recours à l’étouffement économique des populations. Les infrastructures électriques, les routes sont visées. Le blocus des ports fait que les carburants ne peuvent plus entrer, donc les pompes hydrauliques ne fonctionnent plus et il n’y a plus d’eau. Les maladies reviennent, à commencer par la dengue qui avait été éradiquée, il y aurait aujourd’hui 5 000 porteurs5 dans la région d’Aden, ville où la coalition dirigée par les Houthis et ses adversaires s’affronte cette semaine. Selon l’ONU, plus de 80 % de la population yéménite ont maintenant besoin d’assistance humanitaire6 et un demi-million de personnes ont été déplacées. Les frappes aériennes saoudiennes auraient fait à elles seules 4 000 morts en trois mois selon la Yemen’s Freedom House Foundation7, indépendamment même des affrontements entre milices. Parmi les morts, plus de 200 enfants selon l’UNICEF8) Les hôpitaux sont débordés et ne peuvent plus traiter les blessés9.

Comme toujours lorsque ce sont les alliés de nos gouvernants qui commettent des crimes, l’agression saoudienne contre ce petit pays qui figure parmi les plus pauvres du monde ne suscite pas d’indignation particulière dans nos grands médias. Le Monde par exemple, comme pendant la guerre du Kosovo, s’abrite derrière un euphémisme – « les bavures » – et emploie le terme aussi bien contre les Houthis : « En matière de bavures, les houthistes ne sont pas en reste. Selon Amnesty International, une importante partie des morts et des blessés de Sanaa sont le résultat d’une mauvaise manipulation par les rebelles des batteries de missiles sol-air de la capitale. »10 … comme si de mauvaise manipulations de batteries anti-aériennes étaient à mettre sur le même plan que des bombardements quotidiens de civils… Une façon de renvoyer dos à dos les protagonistes, qui évitera au lecteur pressé de réfléchir à l’ampleur du cynisme saoudien, et de ses complices, nos gouvernants, qui ont noué une alliance privilégiée avec les Saoud.

Mais le crime saoudien ne paie pas. Non seulement les Houthis allés à des éléments de l’armée yéménite, épaulés par des « comités populaires » continuent d’avancer au Yémen, mais ils attaquent aussi des bases militaires saoudiennes en zone frontalière11, et la guerre menace de gagner le territoire saoudien lui-même (où des attentats ont eu lieu au cours des derniers mois). Selon une information d’une agence yéménite de Sanaa, d »ans un communiqué signé par Cheikh Aziz ben Mahzel al-Soukour au nom des tribus saoudiennes de Yam et Najran, les tribus ont condamné la barbarie de l’Arabie saoudite à l’encontre du Yémen. Elles ont qualifié de « forces d’occupation et d’agression » tous les militaires saoudiens participant au bombardement du peuple yéménite »12.

Un bloggeur saoudien surnommé Mujtahid, affirme qu’en visite en Russie13, le fils du roi Salman, également, ministre de la Défense de l’Arabie saoudite, a supplié le Président russe, Vladimir Poutine, d’intervenir, comme médiateur, pour mettre fin à la guerre, au Yémen14.

Pour l’heure les pourparlers de paix de Genève n’ont rien donné sauf le spectacle une bataille de chaussures15 entre la délégation du gouvernement de fait pro-Houthi et celle de l’ex-gouvernement aux ordres des Saoudiens, et la prise de conscience par certains journaux de la présence affichée de cadres d’Al-Qaïda parmi les alliés de Riyad – puisque Abdel-Wahab Humayqani, financier d’Al-Qaïda financier, inscrit sur la liste noire des terroristes recherchés par les Etats-Unis figure dans la délégation des alliés des Saoudiens16. Mais l’issue des combats sur le terrain pourrait signer l’échec complet de la stratégie de pyromane du régime wahhabite saoudien sur sa frontière méridionale.
 

Frédéric Delorca
29 juin 2015


1 http://www.sabanews.net/fr/news397849.htm
2 http://www.sabanews.net/fr/news397956.htm
3 http://www.sabanews.net/fr/news397956.htm
4 http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/06/11/au-yemen-les-frappes-aeriennes-saoudiennes-endommagent-un-patrimoine-millenaire_4651974_3246.html#VlKX2mPbErLfZpbw.99
5 http://www.sabanews.net/fr/news397941.htm
6 http://www.lorientlejour.com/article/930518/lonu-demande-16-milliard-usd-pour-le-yemen-craint-une-catastrophe-imminente.html
7 http://presstv.ir/Detail/2015/05/29/413324/Ansarullah-Yemen-Aden-saudi-arabia
8 http://www.26sep.net/news_details.php?lng=arabic&sid=113183
9 http://america.aljazeera.com/articles/2015/6/18/yemen-conflict-rips-society-apart.html
10 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/06/15/au-yemen-c-est-une-guerre-contre-les-civils_4654186_3218.html#Dwt827e6HL3PGkB4.99 (article de Benjamin Barthe correspondant à Beyrouth)
11 http://www.sabanews.net/fr/news397849.htm
12 http://www.sabanews.net/fr/news397697.htm
13 http://shabwaahpress.net/news/29273/
14 http://french.irib.ir/info/moyen-orient/item/373202-le-fils-du-roi-saoudien-supplie-poutine-d%E2%80%99intervenir,-pour-mettre-fin-%C3%A0-la-guerre,-au-y%C3%A9men
15 http://news.antiwar.com/2015/06/18/brawl-erupts-as-hadi-delegates-attack-houthis-at-yemen-peace-talks/
16 http://news.antiwar.com/2015/06/18/us-concerned-as-yemeni-govt-sends-al-qaeda-financier-to-peace-talks/

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