Observatoire Géostratégique

numéro 235 / 17 juin 2019

EMMANUEL MACRON, LA MOUCHE DU COCHE IRANIEN…

Beyrouth, 6 juin 2019.

Les dernières commémorations du « Jour-J », que les médias français s’obstinent à nommer « D-Day » (c’est plus chic !), ont été l’occasion de nouveaux échanges entre Donald Trump et les dirigeants européens, notamment à l’égard du dossier nucléaire iranien et de la paix au Proche et Moyen-Orient. Edifiant !

Avant d’y revenir, un mot sur cette étrange commémoration. En effet, on reste confondu par l’absence de Vladimir Poutine à ces cérémonies. Depuis 2014 – date de l’annexion de la Crimée – le président russe, n’est plus invité. Quelque analyse que l’on puisse faire des événements de Crimée, l’Histoire, son héritage et ses leçons n’en demeurent pas moins : durant l’hiver 1942/1943, la bataille de Stalingrad constitue bien le vrai tournant de la Seconde guerre mondiale. Sans l’effort de guerre de l’URSS – qui laissent 27 millions de victimes sur le terrain -, le « Jour-J » aurait certainement connu des lendemains plus funestes.

Mais les actuelles commémorations étant ce qu’elles sont, l’idéologie dominante ne peut que ressasser les poncifs de l’Histoire officielle : « si les Ricains n’étaient pas là, vous seriez tous en Germanie, à parler de je ne sais quoi, à saluer je ne sais qui… » comme chantait Michel Sardou ! Ne parlons pas du général de Gaulle qui refuse de se rendre aux premières commémorations parce qu’il sait mieux que quiconque, que les Etats-Unis avaient préparé un plan secret de « colonisation » de la France. A ce sujet, il est très bénéfique de se reporter au livre définitif de l’historien Eric Branca L’Ami américain1.

Quoiqu’il en soit, le message a le privilège de la clarté : nos seuls libérateurs sont Américains : exit l’URSS, la résistance française, le CNR, Jean Moulin, le général de Gaulle, etc2

QUAND MACRON SINGE TRUMP

Le président de la République a, donc profité de ces drôles de commémorations pour tenter de restaurer une relation privilégiée avec son homologue américain. Son conseiller diplomatique – l’un des chefs de file de l’école « néo-conservatrice » française – Emmanuel Bonne (ancien directeur de cabinet de Jean-Yves Le Drian et ex-ambassadeur de France à Beyrouth notamment), lui avait préparé quelques éléments de langage sur le dossier international qui agite le plus Donald Trump : l’Iran, l’accord sur le dossier nucléaire et la paix au Proche-Orient.

Jusqu’à maintenant les trois « M » – Macron, May et Merkel » restaient attachés à l’accord tel qu’il fut signé à Vienne le 14 juillet 2015 après plus de quinze ans d’âpres négociations. Ensemble, France, Grande Bretagne et Allemagne considéraient ce texte comme « un bon accord », favorable à la sécurité des pays européens, estimant que la dénonciation unilatérale américaine se fondait sur des considérations d’un éloignement outre-Atlantique répondant à d’autres considérations stratégiques, notamment un rapprochement confirmé avec Israël et les pays du Golfe, au premier rang desquels l’Arabie saoudite.

Annonçant une dénonciation – sans condition – de l’accord, devant intervenir 6 mois après son élection du 8 novembre 2016, Donald Trump affirmait qu’il fallait imposer à Téhéran un « nouvel accord », intégrant le programme iranien de missiles balistiques (pourtant non compris dans le texte de 2015 parce que relevant de sa seule défense nationale) et un désengagement iranien de Syrie et d’autres théâtres régionaux (pourtant conformes à des traités historiques de la diplomatie iranienne). En théorie, chaque pays souverain cherche à mettre en oeuvre la diplomatie qu’il entend, aux plus près de ses intérêts.

Verbatim du « Jour-J » 2019 : « je comprends qu’ils (NDLR : le gouvernement iranien) veulent parler, c’est très bien. Nous parlerons, mais une chose est sûre : ils ne peuvent pas avoir l’arme nucléaire et je pense que le président français serait entièrement d’accord avec moi », a commencé par déclarer Donald Trump devant la presse aux côtés d’Emmanuel Macron à Caen, le 6 juin dernier. C’est pourtant exactement ce que stipule l’accord de juillet 2015, précisant que l’Iran conserve tous ses droits afin de développer une industrie nucléaire civile.

Abondant dans le sens de Donald Trump, le président français en rajoute aussitôt : « nous voulons être sûrs qu’ils n’obtiennent pas l’arme nucléaire », précisant toutefois : « nous avions un instrument jusqu’en 2025 », en référence à la dénonciation américaine. Ensuite, Emmanuel Macron abat sa carte majeure, estimant aujourd’hui lui-aussi que l’accord de 2015 ne remplit pas son objectif !!! Dans leur jargon, les diplomates appellent cela un déni, une volte-face, aller à Canossa ou prendre le chemin de Damas…

Emmanuel Bonne en rêvait, Emmanuel Macron l’a fait, lisant une série d’objectifs que la France estime désormais nécessaires d’intégrer au « nouvel accord » voulu par Washington : réduction de l’activité balistique de l’Iran et limitation de son influence régionale ! Traduire : en Syrie, au Liban et au Yémen. C’est dire qu’Emmanuel Macron adopte – deux ans après – les mêmes exigences – exactement les mêmes – telles que formulées par Donald Trump afin de justifier son retrait unilatéral de l’accord de 2015. Quelle est la contre- partie d’un tel cadeau qui avalise une prise de position critiquée deux ans auparavant par un communiqué commun des trois « M » ?

Sans surprise – dès vendredi – Téhéran a rejeté l’idée de nouvelles négociations sur son programme nucléaire alors que Washington vient d’imposer de nouvelles sanctions à l’Iran. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères Abbas Moussavi a déclaré dans un communiqué relayé par la télévision nationale : « dans les circonstances actuelles, discuter de sujets qui ne concernent pas l’accord (…) entraînera davantage de méfiance chez ceux qui restent signataires de l’accord. Les Européens n’ont jusqu’à présent pas respecté leurs engagements et n’ont pas protégé les intérêts de l’Iran après le retrait des Américains ». Par ailleurs Téhéran rappelle par d’autres voies qu’il estime que ses missiles n’ont qu’une fonction défensive et fait valoir que la résolution 2231 du Conseil de sécurité, qui a consacré l’accord de 2015, n’interdit pas un programme balistique et des essais de missiles » à des fins de défense nationale.

Depuis vendredi, c’est-à-dire après les offres d’Emmanuel Macron, Washington impose de nouvelles sanctions à l’Iran, « visant spécifiquement son secteur pétrochimique », a annoncé le département américain du Trésor. Avec ces nouvelles sanctions, les États-Unis ciblent en particulier la Persian Gulf Petrochemical Industries Company (PGPIC) ainsi que la quarantaine d’entités et d’agents commerciaux établis à l’étranger qui dépendent d’elle. Selon les États-Unis, PGPIC et ses filiales représentent 40 % de la capacité de production pétrochimique iranienne et 50 % des exportations du secteur. Washington accuse l’entreprise de fournir un soutien financier au corps des gardiens de la Révolution, l’unité d’élite de l’armée qui supervise les programmes balistiques et d’autres secteurs de la défense du pays.

« DEAL DU SIECLE », IMPOSTURE HISTORIQUE !

Cerise sur le gâteau, Emmanuel Macron ajoute un « quatrième objectif commun » à Paris et Washington (on rêve !) : « la paix dans la région », pour lequel « nous devons ouvrir de nouvelles négociations », et « je pense que les mots prononcés par le président Trump aujourd’hui sont très importants », a conclu Emmanuel Macron. Importants pour quoi ? Nul ne le saura jamais…

La paix ? Parlons-en ! Emmanuel Macron faisait, sans doute, allusion au fameux « deal du siècle », en référence au plan dit « de paix pour le Proche-Orient », préparé par le propre gendre de Donald Trump, Jared Kushner. D’après ce qui a filtré, ce « plan » repose sur trois principaux piliers : 1) Jérusalem devient la capitale du seul « Etat juif » avec l’annexion unilatérale de toutes les colonies en Territoires occupés palestiniens ; 2) annulation du droit au retour des Palestiniens souhaitant revenir chez eux, le projet étant de les implanter définitivement dans leurs différents pays d’accueil : Jordanie, Liban, Syrie, Irak, etc. ; 3) enfin, persuader les pays du Golfe de financer un vaste programme d’infrastructures dans ces différents pays.

L’idée directrice de ce « plan » reprend la vieille idée mort-née de Shimon Pérès qui, durant les années quatre-vingt, brandissait le projet d’un « marché commun proche-oriental » visant à diluer la dimension politique de la revendication palestinienne dans… l’économie. Le résultat est éloquent : aujourd’hui, plus des deux tiers de la population palestinienne vit sous le seuil de pauvreté tel que fixé par les Nations unies. L’ensemble des nappes phréatiques a été détourné par des sociétés israéliennes, les égouts et eaux usées étant systématiquement rejetées dans les territoires palestiniens.

Comme l’ancien ministre israélien, Donald Trump croit qu’on peut acheter à vil prix l’histoire, les souffrances et la conscience d’un peuple. Mike Pompeo, le ministre américain des Affaires étrangères vient d’effectuer une grande tournée dans le monde arabe pour y vendre le plan en question. Chou blanc, même au Maroc (c’est tout dire !), faisant dire aussi à l’intéressé lui-même que le plan était certainement caduc et inapplicable ! Ce papier doit être proposé aux pays arabes le 24 juin prochain à Bahreïn, les Palestiniens ayant, d’ores et déjà refusé (heureusement !) de cautionner une telle bouffonnerie…

Apparemment, Emmanuel Macron et ses brillants conseillers ne sont pas au fait de ces réalités (pourtant connues de toutes les chancelleries) et font preuve d’un certain cynisme (ou de naïveté certaine, ce qui serait pire) lorsqu’ils osent féliciter le président américain pour ses « mots de paix ». Les actes sont légèrement différents : transfert de l’ambassade américaine de la capitale israélienne Tel-Aviv dans la ville occupée de Jérusalem ; reconnaissance inconditionnelle de l’annexion du plateau syrien du Golan ; inscription du corps d’élite iranien des Pasdarans sur la liste américaine des organisations terroristes ; appareillage d’un Groupe aéronaval aux larges des côtes iraniennes ; soutien de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis en train de massacrer la population yéménite.

SOUTIEN PUBLIC AU BREXIT ET AU LEVIATHAN

En définitive, si Emmanuel Macron – conseillé par Emmanuel Bonne – pensait attendrir Donald Trump en lui servant sur un plateau d’argent toutes ses propres exigences iraniennes, afin de le ramener à de meilleurs sentiments « multilatéralistes »… C’est complètement raté !!! En effet et en retour, le président américain a adressé un dernier pied de nez aux Européens et, tout particulièrement à Emmanuel Macron lui-même, en se déclarant farouche partisan du Brexit et des partis qui le réclament ! Il a même annoncé vouloir établir un accord privilégié de libre-échange entre les Etats-Unis et la grande Bretagne, dès que le Brexit serait « enfin finalisé ». Proprement hallucinant dans le cadre d’une telle réunion internationale !

Angela Merkel et Emmanuel Macron, les deux grands champions des « valeurs européennes » ont dû apprécier l’élégance du geste. Ayant multiplié tweets et déclarations verbales, autant d’ingérences dans la vie politique nationale britannique, Donald Trump n’a pas craint une seconde d’instrumentaliser les commémorations du « D-Day » contre l’Union européenne dont la construction a, pourtant été initiée dès le lendemain de la Seconde guerre, afin d’assurer la paix dans la vieille Europe. Mais bon… Trump et l’Histoire, ça fait deux ou plutôt ça ne fait rien… Alors vraiment quel intérêt y-avait-il à, ainsi frotter le dos du président américain dans le sens du poil ? On marche sur la tête, d’autant que le président français s’est déjà fait publiquement humilié par son homologue américain à plusieurs reprises !

Il est vrai que lorsque Emmanuel Macron avait suggéré d’adopter quelques mesures économiques destinées à faire revenir Donald Trump dans l’accord sur le réchauffement climatique, Madame Merkel lui avait aussitôt répondu qu’il n’en était pas question. Berlin veut toujours pouvoir exporter ses voitures outre-Atlantique sans hausse de droits de douane ! On pourrait multiplier les exemples. L’Europe, combien de divisions ? C’est le cas de le dire… et surtout, cessons de nous gargariser encore et encore du « couple » ou du « moteur » franco-allemand. Hubert Védrine, citant François Mitterrand, a raison de dire que celui-ci est mort avec la réunification allemande.

En définitive, il ne fallait pas être grand devin pour prévoir que les reculades honteuses sur le nucléaire iranien n’entameraient en rien la détermination de Donald Trump à piétiner allègrement le droit international, les multilatéralismes politique, économique et juridique. La liste est plutôt éloquente : Palestine, Venezuela, Cuba, Mexique, nucléaire iranien, climat, missiles intermédiaires (FNI), Cour pénale internationale (CPI), etc., etc… Dans ce désastre, Donald Trump présente néanmoins un indéniable avantage : il est le nom et les mains de la mondialisation contemporaine la plus sauvage et la plus dangereuse, d’un monde hobbesien où règne le plus froid des Léviathan : celui de la guerre de tous contre tous.

En jouant la mouche du coche sur le dossier du nucléaire iranien, Emmanuel Macron, son nouveau sherpa Emmanuel Bonne et ses autres conseillers, n’ont visiblement pas encore compris qu’au-delà de relations humaines – qui peuvent se montrer chaleureuses -, le président américain demeure – avant tout – un professionnel de l’immobilier et de la finance pour qui seul le résultat compte, c’est-à-dire faire de l’argent et encore de l’argent… quelles que soient les conséquences pour les peuples et la planète.

Jean de La Fontaine dans Le Coche et la mouche :

Après bien du travail le Coche arrive au haut.

Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :

J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Ca, Messieurs les Chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S’introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires,

Et, partout importuns, devraient être chassés.

On ne perd jamais son temps en lisant et relisant La Fontaine.

 
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Bonne lecture donc, et à la semaine prochaine.

Richard Labévière
10 juin 2019

1 Eric Branca : L’Ami américain – Washington contre de Gaulle 1940 – 1969. Editions Perrin, août 2019.
2 Jacques-Marie Bourget : « Oublions le Front popu, la résistance, le CNR : buvons l’eau de Vichy… », 27 mai 2019 – prochetmoyen-orient.ch, numéro 232.

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