Observatoire Géostratégique

numéro 165 / 12 février 2018


DEFENSE : AJUSTEMENTS BUDGETAIRES ENFIN ! Richard Labévière. La démission estivale du CEMA – le général Pierre de Villiers – aura au moins servi à quelque chose : améliorer le quotidien de nos soldats, boucher les trous en effectifs et matériels, combler des retards criants de livraisons d’équipements et mieux prendre en cause les cyber-menaces. Autant d’ajustements destinés à rétablir le lien de confiance minimal entre les président de la République, le pays et nos armées.

Il est vrai que l’effort consenti est significatif, même s’il repousse les principaux engagements après le quinquennat que ce soit en dotation budgétaire, en augmentation des effectifs ou en livraison de matériels. En prévoyant une révision en 2021, les engagements inscrits dans la LPM (Loi de programmation militaire) – 2019 – 2025 – se conjuguent déjà au conditionnel, les « petits voleurs de Bercy » n’ayant pas dit leur dernier mot.

Cela dit, la LPM, présentée jeudi dernier en conseil des ministres, pour la période 2019 – 2025, débloque 295 milliards d’euros. Pour 2018, le budget de nos armées se monte à 34,2 milliards et devrait bénéficier d’une hausse annuelle de 1,7 milliard d’euros jusqu’en 2022. Ensuite, des ajustements de 3 milliards sont prévus selon les modalités d’une révision de la LPM fixée à l’horizon 2021. Et la loi affiche l’objectif réclamé par l’OTAN – rappelé par le Président – d’atteindre les 2% du PIB consacrés à l’effort de défense en… 2025.

Lorsque l’on compare ces ajustements aux dernières augmentations des budgets de défense américains, chinois et russes, on se dit que cette mise à niveau française n’est pas du luxe. Et qu’on ne vienne pas prendre exemple sur nos « amis » britanniques en plein traumatisme post-Brexit qui continuent à décrocher pour s’en remettre de plus en plus aux Américains et aux industries américaines de défense : America First !

Par conséquent et pour une fois, on peut se féliciter et adresser un satisfecit à Florence Parly. La nouvelle LPM veut, d’abord envoyer un message clair en améliorant le sort des quelques 200 000 militaires français ! Cela dit, c’est tout de même la moindre des choses d’assurer des conditions de vie quotidienne décente, sinon attractive aux jeunes gens qu’on envoie au feu.

Globalement, la ministre de la Défense ne touche pas aux formats d’armées (terre, air, mer) définis par l’ancienne LPM, ni en nombre d’hommes, ni en catégorie de matériels : blindés, avions de chasse, frégates. La LPM consacre toutefois une légère remontée des effectifs pour les porter à 275 000 soldats et civils en 2025, contre 268 000 aujourd’hui. Au total, 6000 créations de postes sont envisagées, dont la moitié au cours du quinquennat, notamment pour renforcer les effectifs du renseignement (1500 postes), de la cyberdéfense (1500 postes), de la surveillance des sites sensibles (750 postes) et du soutien à l’exportation (750 postes).

Du côté de la Marine nationale, la livraison des quatre premiers sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) Barracuda – qui a déjà trois ans de retard – est annoncée d’ici à 2025, ainsi que celles des trois dernières frégates multi-missions (FREMM) et deux des premières frégates intermédiaires (FTI). Enfin, cette dernière LPM débloque le lancement des premières études pour la conception d’un porte-avions de nouvelle génération destiné à remplacer le Charles-de-Gaulle devant prendre sa retraite en 2038.

On parle bien – ici – de « remplacement » et non du deuxième porte-avions (PA-2), nécessaire afin d’assurer la permanence à la mer de notre Groupe aéronaval ! La question n’st toujours pas tranchée. Et en cette matière, il est faux – du moins approximatif donc inapproprié – d’avancer le seul argument du coût, sans tenir compte des retombées induites en matière de recherche, d’emplois et sous-traitance. Il suffit de rappeler que sans le Charles-de-Gaulle, la France n’aurait, tout simplement plus de filière aérospatiale !

Le coût du PA-2 – soit une enveloppe pouvant varier de 4 à 2 milliards d’euros – équivaut aux pertes, pillages et dommages causés chaque année aux 11 millions de kilomètres carrés de l’espace maritime français… On ne le répétera jamais assez : faudrait-il aussi en faire quelque chose !

En définitive, cette nouvelle LPM fixe un bon cap sans toutefois définir une feuille de route stratégique de long terme, une ambition, un grand dessein… Elle permet les ajustements nécessaires pour que la France continue à tenir son rang dans le monde. Lors des révisions annoncées en 2021, on verra si Bercy n’est pas repassé derrière le rideau avec ses grands ciseaux… Madame la ministre, encore un effort… notamment pour doter notre pays d’une réelle stratégique maritime et navale.
 
 
ANGELA MERKEL : EINE FRAU IN BERLIN – Guillaume Berlat. La montagne aurait-elle accouchée d’une souris ? Telle est la question que l’on peut légitimement se poser le 8 février 2018, jour béni où après des semaines de grisaille et plus de quatre mois d’incertitude, les négociateurs des deux camps (CDU/CSU et SPD) ont enfin accouché d’un contrat de coalition : une « GroKo » (grande coalition en français) en Allemagne, faute de mieux, pourrait-on dire1. Reste encore une dernière étape à franchir, le feu vert des adhérents du parti socialiste. Le moins que l’on puisse dire est que l’accouchement a eu lieu au forceps, ce qui n’a pas été le cas au cours des trois derniers mandats d’Angela Merkel. La chancelière n’était pas coutumière de tels marchandages de tapis2. Mais, les temps changent : l’usure normale du pouvoir, sa politique d’accueil des migrants louée hier qui se retourne aujourd’hui contre elle, l’inexorable montée en puissance de l’extrême-droite, impensable il y a quelques années encore malgré une situation économique florissante, un taux de chômage peu élevé, un commerce extérieur excédentaire à faire pâlir Jupiter… La politique n’est décidemment pas une science exacte. Quelles leçons préliminaires peut-on tirer à ce stade de cet incroyable feuilleton à rebondissements ? Nous limiterons notre propos à trois remarques de bon sens qui se situent à trois niveaux différents d’analyse : l’interne à l’Allemagne, la relation franco-allemande et la construction européenne.

Un horizon dégagé pour la chancelière ?

Tout a été dit sur la « coalition des perdants ». Désormais, Angela Merkel peut aller de l’avant dans la formation d’un gouvernement, bridée qu’elle était depuis les élections législatives du 24 septembre 2017 par les exigences contradictoires de son parti (CDU/CSU, 33% des voix) et de son opposant (SPD, 20,5% des voix) conduit par l’ancien président du parlement européen, Martin Schultz, lui-même contesté par sa base (les jeunes socialistes ou « Juso »). L’essentiel pour Angela Merkel, c’est de continuer à diriger son pays et surtout d’éviter à tout prix de nouvelles élections ou un gouvernement minoritaire qui risqueraient d’ouvrir une période d’instabilité dans un pays qui aime la continuité et les gouvernements solides. Mais pour y parvenir, la chancelière, affaiblie, a été contrainte de concéder plus qu’elle ne l’envisageait au départ. Au sein de son propre parti, Angela Merkel a dû satisfaire les appétits à sa droite en cédant un super ministère à Horst Seehofer, chef de la très conservatrice CSU bavaroise et ministre-président de la Bavière. La CSU régnera non seulement sur l’intérieur, mais aussi sur la « Heimat », une sorte de ministère de l’Identité nationale. Une étiquette qui va faire grincer les dents à gauche, tant le mot « Heimat » est lourdement chargé en Allemagne3. Tout au long de la crise des réfugiés, Horst Seehofer a mené la vie dure à la chancelière, critiquant sans répit sa décision de laisser entrer en Allemagne ces centaines de milliers de migrants. Partisan d’un plafonnement du nombre des réfugiés, Horst Seehofer s’est fait le porte-parole de tous ceux que ces arrivées massives inquiètent. Avec la montée de l’AFD, la CSU ne cesse de réclamer à Angela Merkel de serrer les rangs sur sa droite pour éviter les dérives vers l’extrême droite. Quant au SPD, il empoche trois ministères importants, le Travail et les Affaires sociales, les Finances (département tenu d’une main de fer ces dernières années par Wolfgang Schäuble) et les Affaires étrangères. N’oublions pas qu’en Allemagne, à la différence du système présidentiel de la Ve République, le parlement joue un rôle incontournable dans la vie politique allemande. Il lui faudra tenir compte de la présence de 90 députés de l’AFD qui entendent faire leur voix spécifique, pour la première fois au sein du Bundestag.

Un horizon dégagé pour le couple franco-allemand ?

Emmanuel Macron, qui avait fondé de grands espoirs dans une relance du couple franco-allemand dès sa prise de fonctions, a dû patienter tout en incitant Angela Merkel au compromis avec son homologue socialiste, partisan affiché d’une relance de la construction européenne. Désormais, il dispose d’une interlocutrice installée à la chancellerie jusqu’à la fin de son propre mandat et peut envisager de lancer des projets communs de long terme. Le premier auquel on songe est celui de la révision du traité franco-allemand, dit traité de l’Élysée dont on célèbre cette année le 55ème anniversaire. À Paris, on envisage de le toiletter. Mais, comment le relancer, d’une manière générale, dans un contexte international entièrement différent ? Comment le relancer dans des domaines spécifiques : Europe, défense4, politique monétaire, énergie, numérique, politique migratoire… ? Chacun des deux partenaires envisage-t-il de faire cavalier seul, de jouer en apparence le moteur de l’entente, de redonner réellement vigueur à un vieux couple usé ? Les semaines à venir vont être décisives. La présence de Martin Schultz, francophone et francophile, à la tête de l’Auswärtiges Amt (ministère allemand des Affaires étrangères), qui abandonne la présidence du SPD, constitue un signe encourageant5. Reste désormais à transformer l’essai, sachant que plus encore dans la diplomatie, le diable se cache dans les détails et que la chancelière n’aura pas les coudées aussi franches que lors de son dernier mandat. Sur quelles bases sera recherché le plus petit dénominateur commun, à défaut du plus grand dénominateur commun ? Se concentrera-t-on sur quelques secteurs ou embrassera-t-on un spectre plus large ?

Un horizon dégagé pour l’Union européenne ?

Sur l’Europe, Martin Schultz s’est félicité que le compromis trouvé avec la chancelière signe la « fin du diktat de l’austérité ». Même si sur la substance il ne constitue pas une véritable rupture avec la politique du gouvernement Merkel III, il enregistre une inflexion dans les termes. En effet, le contrat de coalition commence par un chapitre intitulé : « Un sursaut pour l’Europe » qui envisage un « budget d’investissement pour la zone euro ». Toutes choses qui devraient plaire à Paris et servir le cas échéant de dénominateur commun à une plate-forme franco-allemande de relance d’un projet européen moribond6. Reste désormais à savoir quels sont les volets du discours de refondation de l’Europe prononcé à la Sorbonne par Emmanuel Macron le 26 septembre 20177 qui trouveront un écho favorable et ceux qui seront rejetés par Berlin ? Reste désormais à savoir ce que les Européens – si tant est qu’il s’agisse d’un bloc monolithique, ce qui reste à démontrer tant le fossé s’est creusé au fil du temps entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest – attendent, espèrent du nouveau gouvernement de Berlin et du couple franco-allemand8. Simple hasard de calendrier ou coïncidence fâcheuse, le jour de l’accord sur la constitution de la coalition à Berlin, Emmanuel Macron essuie un sérieux revers à Strasbourg. En effet, le parlement européen rejette l’idée de faire élire une trentaine de ses membres sur des listes paneuropéennes comme le proposait Paris9. Jupiter apprend à ses dépens que dans la sphère européenne, une idée avancée – si brillante soit-elle – n’est pas toujours une idée acceptée. Heureusement la méthode du bon docteur Coué fonctionne à plein. L’Élysée a réagi à cette défaite parlementaire en considérant que « l’idée progresse » et que la bataille n’est pas terminée. « La France continuera à défendre cette idée dans les mois à venir, car elle contribuerait à renforcer la démocratie européenne en créant un débat sur les enjeux européens, et non strictement nationaux, lors des élections européennes » selon un communiqué de la présidence de la République. Emmanuel Macron ne renonce pas à créer un « nouvel élan démocratique en Europe » à travers les « consultations citoyennes » qui seront lancées en avril 2018 pour préparer le scrutin européen. Plus d’une dizaine de pays européens ont d’ores et déjà adhéré à ce système. Si nous avons bien compris, tout va très bien madame la marquise !

Reste désormais à savoir comment Emmanuel Macron, notre chantre du « enmême tantisme », du deux avis contraires en même temps, envisage-t-il de mettre en œuvre avec l’Allemagne sa politique de transformation de la relation franco-allemande au service de la construction européenne dans un contexte de fort déficit commercial, de critiques de sa politique de dépenses par la Cour des comptes et de forte poussée de l’AFD au Bundestag… La polyphonie du « en même temps » démontre au fil des jours ses limites intrinsèques. Les Allemands apprécieront une parole claire et précise de ce que l’on qualifie Outre-Rhin de « Grande Nation », avec une légère pointe d’ironie pour une France donneuse de leçons. « La complexité appelle la stratégie. II n’y a que la stratégie pour s’avancer dans l’incertain et l’aléatoire […] (elle) est l’art d’utiliser les informations qui surviennent dans l’action, de les intégrer, de formuler soudain des schémas d’action et d’être apte à rassembler le maximum de certitudes pour affronter l’incertain » (Edgar Morin, Science avec conscience). C’est tout l’enjeu des prochaines semaines qui attend notre président jupitérien dans son dialogue avec Angela Merkel, eine Frau in Berlin…
 
 
LE PROCESSUS DE PAIX POUR LA SYRIE SABOTE – Michel Annequin. Les petits calculs et les arrière-pensées ont mis à mal les espoirs de paix en Syrie alors qu’on était à bout touchant. Tout a été mis en œuvre pour que le Congrès du dialogue national syrien organisé fin janvier à Sotchi soit un échec. L’Histoire se rappellera que les États-Unis et leurs alliés ont saboté un processus prometteur. Pour la première fois, l’entier de la société syrienne se trouvait représenté. Les bonnes volontés étaient à l’unisson pour jeter les bases d’une nouvelle constitution. La vraie démocratie en marche, en somme. Mais voilà, le succès de cette initiative Russe risquait d’obérer les plans des Américains et des Européens qui ne veulent pas de cette Syrie-là. Elle échapperait à leur contrôle et ne servirait pas leurs intérêts. S’ils exigent le départ de Bachar al-Assad c‘est bien pour placer des femmes et des hommes qui leur sont redevables. Tout le monde sait que les représentants de l’opposition extérieure sont des pantins rémunérés pour jouer les agitateurs. Contrairement à la propagande relayée par la plupart des médias, la Russie n’a pas joué les pousses au crime dans l’affaire syrienne. Au contraire, elle s’est employée à dresser des passerelles entre chaque camp. Admettre cette vérité est impossible. Cela casserait le scénario d’un retour à la guerre froide que vendent les responsables politiques Occidentaux à leurs opinions publiques. Pourtant, c’est la vérité. Moscou n’a eu de cesse de donner des gages de bonne volonté en créant des zones de désescalade et en ouvrant des couloirs humanitaires. Ses diplomates ne se sont pas économisés. Aujourd’hui, ils sont montrés du doigt. Ils auraient manœuvré pour court-circuiter la médiation onusienne. De telles accusations portées par ceux-là mêmes qui ont saboté le processus de Genève sont indécentes. C’est à leur cynisme froid qu’on doit la reprise des violences en Syrie. Moscou a soutenu avec constance les efforts de Staffan de Mistura le médiateur de l’ONU, répétant que ses propres actions ne visaient qu’à redonner de la vigueur au processus mené à Genève. Moscou veut gagner la paix mais aucune des grandes puissances rivales ne veut voir le chef du Kremlin remporter ce trophée.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. ROYAL DÉGAGE ! Jean Daspry. Plus on en a, plus on en veut ! Cette maxime s’applique à la perfection à celle qui cultive la profession d’ex, à savoir Ségolène Royal. Ex-compagne de l’ex-président de la République ; ex-ministre de l’environnement, ex-présidente de la région Poitou-Charentes, ex-candidate malheureuse à l’élection présidentielle de 2007, ex-ministre de l’écologie… aujourd’hui simplement ambassadrice thématique chargée des négociations internationales pour les pôles arctique et Antarctique rattachée au modeste Quai des brumes10.

Selon les informations que nous distille habilement le quotidien du soir Le Monde, la madone de l’environnement aurait quelques états d’âme11. En dépit de toutes les responsabilités annexes qui lui incombent et qui la conduisent aux quatre coins de la planète (sommet mondiale de l’énergie aux Émirats arabes unis ; rencontres Artic Frontiers en Norvège ; observatrice au Conseil de l’Antarctique ; voyage en Russie dans le cadre d’une visite de tous les pays du cercle arctique ; envoyée spéciale pour la mise en oeuvre de l’Alliance solaire internationale ou ASI…), elle estime être sous-employée. Elle se verrait bien à la tête d’un grand ministère régalien, le Quai d’Orsay irait comme un gant à cette universaliste de la cause écologique (Cf. son entretien avec Paris Match : « je ne dis pas plus jamais ! Mais ça dépend où »). Après les lambris dorés et les parquets vernis de l’hôtel de Roquelaure du prestigieux boulevard Saint-Germain, notre miss écologie trouve un peu chiche les locaux du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) sis modestement rue de la Convention dans les anciens locaux de l’Imprimerie nationale. De plus, ses méthodes de travail n’ont pas été au goût de l’adjoint de son prédécesseur (Michel Rocard), Laurent Mayet qui a préféré aller voir ailleurs, auprès de Serge Ségura, ambassadeur thématique pour les Océans. Par ailleurs, elle préparer le baptême de sa nouvelle association « Désir d’avenir »…, nom prédestiné pour une personnalité représentant le passé. Rappelons que les dernières années constituent l’histoire d’une ambition contrariée. Elle est écartée du poste de secrétaire général de l’ONU, puis de directrice générale du PNUD12. Mais, elle a la chance de ne pas retourner dans son corps d’origine. Elle bénéficie d’un lot de consolation par la grâce à notre jupitérien président de la République. Voici, à l’été 2017, notre madone de l’écologie érigée en icône des deux pôles, en réconciliatrice des contraires. Excellente reconversion même si Ségolène Royal, la « Dame des neiges » doit abandonner l’appellation prestigieuse de « ministre » pour celle moins ronflante « d’ambassadrice ». Mais que ne ferait-on pas pour ne pas disparaître définitivement des écrans radar du cirque politico-médiatique ? « Trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées » comme l’aurait si bien chanté en son temps le regretté Georges Brassens ! Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes… de la diplomatie climatique, dans le cas d’espèce13. Mais, c’est mal connaître notre enquiquineuse patentée !

Si l’on veut bien gratter le vernis des commentaires germanopratins, l’affaire de cette nomination se trouve au cœur du débat sur la moralisation de la vie publique14. Précisons dès le départ que cette désignation n’a rien d’illégale. Comme les postes de préfets, d’ambassadeurs et de directeurs d’administration centrale, le poste d’ambassadeur thématique qu’occupe Ségolène Royal fait partie des postes dits « à la discrétion du gouvernement ». Le chef de l’État peut y nommer qui bon lui semble mais aussi le révoquer selon son bon vouloir. Ce que l’on appelle le fait du prince. Revenons un instant à la déontologie, à l’éthique, à la morale dont notre plus jeune président de la République brandit en étendard de sa République en marche. Ségolène Royal a le titre d’ambassadrice thématique que les anglo-saxons qualifient d’ambassadeurs « at large ». L’intéressée, basée à Paris, n’est accréditée ni auprès d’un État, ni d’une organisation internationale. Sa mission peut être soi géographique (Caraïbes, Océanie, Océan indien…) soit transversale (mines antipersonnel, sports, criminalité organisée…). On compte environ une vingtaine d’ambassadeurs thématiques gérés par le ministère des Affaires étrangères. L’objectif recherché est double : soit « occuper » des diplomates en instance d’affectation en évitant de les rémunérer à ne rien faire, soit donner une visibilité plus grande à une problématique spécifique. De facto, le poste qu’elle occupe devrait l’être par un diplomate actuellement sur l’étagère, payé à ne rien faire. De la bonne utilisation des deniers publics. Hormis, ses jérémiades continues, Ségolène Royal n’a de cesse que d’empiéter sur les dossiers de son successeur, Nicolas Hulot, en prenant le contre-pied de ses propositions et en le critiquant constamment15. Notre madone de l’écologie bobo ne fait ni dans l’élégance, ni dans le tact.

Au nom de la morale publique dont on semble faire grand cas de nos jours, il serait grand temps, pour le téméraire Jupiter, de mettre le holà à ce nouveau scandale … royal dans le cas de figure. Pour reprendre un des slogans du début de la révolution tunisienne, les citoyens français pourraient clamer haut et fort « Royal dégage ! ».
 
 
ÉTATS-UNIS : FLIC OU VOYOU ? Jean Daspry. « Dans les assemblées du gouvernement, nous devons donc nous garder de toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée, exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et persistera. Nous ne devons jamais laisser le poids de cette combinaison mettre en danger nos libertés et nos processus démocratiques. Nous ne devrions jamais rien prendre pour argent comptant. Seule une communauté de citoyens prompts à la réaction et bien informés pourra imposer un véritable entrelacement de l’énorme machinerie industrielle et militaire de la défense avec nos méthodes et nos buts pacifiques, de telle sorte que sécurité et liberté puissent prospérer ensemble ». Qui s’exprime ainsi ? Un complotiste ou un hurluberlu ? Certainement pas, mais une personnalité de premier plan qui ne passe pas pour un plaisantin. Il s’agit du président sortant, le républicain Dwight Eisenhower, qui prononce un dernier discours à la nation américaine avant l’assermentation de son successeur, le démocrate John F. Kennedy le 17 janvier 1961. Il est important de garder à l’esprit cette réflexion au moment où les États-Unis envisagent de développer un programme nucléaire tactique inédit16 à la lumière de leur approche des relations internationales depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. D’un lourd passé (passif) avec l’arme nucléaire envisagée comme une arme de non-emploi, nous passons tout à fait naturellement à un futur problématique marquée par l’hypothèse de cette arme considérée comme arme d’emploi !

UN LOURD PASSÉ (IF) : UNE ARME DE NON-EMPLOI

L’Amérique est passée de la menace soviétique jusqu’au tournant du siècle à celle de l’axe du mal et des États voyous.

La menace soviétique. Si durant toute la période de la guerre froide, les Soviétiques n’ont pas été des anges, nous aurions tort de penser que les Américains l’ont été. Il n’y avait pas d’un côté les anges américains et les diables soviétiques. La fameuse « guerre des étoiles », qui a contribué à l’effondrement de l’URSS, a aussi enrichi toutes sortes de lobbies utiles pour financer les campagnes présidentielles américaines très onéreuses. Depuis cette époque au moins, le pays à la « destinée manifeste » a toujours besoin d’un référent, d’un ennemi désigné à la vindicte publique qui justifie un militarisme de bon aloi et qui satisfasse les désirs du lobby militaro-industriel qui fait la pluie et le beau temps Outre-Atlantique. Dans l’hypothèse où la menace se réduisait, on trouvait toujours un nouvel argument pour mettre au point de nouvelles armes de plus en plus sophistiquées, dangereuses et coûteuses. Si l’objectif avoué de l’Alliance atlantique (OTAN) était d’organiser la sécurité collective de ses pays membres sous la bannière étoilé (Cf. son fameux article 5 qui établit que toute attaque contre un membre est considérée comme une attaque contre le groupe), il s’accompagnait d’un autre moins avouable. Il a pour nom l’interopérabilité. Il a pour objectif que les Alliés (expression consacrée) utilisent les mêmes procédures et les mêmes matériels –américains, il va sans dire – durant les entraînements, voire en cas de conflits. On voit l’intérêt qui s’attache à décréter un niveau élevé de menace pour justifier d’acquérir un suréquipement militaire américain dont la rente alimente les poches déjà bien garnies du lobby des armes, voire celui du pétrole lorsqu’il s’agit de mettre bon ordre dans un pays nanti en hydrocarbures. La doctrine nucléaire repose sur la dissuasion et non sur l’emploi en premier.

L’axe du mal et les états voyous. La plus mauvaise nouvelle qu’apporte Moscou à l’Amérique est l’effondrement de l’URSS au début des années 1990, et par voie de conséquence, la disparition de la principale menace à la sécurité des États-Unis et la justification à des programmes d’armements dispendieux. Comment trouver, voir créer artificiellement, un nouvel ennemi justifiant la définition d’une nouvelle stratégie militaire porteuse de nouveaux matériels militaires ? La première guerre du Golfe en 1991 permet d’exporter la démocratie à la pointe de la baïonnette pour établir un « Grand Moyen-Orient » démocratique et laïc. Le 11 septembre 2001 constitue la « divine surprise » qui débouche sur la guerre globale contre le terrorisme en Afghanistan17 et dans la foulée la guerre contre Saddam Hussein pour le punir de son appui à Al-Qaïda (jamais établi) et de la possession d’armes de destruction massive (jamais trouvées). Sous prétexte de lutter contre le terrorisme, Washington pratique les « assassinats ciblés » aux quatre coins de la planète au moyen de drones et autres joujoux onéreux qui font les délices du lobby militaro-industriel. Mais, tout ceci n’est que menu fretin, l’EEIL est défait en Irak et en Syrie sous le poids des bombes larguées en quantités industrielles sur ces deux pays. Cela ne peut pas faire de mal. Mais, le Pentagone et autres plaisantins ne sauraient se contenter de cette valetaille. Il lui faut du lourd, du sérieux. C’est désormais chose faite en ce début d’année 2018. Le lobby militaro-industriel respire de nouveau… les amoureux de paix se font des cheveux blancs à voir ressurgir dans le paysage stratégique les pyromanes en cols blancs.

UN FUTUR PROBLÉMATIQUE : UNE ARME D’EMPLOI

La nouvelle stratégie américaine, en particulier dans le domaine nucléaire n’est-elle pas source d’une nouvelle instabilité ?

La nouvelle stratégie. Les États-Unis veulent instaurer une nouvelle stratégie nucléaire pour dissuader l’adversaire d’avancer sur les champs de bataille qui menacent directement les alliés de l’Amérique18. L’arme nucléaire est désormais envisagée comme arme d’emploi. Avec la fin de la guerre froide, nous crûmes que la question atomique s’était déplacée des superpuissances vers les puissances moyennes « proliférantes », telles que le Pakistan, l’Iran ou la Corée du Nord. En Europe, nous avions été rassurés par la signature, en 1987, entre Moscou et Washington, du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), qui organisait le démantèlement, sur notre continent, de leurs missiles à charges nucléaires ayant une portée entre 500 et 5500 km. Il s’inscrivait dans un mouvement général de désarmement atomique, où les négociations Start (réduction des armes stratégiques de portée intercontinentale) des années 1990 reprenaient les Salt des années 1970, se poursuivaient sur la signature du Traité START19. Mais, le monde des bisounours, c’est fini ! Coup sur coup, l’exécutif américain complète sa « stratégie de défense nationale » (jugée trop laxiste) qui s’accompagne d’une révision de sa « posture nucléaire » (« Nuclear Posture Review »). À côtés des acteurs non étatiques (en un mot les terroristes de tout poil) et autres États voyous, l’Amérique doit désormais faire face à une menace plus sérieuse qui a pour nom Chine20 et Russie, deux pays qualifiés de « révisionnistes » (on croirait du langage stalinien). Ces deux pays contribueraient à « affaiblir l’ordre international » et à « réduire l’avantage comparatif des États-Unis en matière de sécurité ». Rappelons que le budget américain de la défense dépasse en volume ceux des neuf autres qui arrivent derrière lui… Il a de beaux restes encore.

La nouvelle instabilité. En raison de ce qui précède, les Américains (surtout le Pentagone, les industriels de l’armement et les poids lourds de la Silicon Valley) entendent obtenir pour 2019 un budget de la défense dépassant largement les 700 milliards de dollars. L’objectif est de recreuser un écart quantitatif de vingt ans avec les principaux rivaux de Washington. Mais surtout de mettre au point des armes nucléaires nouvelles : un premier train d’une trentaine d’armes miniaturisées moins puissantes que celles d’Hiroshima mais possédant des effets incendiaires et radioactifs remarquables21. On comprend bien qu’il s’agit de donner une méchante leçon à un ennemi comme la Corée du nord sans utiliser en premier l’artillerie lourde (« La Corée du nord est un État voyou avec qui il n’y a pas de bonnes solutions, mais ne rien faire fait partie de ces mauvaises solutions »22). Une petite guerre rapide, propre et sans bavure. Sur trente ans, on évalue à 1 200 milliards de dollars l’acquisition de ces petites merveilles ainsi que la modernisation de tout l’arsenal nucléaire stratégique. Tout cela quelques semaines après l’attribution du prix Nobel de la paix à l’ICAN, campagne pour l’abolition des armes nucléaires qui a poussé à l’adoption d’un traité qu’aucune des puissances nucléaires n’a signé23. Ce changement de posture nucléaire a été dénoncé par Moscou qui dénonce le « caractère belliqueux et antirusse de ce document ». A-t-il fait l’objet d’une concertation préalable sérieuse à l’OTAN ? Certainement pas, les alliés étant considérés comme les idiots utiles de Washington devant approuver les yeux fermés les Évangiles de Washington. C’est le règne bien connu du circulez, il n’y a rien à voir. On comprend mieux les raisons pour lesquelles le général de Gaulle avait décidé de quitter la structure militaire intégrée de l’OTAN en 1966 pour ne pas être complice de toutes les turpitudes du grand frère américain. On comprend moins bien les raisons de notre réintégration de ladite structure par Nicolas Sarkozy en 2009 sans la moindre contrepartie tangible. François Hollande, mal inspiré par Hubert Védrine n’a pas eu le courage de faire machine arrière. Devons-nous être les complices de la détérioration de la relation russo-américaine ?24 Qu’avons-nous fait en Libye avec l’OTAN si ce n’est créer un foyer durable d’instabilité dans la zone ?25 Toutes questions que Macron d’Orsay commence peut-être à se poser.

Cet unilatéralisme stratégique américain qui accompagne son unilatéralisme diplomatique est de très mauvais augure pour le rétablissement de la confiance entre les Grands, pour la consolidation de la paix et de la sécurité internationales conformément aux buts de la Charte de l’ONU. Face à cette situation préoccupante, l’Union européenne, dont on nous annonce qu’elle serait en train de renaître de ses cendres, gagnerait à faire preuve de l’intelligence des situations. La redéfinition d’une « Stratégie de sécurité » serait fondamentale pour ne pas réitérer les erreurs du passé, en particulier sur la Chine26. Au moment où Jupiter entend se poser en chef de file de la refondation de l’Europe et effacer les conséquences négatives de la crise de Villiers, il serait opportun qu’il fasse les bons choix avec l’adoption de la loi de programmation militaire27 dont les grandes lignes paraissent généreuses. Il faut en finir avec ce manichéisme de la bienpensance germanopratine qui oppose le méchant ours soviétique au bon samaritain américain, le mal de l’Est au bien venu de l’Ouest. Les choses sont plus compliquées et plus simples à la fois. Elles peuvent se résumer à une question que nous avions déjà envisagée dans le passé et qui conserve aujourd’hui toute sa pertinence stratégique et diplomatique28 : les Américains, flic ou voyou ? et à une réponse : les deux mon colonel…


1 Thomas Wieder, Un accord de coalition enfin trouvé en Allemagne, Le Monde, 8 février 2018, p. 4.
2 Thomas Wieder, Une grande coalition dans la douleur en Allemagne, Le Monde, 9 février 2018, p. 4.
3 Thomas Wieder, En Allemagne, le retour de la « Heimat » fait polémique, Le Monde, 9 février 2018, p. 21.
4 Gaelle Winter, Le gouvernement Merkel III (2013-2017) et la politique de défense allemande : quels changements ?, Recherches et documents, n° 03/2018, février 2018, Fondation pour la recherche stratégique.
5 À l’heure où est écrit cet article, nous apprenons que Martin Schultz aurait renoncé à entrer au gouvernement.
6 Éditorial, Berlin : une coalition pour l’Europe, Le Monde, 10 février 2018, p. 19.
7 Guillaume Berlat, Jupiter se mue en Atlas, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 octobre 2017.
8 Cécile Ducourtieux, Les Européens impatients de négocier avec Berlin, Le Monde, 9 février 2018, p. 4.
9 Cécile Ducourtieux, Macron essuie un revers à Strasbourg sur les listes transnationales, Le Monde, 9 février 2018, p. 4.
10 Jean Daspry, Le retour de la madone de l’environnement, www.prochetmoyen-orient.ch , 24 juillet 2017.
11 Simon Roger, Ségolène Royal, ambassadrice peu diplomatique, Le Monde, 13 janvier 2018, p. 6.
12 Jean Daspry, Royal impérial(e) : ONU soit qui mal y pense, www.prochetmoyen-orient.ch , 31 octobre 2016.
13 Jean Daspry, Mort d’un soldat français : échec pour Ségolène Royal, www.prochetmoyen-orient.ch , 24 avril 2017.
14 Guillaume Berlat, Moraliser la vie publique ou moraliser les acteurs publics ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 26 juin 2017.
15 Professeur Canardeau, Royal fait les poches de Hulot, Le Canard enchaîné, 24 janvier 2018, p. 5.
16 Gilles Paris, Nucléaire : le défi de Trump à la Chine et à la Russie. Trump relance la course à l’arme nucléaire, Le Monde, 7 février 2018, pp. 1 et 2.
17 Emmanuel Derville, En Afghanistan, l’Amérique tombe dans le piège taliban, Le Figaro, 1er février 2018, p. 2.
18 Isabelle Lasserre, Les États-Unis changent de posture nucléaire face à la Russie, Le Figaro, 7 février 2018, p. 7.
19 Renaud Girard, Le retour stratégique de l’arme nucléaire, Le Figaro, 6 février 2018, p. 15.
20 Maurin Picard, Les espions de Pékin hantent l’Amérique de Trump, Le Figaro, 30 janvier 2018, p. 14.
21 Claude Angeli, Trump veut des bombes nucléaires « miniatures », Le Canard enchaîné, 7 février 2018, p. 3.
22 Mason Richey/Tongfi Kim/Ramon Pacheco Pardo, Le nucléaire coréen, une menace sur l’Europe, Le Monde, 9 février 2018, p. 20.
23 Jean Daspry, ICAN : les Nobel se font plaisir, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 octobre 2017.
24 Laure Mandeville, Où va la relation américano-russe ?, Le Figaro, 5 février 2018, p. 21.
25 Rony Brauman (entretien avec Renaud Girard), « On a fait la guerre à la Libye sur la foi de bobards », Le Figaro, 3-4 février 2018, p. 18.
26 Sylvie Kauffmann, Quand la Chine dominera, Le Monde, 8 février 2018, p. 27.
27 Nathalie Guibert, Macron établit la paix des braves, Le Monde, 7 février 2018, p. 13.
28 Guillaume Berlat, États-Unis ou États voyous, www.prochetmoyen-orient.ch , 19 septembre 2016.

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