Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

Editorient du 4 juillet 2016

L’ATTENTAT D’ISTANBUL SIGNE L’APRES DAE’CH

On vient encore de le constater avec l’assassinat des otages de Dacca au Bangladesh : Dae’ch revendique toujours ses coups de main. Chacun d’eux donne lieu à une médiatisation quasi immédiate par ses propres soins et ceux des rédactions amies comme celle de la télévision qatarie Al-Jazeera, par exemple… Pour le triple attentat-suicide du 28 juin dernier à l’aéroport d’Istanbul (45 victimes), c’est une autre paire de manches ! Si l’attentat n’a toujours pas été revendiqué, les kamikazes ont été identifiés. Leur profil, le mode opératoire et la cible pourraient annoncer l’après Dae’ch

L’attaque (la quatrième) est la plus meurtrière survenue en Turquie depuis le début de l’année. Les autorités turques se sont empressées d’accuser Dae’ch. « Il est apparemment clair que c’est l’affaire de l’Etat islamique », a déclaré vendredi dernier le président Recep Tayyip Erdogan avec un certain soulagement, comme si sa déclaration pouvait faire oublier que les services secrets d’Ankara ont appuyé l’organisation terroriste depuis son émergence à partir de 2006. Dominée par son obsession d’anéantir le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), comme toute espèce d’opposition de gauche, le nouveau sultan d’Ankara s’est promis de faire la peau à Bachar al-Assad. Ainsi ses services secrets – alliés aux factions d’extrême-droite et aux puissantes mafias du pays – ont tout fait et son contraire en matière de soutien aux groupes terroristes engagés en Syrie et en Irak. A ce petit jeu morbide, il n’est pas surprenant qu’ils finiraient par se prendre les pieds dans le tapis… en l’occurrence celui de l’aéroport d’Istanbul !

Si Dae’ch n’a pas revendiqué cet attentat, « c’est justement parce que l’organisation terroriste continue de bénéficier de bases arrières en Turquie, de fournitures d’armes et de mercenaires transitant par ce pays », explique un officier d’un service européen de renseignement ; « Erdogan poursuit à la fois son obsession kurde et ses rêves néo-ottomans qui inquiètent les monarchies pétrolières du Golfe ». Dans le cadre de l’enquête, la police turque a arrêté 24 personnes à Istanbul, dont 15 étrangers, selon l’agence de presse pro-gouvernementale Anadolu. Les autorités ont affirmé que les kamikazes étaient un Ouzbek, un Kirghiz et un Russe.

On le surnomme « Ahmed un bras », à cause du membre supérieur qu’il aurait perdu après son amputation due à une blessure survenue lors de la confection d’une bombe destinée à la préparation d’un attentat. Le Russe Ahmed Tchataev, originaire de Tchétchénie, est présenté comme le « cerveau » de l’attentat de l’aéroport d’Istanbul. A la lecture de sa biographie, ce vétéran de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), passe surtout pour un insaisissable. Tout en ayant obtenu de l’Autriche le statut de réfugié politique en 2003, il serait passé par cinq geôles différentes – en Suède, en Autriche, en Ukraine, en Bulgarie, en Géorgie – avant d’être libéré en 2012 après le changement de donne des élections dans ce pays–.   Sous mandat d’arrêt russe, ces pays ont refusé de le livrer au motif qu’il était menacé de mort en Russie. En janvier 2016, Moscou le soupçonnait de préparer des attaques en Russie et en Europe…

Ce laxisme et le défaut de coopération internationale dans le suivi de terroristes potentiels renvoient aux naïvetés récurrentes de la Cour européenne des droits de l’homme et des différentes instances européennes délivrant des permis d’asile à ces personnes sous prétexte qu’elles pourraient subir de mauvais traitements dans leur pays d’origine. Certes, en matière de droits de l’homme la juste mesure est difficile à trouver. Le débat concerne le point d’équilibre à atteindre entre les droits de l’individu (défendus par la Cour européenne et les justices nationales) et ceux du citoyen, membre d’une communauté dont l’Etat doit assurer la sécurité.

Tel est bien l’héritage de la Convention de Genève de 1951, qui après la seconde guerre mondiale devait assurer la protection des personnes victimes de persécution politique, ethnique ou religieuse. Mais aujourd’hui la probabilité de voir des réfugiés auxquels on accorde l’asile, préparer voire commettre des attentats ou en être complices, n’est plus un cas d’école. Ces débats et leurs conséquences en matière de droit d’asile ne sont pas dénués d’arrière plan idéologique. Relayant complaisamment les sanctions économiques américaines contre la Russie, les pays européens manifestent le même a priori anti-russe en matière de droit d’asile en accueillant à bras ouverts des activistes en provenance du Caucase et des Balkans. Qu’on ne vienne pas ensuite s’étonner de voir ces « réfugiés politiques », comme Ahmed Tchataev, passer à l’acte en Turquie, en Europe ou ailleurs…

Quoiqu’il en soit, l’identité des terroristes de l’attentat d’Istanbul souligne l’importance des filières jihadistes postsoviétiques engagées en Syrie et en Irak. Selon Moscou, près de 7000 ressortissants de l’ex-URSS combattraient au Proche-Orient où l’on appelle ces braves gens les « Tchétchènes », dénomination générique et généralisée par référence aux deux dernières guerres indépendantistes du Caucase musulman. L’usage de la langue russe est un facteur commun à l’ensemble de ces jihadistes et Moscou constitue une plaque tournante entre l’Asie centrale et le théâtre syro-irakien, via la Turquie. Quelque quatre millions d’immigrés – principalement ouzbeks et tadjiks – travaillent dans la capitale russe. A Istanbul, devenu le « hub » aéroportuaire des jihadistes d’Asie centrale, Ahmed Tchataev a sans doute pu recruter ses complices avec beaucoup de facilité.

Si les ex-républiques musulmanes d’URSS demeurent un vivier de recrutement, le jihadisme russe du Caucase se distingue toutefois de celui d’Asie centrale. Les premiers ont rejoint la Syrie et l’Irak faute de débouchés en Tchétchénie et au Daguestan tandis que les seconds fuient la pauvreté et la marginalisation politique dans leur pays d’origine. L’Ouzbékistan, cet Etat policier dont l’un des kamikazes d’Istanbul est originaire, est le plus grand pourvoyeur de jihadistes d’Asie centrale. Les candidats au jihad se rejoignent à Istanbul – sans visa et avec la bienveillante protection des services turcs – avant de rejoindre la Syrie et l’Irak où ils se regroupent par nationalité ou ethnie.

Dans le contexte actuel – après la reconquête de Palmyre, de Fallouja et d’autres revers militaires infligés à Dae’ch, Jabhat al-Nosra et aux autres factions jihadistes -, les « Tchétchènes » font preuve d’un réflexe de survie bien naturel en reprenant leur autonomie opérationnelle. Ils préparent déjà l’après Dae’ch et le repli dans leurs terres d’origine. Les 4000 Ouïghours (Chinois du nord ouest) installés dans la région syrienne de Jisr al-Choghour (gouvernorat d’Idlib) adoptent la même attitude en préparant, d’ores et déjà leur retour avec armes, bagages et familles.

Cette nouvelle donne nous renseigne déjà sur ce que pourrait être l’après Dae’ch et le terrorisme de demain. Après l’éradication annoncée de cette organisation en Syrie et en Irak – qui suivra la reprise d’Alep, de Raqqa et de Mossoul – la totalité des groupes tchétchènes et ouïghours ne sera pas détruite, leurs activistes ne seront pas tous tués ou emprisonnés. Les survivants ouvriront de nouveaux fronts de jihad, non seulement au Xikiang (dans le nord-ouest chinois) et au Caucase, mais lanceront aussi de nouvelles attaques en Russie, en Turquie et en Europe, sans parler des franchisés africains qui poursuivront leurs razzias meurtrières dans la bande sahélo-saharienne, des côtes de Mauritanie à la Corne de l’Afrique…

Sur le plan géopolitique, l’amorce d’une réconciliation entre la Turquie et la Russie constitue une très mauvaise nouvelle pour l’Arabie saoudite qui rêvait de voir se former un puissant axe Riyad-Ankara contre Téhéran. Et voir ainsi copiner Ankara et Moscou n’a pu qu’inciter des jihadistes, financés par l’Arabie saoudite, repasser à l’acte en Turquie. A cet égard, on relèvera le silence pesant de Riyad après l’attentat d’Istanbul… Par conséquent, l’après Dae’ch aurait bel et bien déjà commencé.

Si les jihadistes tchétchènes et ouïghours dessinent déjà les cartes de leurs nouvelles aventures mortifères, on peut estimer, sans prendre beaucoup de risque, qu’ils géreront leurs redéploiements avec l’assistance et les finances des parrains saoudiens et des autres monarchies du Golfe. Ces derniers ne sont pas prêts de renoncer à leur puissant levier de l’islam radical pour sanctuariser l’avenir de leurs dynasties ploutocratiques et celui de leurs comptes en banque…

Reste à savoir combien de temps Washington et ses supplétifs européens, dont Paris, continueront à couvrir cette imposture planétaire.

Richard Labévière
4 juillet 2016

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