Observatoire Géostratégique

numéro 127 / 22 mai 2017


LE COUP DE GUEULE D’ALAIN CHOUET Je comprends de mes derniers contacts à Paris qu’il n’y a guère de chance de voir les positions françaises évoluer sur les problématiques du terrorisme et du Moyen Orient… Je vous retransmets donc ci-dessous le "coup de gueule" que m’avait inspiré en décembre dernier le "cirque" médiatico-politique parisien autour de la bataille d’Alep. Il est plus que jamais d’actualité.

14/12/2016

La sphère politico-médiatique occidentale – et française en particulier – découvre sur le mode lacrymal que la guerre est atroce…..
Elle l’est d’autant plus quand il s’agit d’une guerre civile au sein d’une société féodale aux pratiques médiévales.
Dans ce type de société, le pouvoir et le prestige se mesurent à la capacité du suzerain de protéger ses vassaux et de nuire aux vassaux des autres pour mieux atteindre leur suzerain.
Et dans ce type de guerre, l’ennemi doit être anéanti, castré physiquement et moralement, détruit dans son essence « jusqu’à la septième génération » (jusqu’au fond des chiottes comme dit élégamment V.P.)
Comme on disait à l’époque : « Ville prise ! Sac et pillage ! Violez et éventrez les femmes, massacrez les enfants qui sont auant de porteurs des vengeances de demain »…. Et comme disait Evtouchenko aux soldats de l’Armée rouge en 1945 : « Il faut violer les femmes de l’ennemi pour tuer à jamais la fierté raciale des Allemands ».

Je n’ai aucun doute sur le fait que dans ce conflit, toutes les parties sans aucune exception – à commencer par l’armée du régime et ses milices alliées – ont commis les pires atrocités. Les Occidentaux oublieront, ils ont la mémoire courte (tiens ? où en sont les lycéennes enlevées par Boko Haram ?). Les locaux se souviendront longtemps….
Je note tout de même au passage que l’OSDH (source unique des médias français…) comptabilise comme « victimes civiles » les miliciens armés de l’opposition qui sont effectivement des civils puisqu’ils ne sont pas militaires… Cela n’excuse évidemment en rien le reste mais est significatif de la façon dont les choses sont rapportées depuis 5 années – (voir le PS de ce mail)

C’est pour ne pas avoir compris la dimension communautaire et féodale de ce conflit que les Occidentaux (Français en tête comme d’habitude) ont fait tous les mauvais choix et pris toutes les mauvaises décisions depuis 2011, en ne faisant qu’aggraver la tragédie humaine de cette guerre.
Il ne s’est jamais agi de « la révolte d’un peuple contre un dictateur » mais de l’exaspération d’une communauté contre une autre. Les Sunnites de Syrie ne demandaient pas la démocratie. Ils voulaient un leader autoritaire qui use de son autorité pour orienter la rente vers eux aux dépens des autres communautés.
C’est bien pourquoi une majorité de la bourgeoisie sunnite a rallié le pouvoir alaouite qui lui a consenti de espaces de prospérité économique en échange de leur renonciation à des droits politiques parfaitement inquantifiables. Et c’est en grande partie ce qui explique la survie du régime.
Je note au passage que le régime organise depuis deux ans un véritable « nettoyage ethnique » du pays par le biais de la redistribution foncière (comme l’avait fait Hafez dans les années 70).
Le régime est en train de redistribuer les biens immobiliers des émigrés (majoritairement des middle-class sunnites qui avaient les moyens de payer les passeurs vers l’Europe) au profit des sunnites les plus pauvres. Ce faisant, il fidélise les démunis sunnites après avoir fidélisé les bourgeois, il interdit pratiquement le retour des middle class sunnites ce qui fait baisser le poids relatif de la majorité sunnite dans le pays au profit des minorités qui voient en lui un rempart communautaire (alaouites, chrétiens, druzes, ismaéliens, chiites, etc).

Poutine, lui, qui sait parfaitement ce qu’est un système féodal puisqu’il en dirige un, a très bien compris tout cela.
Inutile de se fatiguer à combattre Da’esh qui s’est rendu suffisamment haïssable pour que la planète entière, Occidentaux en tête, s’en occupe. C’est leur problème, à eux de le résoudre.
Son objectif est le maintien au pouvoir du plus puissant suzerain local dont il entend bien se faire un vassal et faire un exemple pour que tous les potentats de la région aillent chercher protection à Moscou et faire acte d’allégeance.
Cela passe par l’éradication de tous les opposants au régime de Bashar, qu’ils soient ou pas démocrates (animal devenu rare) et par la déconfiture spectaculaire et médiatisée des Occidentaux pusillanimes et inconstants. Ce n’est pas lui qui a invité Ben Ali, Moubarak, Kadhafi et Bashar sous les ors de la République avant de réclamer leur tête au bout d’une pique….
Plus nos responsables politiques pleurnicheront à la télé, plus cela fera ses affaires et plus sera mis en valeur l’impassible sérieux clinique du redoutable Lavrov.
L’appel désespéré à « la diplomatie humanitaire » signe le désastre d’une diplomatie politique et militaire qui a tout raté. Les larmes et l’indignation hystérique des uns et des autres ne font qu’illustrer cet échec.

Dans cette affaire, notre diplomatie a été pathétiquement inepte. Sa seule excuse est d’avoir mis en oeuvre une politique décidée par un exécutif inculte et démagogue.

Alain Chouet
 
 
SYRIE : CACHEZ CE RAPPORT QUE L’ON NE SAURAIT VOIR ! Michel Annequin. Depuis des mois l’affaire est entendue. Les attaques contre les hôpitaux et les civils syriens sont le fait de l’armée syrienne et de l’aviation russe. Impossible d’échapper à cette vérité qui éclate comme une évidence. Les médias se repaissent d’images et de témoignages accablants. Cette doxa est scellée par des rapports produits par la Commission d’enquête indépendante sur la Syrie créée par l’ONU. Puisqu’elle est «indépendante», la couleur est annoncée. Ce qu’elle affirme sera incontestable.Autrement dit, remettre en cause son travail, revient à mener une campagne de désinformation au profit d’un régime criminel. Pas question donc de donner le moindre crédit à ceux qui contestent la vérité officielle. Leurs interventions et témoignages sont relégués au rang de fake-news ou de propagande. Très pratique lorsqu’on ne veut pas sortir du confort intellectuel qui consiste à mettre les «bons» d’un côté et les «méchants» de l’autre. Attardons-nous donc quelques instants sur un autre rapport, celui produit par l’ONG No War en mars 2017 (http://www.sibialiria.org/wordpress/?p=3326). Personne n’en a parlé. Il mérite pourtant que l’on s’y intéresse car c’est un véritable travail d’analyse et de recherche extrêmement documents. Ses rédacteurs ont repris point par point les arguments et témoignages mis en exergue par la Commission d’enquête indépendante sur la Syrie pour soutenir que l’armée syrienne avait «délibérément attaqué des infrastructures civiles et des hôpitaux», ce qui constitue des crimes de guerre. Notons que les auteurs de ce rapport, sont de farouches partisans de la paix. Pour eux, seule la vérité des faits peut ouvrir la voie au dialogue et à la réconciliation. Selon eux, l’absence d’objectivité du rapport onusien pose un vrai problème. Les informations et témoignages auxquels se réfère la Commission d’enquête pour porter ses accusations contre le pourvoir syrien et son allié russe proviennent exclusivement de l’opposition syrienne. Il ressort de ce travail de contre-enquête que les accusations d’attaques délibérées contre les infrastructures civiles et les hôpitaux ne tiennent plus. No War détaille sur dix-sept pages toutes les contradictions qui mènent à douter du sérieux et de la fiabilité du travail livré par la commission onusienne. Il n’est pas question de reprendre ici dans le détail toutes les anomalies pointées par l’ONG. Le manque de rigueur dans la vérification des informations à dénoncer la destruction délibérée et totale d’hôpitaux sans mentionner que les cibles citées, pas toujours identifiées comme centre de soins, hébergeaient des combattants du groupe al Nusra. Lequel n’a pas hésité à utiliser des boucliers humains tout au long du conflit pour pouvoir utiliser les images de civils morts à son profit. Quant au nombre d’hôpitaux attaqués, la plus grande prudence s’impose. Les réponses des organisations humanitaires et des agences onusiennes montrent que des destructions totales se sont transformées en destructions partielles et que l’annonce de pénuries médicament, notamment à Alep Est, avait été contredite par la découverte d’important stock de médicaments. Il est vraiment dommage que cet autre rapport qui n’est pas estampillé ONU ne soit pas mis dans la balance. Il apporte aussi son lot de vérités.
 
 
INCROYABLE MAIS VRAI ! Jean Daspry. À l’heure des « fake news » (informations « bidon ») dans le domaine de l’information et, surtout, de la désinformation, tout est possible. Les lecteurs avisés du Monde daté du 18 mai 2017 n’en croient pas leurs yeux à la lecture d’une tribune libre pompeusement intitulée : « La France d’Emmanuel Macron doit davantage regarder à l’Est »1. Son signataire n’est pas un illustre inconnu. Il s’agit de l’ancien premier ministre danois (2001-2009) mais aussi, et surtout, ancien secrétaire général de l’OTAN (2009-2014), Anders Fogh Rasmussen. Comme dirait l’autre : de quoi je me mêle ? Le plus jeune président de la République est assez grand pour savoir ce qu’il a à faire dans le domaine extérieur, se fondant sur les intérêts bien compris de la France sans avoir besoin des conseils que lui murmure à l’oreille la petite sirène de Copenhague. Cette tribune heurte, choque le cartésien, le souverainiste (au meilleur sens du terme) que nous sommes par son caractère discourtois et déplacé en termes diplomatiques. Et cela à plus d’un titre. De quel droit cet aimable retraité instruit-il le chef d’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité ? Nul ne le sait. De quel droit s’ingère-t-il dans les affaires intérieures françaises en violation des grands principes posés par la Charte de l’ONU ? Tel un professeur qui tancerait un mauvais élève, notre ex-idiot utile de Washington – son plus grand titre de noblesse sur la scène internationale – demande pêle-mêle à Emmanuel Macron de relancer l’économie française (le président français en était convaincu depuis longtemps) ; de « rester fidèle à sa promesse d’incarner le changement » (diantre !) ; de « réorienter la politique étrangère française » (regarder plus vers l’Est de l’Europe que vers le Sud), rien que ça ; de sanctionner encore plus la Russie pour ses menées en Ukraine (pourquoi ?) ; d’offrir une perspective de rejoindre une union douanière à l’Ukraine (ceci se décide à 27); de « restaurer une stabilité stratégique et indispensable en Europe » (diable !) … Le reste est à l’avenant. Une question est dès lors posée : qui est le dénommé Anders Fogh Rasmussen et de quelle mission universelle est-il chargé pour se permettre de tels écarts qui frisent, de notre modeste point de vue, l’incident diplomatique ? Même le très imprévisible président des États-Unis s’est contenté du traditionnel message de félicitations à l’endroit d’Emmanuel Macron, soulignant l’intérêt qu’il aurait à travailler avec lui sans aller au-delà, laissant le temps au chef de l’État de mettre en place ses équipes et de peaufiner sa doctrine. Avant de produire son madrigal, ce sinistre danois aurait gagné à méditer quelques adages populaires qui trouvent toute leur pertinence dans les relations diplomatiques. Nous n’en retiendrons que deux. Avant de balayer devant chez les autres, on devrait balayer devant sa porte. Chacun chez soi et les vaches seront bien gardées. Sans parler d’une fameuse réplique que l’on doit à Michel Audiard dans le film Les Tontons flingueurs : « Les cons, ça ose tout ! C’est même à ça qu’on les reconnait ». Les temps changent. Pour plagier François Fillon, on pourrait dire : imagine-t-on un seul instant le secrétaire général de l’Alliance atlantique « tancer » le général de Gaulle ? En dernière analyse, le grand quotidien de l’intelligentsia parisienne se serait grandi en refusant de publier pareil torchon dans ses colonnes. Le Monde – le quotidien mais aussi la planète – n’est plus ce qu’il était. Incroyable mais vrai pourrait être la morale de cette mauvaise fable médiatico-stratégique.

1 Anders Fogh Rasmussen, La France d’Emmanuel Macron doit regarder vers l’Est, Le Monde, 18 mai 2017, p. 25.
 
 
LA BALLADE DES JOURNALISTES GRINCHEUX2. Guillaume Berlat. La vérité d’un jour n’est pas celle de toujours. Hier porté au pinacle par tous les médias qui en avaient fait leur candidat favori pour faire barrage à Marine Le Pen et à ses projets liberticides en matière de liberté d’expression, aujourd’hui le président de la République, Emmanuel Macron est voué aux gémonies par les mêmes folliculaires qui l’accusent de porter atteinte à une liberté fondamentale, la liberté d’informer, ni plus, ni moins. Le régime d’Emmanuel Macron aurait-il évolué, en moins d’une semaine, en dictature nord-coréenne en bâillonnant la liberté de la presse ? De quoi s’agit-il ? Le candidat Emmanuel Macron était, semble-t-il, déjà accusé pendant sa campagne électorale de prendre tout le recul nécessaire avec les médias, de développer une méfiance incurable à leur égard, estimant, ni plus, ni moins que les médias, c’est le système. Et que le système, il faut s’en affranchir3. Quant au président Macron, il aurait franchi le Rubicon ! Comment ? En transgressant les codes : prendre le contre-pied de François Hollande en matière de communication ; limiter sa communication et celle des membres de son gouvernement au strict nécessaire ; refuser les off ; manifester une certaine distance avec les journalistes politiques ; ne pas céder à un excès de transparence… En un mot, ne pas se prêter aux quatre volontés des folliculaires. La goutte qui a fait déborder le vase est la décision de limiter le nombre des journalistes l’accompagnant au Mali (les « embedded ») en demandant que les rédactions choisissent parmi leurs ouailles les experts des questions de défense et de lutte contre le terrorisme au détriment des généralistes. Cela fait du bruit dans le Landerneau médiatique, ce théâtre des privilèges et des humiliations. Une sorte de crime de lèse-médias. C’est tout d’abord un collectif de journalistes couvrant un large spectre de l’échiquier politique (d’Alexis Brézet du Figaro à Edwy Plenel de Médiapart) qui crie au loup dans une lettre ouverte publiée par le Figaro au président de la République royalement intitulée : « Monsieur le président, il n’appartient pas à l’Élysée de choisir les journalistes » qui accuse Emmanuel Macron « d’ajouter à la confusion entre communication et journalisme et de nuire à la démocratie »4. On en tombe à la renverse. C’est à mourir de rire pour des journalistes qui se prétendent indépendants. C’est ensuite au très moralisateur devant l’éternel, à savoir le quotidien Le Monde de porter le charge contre l’affreux chef de l’État qui a le toupet de bousculer les habitudes5. C’est également à mourir de rire pour des journaleux qui vantaient, il y a quelques jours encore, le réformisme du futur président. Cet épisode pseudo-comique soulève une série de questions embarrassantes que les médias « mainstream » évitent soigneusement de poser en lançant leurs philippiques contre Emmanuel Macron dont il ne nous appartient pas ici d’être les avocats mais tout simplement d’en revenir à l’essentiel ? Comment imaginer un seul instant que nos journaleux drogués aux fameux éléments de langage (EDL pour les fins connaisseurs) ; aux briefings en « off » réservés aux idiots utiles ; aux invitations dans les restaurants chics de la capitale, aux voyages dans les aéronefs de la République aux frais de la Princesse puissent être désormais traités tels de vulgaires manants et de pauvres gueux ? Comment imaginer un seul instant que ces grands intellectuels que sont la plupart de nos journalistes, de nos perroquets à carte de presse ne soient pas en mesure de réfléchir par eux-mêmes aux grands défis du monde à l’ère du numérique et de la surinformation sans que les politiques ne leur tiennent la main ? Comment imaginer un seul instant que le nouveau président de la République, instruit par les mésaventures médiatiques de François Hollande, n’ait pas voulu en tirer les conséquences pour se protéger au maximum des dérives de la médiacratie ambiante et pour agir avec discrétion et efficacité ? Décidemment, le sketch de Coluche sur les journalistes reste d’une actualité criante6. Que retenir de cette tempête dans un dé à coudre ? En plagiant une chanson populaire de notre jeunesse, on pourrait parler de la ballade des journalistes grincheux.

2 La ballade des gens heureux, chanson de Gérard Lenormand, 1975.
3 Zineb Dryef/Laurent Telo, La superproduction Emmanuel Macron, M. Le Magazine du Monde, 20 mai 2017, pp. 43-47.
4 Collectif de journalistes, « Monsieur le président, il n’appartient pas à l’Élysée de choisir les journalistes », www.LeFigaro.fr , 18 mai 2017.
5 Alexis Delcambre, Tensions entre la presse et l’Élysée, Le Monde, 20 mai 2017, p. 7.
6 Guillaume Berlat, Des dérives de la com’ : merci Coluche !, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 décembre 2016.

 

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