Observatoire Géostratégique

numéro 191 / 13 août 2018


ARABIE SAOUDITE : UN PAYS DE COCAGNE – Jean Daspry. Que n’entend-on et ne lit-on sous la plume de nos perroquets à carte de presse gavés tels des oies – des fameux éléments de langage ou EDL – par les experts en com’, les communicants du château ? Tout et surtout n’importe quoi lorsqu’il s’agit de « l’Orient compliqué ». L’Arabie saoudite est un sujet de prédilection pour ces folliculaires à la petite semaine et au petit pied qui osent écrire de véritables « fake news » que personne ne relève. Son jeune prince MBS y est traité comme un grand seigneur de la paix et de la liberté guidant le peuple. Mais, il y a mieux. Notre intrépide ministre des Armées, Florence Parly se dépasse, racontant des balivernes de très haute volée devant la représentation nationale au début du mois de juillet 2018. Il est vrai que les feux de la rampe – le succès de l’équipe de France de football lors de la dernière coupe du monde à Moscou puis le Benallagate – avaient éclipsé ses divines et stupides paroles.

UN PRINCE ENTREPRIS, ENTREPRENANT, ENTREPRENEUR

Le paradis n’existe pas que dans l’au-delà. Il est des pays sur notre accueillante terre où il fait particulièrement bon vivre. L’Arabie saoudite en fait partie. Il y fait toujours beau. Le pétrole coule à flots, les pétrodollars également. Les mécréants, qui omettent de régler leurs impôts, par pure « phobie administrative » (la fameuse maladie rendue célèbre par Thomas Thévenoud), se font prestement embastiller dans des palaces cinq étoiles jusqu’à ce qu’ils aient acquitté leurs dettes au Bercy local. Le châtiment corporel ramène les déviants sur le droit chemin, parfois ad patres. Les femmes sont désormais autorisées à conduire. Les étrangers sont tenus bride courte. L’ambassadeur du Canada dispose de 24 heures pour rejoindre son pays en raison de son « ingérence » dans les affaires intérieures du Royaume (il avait commis un crime de lèse MBS en réclamant la libération de militantes et de militants des droits des femmes)1. Au passage, Riyad gèle, en plein été, ses relations commerciales avec Ottawa2 sans que cela ne suscite la moindre réaction de nos experts de l’indignation à géométrie variable (les BK et autres BHL). Excellente occasion pour MBS de faire passer au second plan ses problèmes interne et externe. Les non-musulmans sont tenus à la plus stricte réserve dans leur (non) pratique religieuse. L’idéologie wahabite prévient l’inflation normative à la française. La police religieuse veille au grain. Le jeune prince MBS dessine un avenir radieux aux pays des mille et une nuit grâce à sa « vision 2030 »3. Il est la coqueluche des chancelleries occidentales qui le reçoivent tel un Dieu riche comme Crésus. Elles lui passent ses passions guerrières au Yémen4. Il possède l’immense mérite de mettre de l’ordre en « Arabie heureuse », son turbulent voisin grâce aux armes les plus sophistiquées acquises à grand frais aux Etats-Unis, en France et au Royaume-Uni (un raid aérien contre un bus fait 30 morts qui sont des enfants, l’ONU demande une enquête)5. Certains jaloux de l’Arabie saoudite évoquent des « crimes contre l’humanité » alors même qu’il ne conduit qu’une « guerre humanitaire », qui plus est, avec des armes intelligentes (aussi « smart » que vos téléphones portables). Décidemment, MBS est le gendre idéal. Il fait ami-ami avec Israël pour faire pièce au vilain persan. Il finance de ci de là quelques mosquées salafistes dans les pays occidentaux, quelques œuvres caritatives dans les pays pauvres, quelques groupes terroristes… Rien de très inquiétant ! Un mécène particulièrement philantrope.

Les bonnes âmes se demandent pourquoi les Nobel de la paix n’ont pas encore pensé à lui pour un prochain prix. Il aurait pourtant le profil idéal pour sa contribution incommensurable à la paix et à la concorde sur notre planète, y compris et surtout en Syrie, au Yémen. Mais, Certains esprits chagrins ont le toupet de prétendre que l’Arabie saoudite a exécuté sept personnes condamnées à mort en un jour. Ces exécutions portent à 73 – bagatelle pour un massacre – le nombre des personnes décapitées depuis le début de l’année 2018, contre 150 l’année précédente. Mais qui aime bien, châtie bien, c’est bien connu. Avec un peu de persévérance, il devrait être encore possible de faire pire6. Quand on pense que le pape François ose inscrire dans le « Catéchisme » une opposition catégorique à la peine de mort !7 Où va-t-on ? Partout où il se produit, le jeune premier amateur devant l’éternel de jolies femmes – qui pourrait le lui reprocher si ce n’est quelques féministes – fait l’objet d’un véritable culte, une « mbsmania ». C’est à celui qui, dans les pays occidentaux, lui baisera le premier et avec la plus grande servilité la babouche royale. Une nouvelle forme de la diplomatie est en gestation, la diplomatie de la babouche.

UNE MINISTRE DES ARMÉES, DÉSARMÉE, DÉSARMANTE

Les meilleurs (les pires) thuriféraires du pays de l’or noir se trouvent en Occident, et plus spécialement, en France. Dernier exemple en date, notre charmante ministre des Armées, Florence Parly. Cette passionaria du pays où les femmes n’ont pas encore un statut égal à celui de l’homme se livre à un vibrant plaidoyer pour le régime saoudien qu’elle pare de toutes les plumes du paon à l’occasion d’une intervention remarquée et remarquable au Palais Bourbon. Elle marquera à l’évidence l’Histoire des libertés publiques8. Cette personne propre sur elle (comme on dit à Bruxelles), habituellement si discrète et si mesurée dans son propos, fait, une fois n’est pas coutume, dans la démesure et dans la flagornerie. Avant toute chose, elle cadre le débat. La France, mère des arts, des armes et des lois n’est pas de la trempe de ceux qui fuient leur responsabilité :

« le gouvernement ne peut laisser sans défense, face à leurs adversaires, des pays avec lesquels nous avons noué des accords de partenariat ».

En latin juridique, cela s’appelle « Pacta sunt servanda ». Ni plus, ni moins ! Tout le monde en est conscient, l’Arabie saoudite est menacée de toutes parts… surtout par ses propres turpitudes qui pourraient un jour lui exploser à la figure.

Mise sur le grill par quelques parlementaires indélicats et vraisemblablement machistes ayant le toupet de critiquer nos ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, telle le cave du célèbre film de Michel Audiard, Florence Parly se rebiffe. Et de s’époumoner :

« je pense qu’il n’y a rien à redire à ces ventes d’armes à un État (la riche Arabie) et se défend (contre le très pauvre Yémen ».

Mais comme si son plaidoyer pro Arabie saoudite ne suffisait pas, la ministre des Armées en rajoute une deuxième couche :

« Compte tenu de la situation des civils au Yémen (!), nous ne vendons ne donnons d’armes aux Houthis (les rebelles chiites), contrairement à l’Iran (…) et nous d’octroyons de licences d’exportation à la coalition arabe (dirigée par les Saoudiens) que de façon millimétrée ».

Nos parlementaires bien éduqués n’ont pas eu le culot de demander à la ministre de leur faire un dessin sur ces ventes « millimétrées ». Quant à notre délicieuse Florence Parly, qui gagne à se faire connaître, elle poursuit par ce qui pourrait s’apparenter à une « fake news » (condamnable déontologiquement et juridiquement), elle ose prétendre, le plus sérieusement du monde que :

« Nous n’avons aucun intérêt à attiser une situation déjà très compliquée et catastrophique ».

L’honnête homme n’en croit pas ses oreilles à entendre de telles sornettes. Surtout, lorsque cette personne, dont on ne sait quelles substances illicites elle a pu consommer avant son homélie, ose s’en prendre aux ONG critiquant la vente par la France à l’Arabie saoudite de canons à tir rapide Caesar :

« Je peux répondre que, à ma connaissance, ces canons ne sont pas déployés au Yémen mais à la frontière sud de l’Arabie saoudite, face à des rebelles qui cherchent à pénétrer sur le territoire saoudien ».

Notre brillante, mais néanmoins charmante incompétente ignore que les canons Caesar ont une portée de 10 à 40 km et n’ont pas besoin d’être déployés sur le territoire yéménite pour pouvoir l’atteindre9. Par ailleurs, où a-t-elle lu que les « rebelles yéménites » (qui sont chez eux au passage, ce qui n’est pas le cas des Saoudiens) cherchent à pénétrer sur le territoire saoudien comme une troupe d’occupation (ce qui est le cas des pacifiques saoudiens). Ils mènent simplement des raids de représailles pour répliquer aux bombardements meurtriers de la soldatesque saoudienne. Cela se nomme une guerre asymétrique dans le langage des stratèges (celui qui est pratiqué au ministère des Armées qu’elle dirige), le combat de David contre Goliath pour remonter à des temps aujourd’hui révolus. À quoi lui servent donc ses hordes de conseillers qui ont pour fonction essentielle de la protéger en lui évitant de dire des âneries plus grosses qu’elle ? Pour le coup, c’est raté !

L’argent n’a pas d’odeur surtout chez les marchands de canon, ce qui est normal compte tenu de l’objet même de leur négoce. L’argent n’a pas d’odeur chez nos dirigeants droits de l’hommistes, ce qui l’est un peu moins dans la patrie autoproclamée des droits de l’homme. Mais, ces derniers sont impardonnables lorsqu’ils se livrent, qui plus est devant les représentants du peuple, à pareilles démonstrations de stupidité et à de telles mensonges en déformant la réalité objective. Cela ressemble à s’y méprendre à des « fake news » si les mots encore un sens dans la langue de Molière. À ce niveau de responsabilité, on semble ignorer quelques évidences : la différence entre l’agresseur et l’agressé, la définition du crime contre l’humanité et du crime de guerre, la définition du terme médiation (la France veut jouer au médiateur dans le conflit yéménite en prenant fait et cause pour l’Arabie saoudite10), le droit à la légitime défense … Qu’apprend-on donc à l’ENA à tous ces technocrates en dehors de l’arrogance et du complexe de supériorité ? Décidément, l’Arabie saoudite est un authentique pays de cocagne. Comme dirait le guide Michelin : vaut le détour !

1 Anne Pélouas, Crise diplomatique entre Riyad et Ottawa, Le Monde, 11 août 2018, p. 4.
2 Yves Bourdillon, L’Arabie saoudite va vendre tous ses actifs canadiens, Les Échos, 9 août 2018, p. 5.
3 Arabie saoudite. La Sami, bras armé de MBS, face aux défis de Vision 2030, www.intelligenceonline.fr , 25 juillet 2018, p. 1.
4 J.C, Les Saoudiens perdants contre l’Iran au Yémen ?, Le Canard enchaîné, 8 août 2018, p. 3.
5 Allan Kaval, Une frappe tue des dizaines d’enfants au Yémen, Le Monde, 11 août 2018, p. 4.
6 Peut mieux faire, Marianne, Mieux vaut en rire !, 27 juillet- 2 août 2018, p. 30
7 Jérôme Gautheret, Le pape inscrit dans le « Catéchisme », son opposition catégorique à la peine de mort, Le Monde, 4 août 2017, p. 7.
8 Claude Angeli, La ministre des Armées en avocate des Saoudiens, Le Canard enchaîné, 1er août 2018, p. 3.
9 Etienne Pellot, Bonnet d’âne pour Florence Parly : les armes françaises sont engagées au Yémen, www.prochetmoyen-orient.ch , Dans la presse, 6 août 2018.
10 Jean Daspry, Yémen : une faute française, www.prochetmoyen-orient.ch , 30 juillet 2018.
 
 
FAKE NEWS : C’EST REPARTI ! Jean Daspry. Un proverbe de la mère des Parlements ne dit-il pas qu’en juillet les Assemblées deviennent folles ?11 Au même moment où Jupiter renvoie aux calendes grecques une importante révision de la Constitution (réduction du nombre des parlementaires, réforme de la Justice…) pour cause de Benallagate ainsi que son ambitieux projet de réforme de la Fonction publique plus connu sous son acronyme « CAP22 »12, le Parlement s’obstine à adopter le texte baptisé : « Lutte contre la manipulation de l’information », plus connu sous l’appellation de loi contre les « fake news ». Entériné par l’Assemblée nationale, il va effectuer sa navette en direction du Palais du Luxembourg où il devrait être entériné au cours des prochaines semaines. Peseverare diabolicum, pourrait-on dire tant ce texte fait l’unanimité contre lui tant il soulève de sérieux problèmes de droit et d’opportunité. Mais, c’était une promesse du candidat Macron. Le président jupitérien ne peut l’ignorer13. Cent fois, il remet l’ouvrage sur le métier alors que bien d’autres urgences passent à la trappe. Un petit retour en arrière permet de mieux appréhender les limites et les risques de la loi sur les « fake news ».

PETIT RETOUR EN ARRIÈRE

Ce que Jupiter veut, le peuple veut surtout sur fond de réminiscence d’une prétendue propagande anti-Macron de la Russie, ce qui ne l’a pas empêché de l’emporter l’élection présidentielle en mai 2017.

La volonté jupitérienne. Le chef de l’État entend lutter contre les « bobards » (« fake news » dans son acception anglo-saxonne, ce terme ayant été désigné comme le mot de l’année 2017 par le dictionnaire britannique Collins) en prévoyant des sanctions particulièrement sévères contre les auteurs comme le blocage de sites Internet. Il entend faire évoluer le dispositif juridique actuel dont le texte de base est la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Emmanuel Macron explicite son propos en ces termes : « en cas de propagation d’une fausse nouvelle, il sera possible de saisir le juge à travers une action en référé permettant, le cas échéant, de supprimer le contenu mis en cause, de déréférencer le site, de fermer le compte utilisateur concerné, voire de bloquer l’accès au site Internet ». Par ailleurs, il estime indispensable de renforcer les pouvoirs du CSA « pour lutter contre toute tentative de déstabilisation par des services de télévision contrôlés ou influencés par des États étrangers ». Quel beau sujet en effet ! Quoi de plus légitime que de s’attaquer à cette menace pour la démocratie qu’est la diffusion par la toile de toutes sortes d’informations des plus objectives aux plus mensongères. Jupiter se lance ainsi dans une plus vaste croisade en stigmatisant les « tentations illibérales » (Fareed Zakaria) en France, dans l’Union européenne et surtout en Russie.

La haine de RT. On se souvient de la sortie d’Emmanuel Macron lors de la conférence de presse conjointe avec Vladimir Poutine (mai 2017) au cours de laquelle il avait pris à partie « Russie Today » et « Sputnik » qualifiés « d’agents d’influence ». Du reste, les représentants des deux médias précités n’ont pas été confiés à la cérémonie des vœux pour faire bonne mesure. Drôle de conception du pluralisme qui conduit le rédacteur en chef de RT, Jérôme Bonnet à dénoncer un « acharnement qui commence un peu à se voir un petit peu ». À ce jour, seule l’Allemagne a légiféré en 2017 pour lutter contre les fausses nouvelles et les discours de haine mais le sujet fait aujourd’hui débat sur l’ensemble de l’échiquier politique au Bundestag14. L’Italie y songe. En un mot, Emmanuel Macron se veut le chevalier blanc de l’information aseptisée et de la lutte contre les bobards destinés à salir des responsables politiques, des personnalités, des journalistes. L’objectif jupitérien est aussi ambitieux dans ses déclinaisons que louable dans ses intentions. Mais, il présente un certain nombre de risques non négligeables.

LIMITES ET RISQUES DE LA LOI SUR LES « FAKE NEWS »15

Les débats tant au sein du Parlement que dans les cercles de juristes sérieux ont amplement démontré les limites et les risques d’un pareil exercice pour les libertés publiques sans notre pays. Car les bonnes intentions ne peuvent justifier les absurdités de la loi à venir que sa dangerosité16.

Une loi aussi présomptueuse qu’illusoire. Comment définir objectivement une « fausse nouvelle » sans que cela ne soulève aucune contestation ? Sur quels fondements de droit positif, les juges saisis d’une plainte pourront décréter qu’une information correspond à la « Vérité des faits » chère à Hannah Arendt ou qu’elle bien relève du pur bobard, de l’information bidon ? Ils éprouvent déjà quelques difficultés à faire la part du vrai du faux dans le cadre de leur mission (Cf. leurs multiples erreurs judiciaires anciennes et récentes). Pourquoi limiter la chasse aux « fake news » aux seules périodes électorales et ne pas l’étendre dans le temps sans la moindre restriction ? Si tel n’était pas le cas, un esprit torve pourrait penser que le bobard est un fruit saisonnier que l’on ne cueille seulement qu’à des périodes spécifiques (électorales). Outre l’écriture apparemment bâclée du projet de loi, son contenu semble inutile dans la mesure où tous les juristes s’accordent à penser qu’il est difficile de faire mieux que l’article 27 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse17. Inutile, mais pire encore, dangereux, aberrant en attribuant au CSA le rôle de gendarme des plates-formes de l’internet, ce texte porte en lui les germes d’une remise en cause de la liberté d’expression. Liberté d’expression dont on nous rebat les oreilles à longueur d’année.

Une loi aussi subjective que dangereuse. Pourquoi se limiter au seul internet sauf à considérer que la presse écrite, radiophonique et télévisuelle serait vaccinée contre les « fake news » hors période électorale. On relève que le président de la République semble plus discret avec les Américains alors même que ces derniers ont inventé le concept de « fake news » et le pratique avec une constance qui mérite louange. Quid des fameuses armes de destruction massive irakiennes dont Colin Powell garantissait la présence lors de son discours devant le Conseil de sécurité du 5 février 2003 ?18 En procédant par la voie législative (le mal de l’inflation normative à la française), plutôt que par la voie incitative (apprentissage de l’information, recherche et vérification de l’information), Emmanuel Macron conduit notre pays droit dans le mur, dans l’impasse comme si il n’avait pas d’autres sujets de préoccupation plus importants comme la stagnation de la croissance qui contrarie les plans optimistes du gouvernement19. C’est en garantissant l’indépendance des médias que l’on préviendra la multiplication des « fake news » dont certaines prennent corps dans les éléments de langage (EDL) des communicants de nos dirigeants bien aimés20. Sans parler, sur le plan international du projet jupitérien de réforme présenté il y a un an dans les prestigieux locaux de la Sorbonne qui est en plan, pour ne pas dire mort-né. De la préférence de l’accessoire sur le principal !

Les « fake news » remontent à la nuit des temps. Une litanie de « fake news » pourrait être recensée à travers les siècles même si leur dénomination varie : mensonges, bobards, canards, farces et attrapes… Comment imaginer sérieusement, comme le fait Jupiter, éradiquer les fausses nouvelles d’un coup de baguette normative ? Cela relève au mieux de la chimère, au pire de la mystification, sorte d’ombre porté d’une présidence monarchique. Ce faisant, Emmanuel Macron fait le choix de la défiance, et même du défi, qui rappelle les pires imprécations outrancières de son grand ami, Donald Trump. Il enfile par la même occasion l’habit d’un tribun populiste. Le 24 juillet 2018, lors de son intervention à la Maison de l’Amérique latine, il fustige les médias et les journalistes de la sorte : « nous avons une presse qui ne cherche plus la vérité, je vois un pouvoir médiatique qui veut devenir un pouvoir judiciaire ». Tout est dit. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que le combat contre les « fake news » sous le règne de Jupiter I, c’est reparti, mais dans la mauvaise direction.

11 Serge Sur, Affaire Benalla : ne transigeons pas sur la séparation des pouvoirs !, Le Monde, 3 août 2018, p. 25.
12 B.F., « CAP22 », des ors de Matignon à l’enterrement sans fleurs ni couronnes, Le Monde, 5-6 août 2018, p. 6.
13 Guillaume Berlat, Jupi-taire part à la chasse aux bobards, www.prochetmoyen-orient.ch , 15 janvier 2018.
14 Thomas Wieder, Polémique en Allemagne sur une loi contrôlant les réseaux sociaux, Le Monde, 12 janvier 2018, p. 4.
15 Éditorial, « Fake news » : les risques d’une loi, Le Monde, 5 janvier 2018, p. 20.
16 Éric Decouty, Inutile et dangereuse, Marianne, 20-26 juillet 2018, p. 4.
17 Géraldine Muhlmann, « Fake news » : un inutile bidouillage juridique, Le Monde, 10 août 2018, p. 23.
18 Antoine Besse, La guerre d’Irak. Les armes de destruction massive, Marianne, Les bobards d’État, 20-26 juillet 2018, pp. 44-48.
19 Benoît Floc’h, Budget : la faiblesse de la croissance contrarie les plans du gouvernement. Dépenses publiques : le gouvernement au pied du mur, Le Monde, 5-6 août 2018, pp. 1, 6 et 7.
20 Guillaume Berlat, Information, communication et propagande : le droit à la servitude, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 avril 2018.
 
 
BREXIT : TO DEAL OR NOT TO DEAL ? Guillaume Berlat. « Le trop d’expédients peut gâter une affaire » prévenait Jean de la Fontaine. C’est bien ce qui risque de se produire au moment où le processus de négociation du « Brexit » va bientôt toucher à sa fin21. Hier, la question était de savoir si les Britanniques optaient pour un « Brexit » dur ou pour un « Brexit » mou. Aujourd’hui, elle est toute autre. Il s’agit de savoir si la période de deux ans qui doit marquer le terme des discussions sur les conditions de la séparation (divorce à l’amiable, divorce pour faute, séparation de corps, concubinage notoire ou discret) se conclura par un accord en bonne et due forme ou bien si, tout simplement, il n’y aura pas d’accord entre les Vingt-Sept et le Royaume-Uni22. Impensable, il y a quelques mois encore, la formule du non-accord (« no deal ») est désormais sur la table. Elle paraît être une option hautement probable. Si tel était le cas, comment sommes-nous parvenus à l’impensable ? Nous le devons à la conjugaison de deux facteurs : la faiblesse du négociateur européen, Michel Barnier, représentant une organisation forte en apparence et la force des négociateurs britanniques représentant un État faible en réalité. Dans ce contexte, un sursaut gaullien s’impose pour prévenir une débandade en règle.

LA CANDEUR DU « CRÉTIN DES ALPES »

Barnier le magnifique. Que n’a-t-on lu sous la plume de nos folliculaires aplaventristes sur le génial négociateur du « Brexit » pour l’Union européenne, Michel Barnier ? Les Britanniques avaient du souci à se faire avec pareil diplomate de haute volée. Ex-ministre délégué aux Affaires européennes, ex-ministre des Affaires étrangères, ex-commissaire européen, notre idiot utile avait toutes les qualités requises pour mener à son terme et au mieux des intérêts de l’Union européenne – plus divisée et plus fracturée que jamais – l’opération de divorce entre Londres et ses Vingt-Sept partenaires. Dès le départ, ce sinistre personnage avait tracé une sorte de jardin à la française censé définir le cadre général et les étapes devant conduire, en deux ans (29 mars 2017-29 mars 2019), au prononcé du divorce. L’Europe était en ordre de bataille face à une Angleterre toujours pas remise du choc représenté par le référendum du 23 juin 2016 (que nos bons esprits clairvoyants n’avaient pas prévu, rappelons-le au passage). Notre gravure de mode, s’exprimant en anglais pour faire bonne figure, multipliait les mises en garde contre les Britanniques, leurs atermoiements légendaires, leurs coups de Trafalgar habituels, leur duplicité génétique… Nous allions voir ce que nous allions voir, Londres allait plier sous les coups de boutoir de notre nouveau Talleyrand aux grands pieds mais aux idées courtes.

Barnier le petit. Comme en 1914, le général Barnier et ses fidèles troupes partaient la fleur au fusil à l’assaut de la citadelle du 10 Downing Street et de celle de Westminster pour faire rendre gorge à tous ceux qui avaient voulu défier le Dieu Europe et sa religion libre-échangiste avec l’extérieur et ses dogmes dirigistes à l’intérieur du temple technocratique bruxellois (l’église du Berlaymont et autres annexes du temple des fédérastes). Un remake de « La Victoire en chantant nous ouvre la barrière. La liberté guide nos pas… » (chant révolutionnaire érigé en hymne national en 1804 pour remplacer la Marseillaise). À l’échéance fixée par celui dont la suffisance n’a d’égal l’insuffisance, les carottes seraient cuites pour la Perfide Albion, et elles seraient Vichy, c’est-à-dire peu ou pas accommodées pour les rendre plus digestes et plus agréables aux papilles de la gente britannique. Mais, les choses ne se passent pas comme dans les contes de fée bruxellois, y compris lorsque l’on a l’habitude d’escalader les Alpes par leurs faces les plus pentues.

LA ROUERIE DE LA PERFIDE ALBION

Le doigté diplomatique britannique. Mais, toute cette brillante construction intellectuelle bancale barniero-bruxelloise avait omis un léger détail… qui a toute son importance. Y compris et surtout dans l’adversité, les Anglais sont de valeureux battants (Cf. pendant le Blitzkrieg de 1940) et d’âpres négociateurs (« I want my money back » de Margaret Thatcher). Peu importe que Theresa May soit sur un siège éjectable23, peu importe les inquiétudes du patronat britannique24, il appartient aux Anglais de prendre leurs responsabilités pour mettre en œuvre les résultats du suffrage universel comme le souligne Denis Mc Shane25. Leur objectif, à peine dissimulé, est de parvenir à une Europe à la carte grâce à la technique bien connue Outre-manche du « cherry picking », le picorage sélectif. On prend le bon et on laisse le mauvais. Ni vu, ni connu, je t’embrouille. Dans ce domaine, les Britanniques disposent d’une expertise inégalée pour rouler leurs interlocuteurs dans la farine.

La cohorte des anglolâtres. C’est que la Perfide Albion n’a pas son pareil pour débaucher, y compris dans nos rangs, les « idiots utiles ». Ils sont déjà entrés en action pour implorer la bienveillance légendaire de leurs partenaires européens et cela pour leur bien-être. Et, on lance à l’assaut, David Lidington, numéro deux du gouvernement de Theresa May pour « menacer » les continentaux : « Un échec n’est dans l’intérêt de personne »26. De qui se moque-t-on ? Et un professeur au très sérieux King’s College de Londres d’appeler les dirigeants européens – à Jupiter en premier lieu27 – à se montrer plus flexibles au nom de la politique et de la géopolitique, de la question irlandaise28. Et plusieurs économistes allemands, britanniques et française de prier pour éviter un « Brexit » dur !29 Au fur et à mesure des mois et des semaines, et au train où vont les choses, ce sera la faute aux Européens d’avoir encouragé le « Brexit », sans parler des Russes. En conséquence, pour faire expier leurs odieux pêchés, ils devront se rendre la corde au cou à Londres, tels les bourgeois de Calais, pour capituler en rase campagne en présentant la partie la plus charnue de leur individu pour se la faire botter. Dans ces conditions, une sérieuse reprise en mains s’impose au plus vite pour prévenir un Münich européen.

L’EXIGENCE D’UN SURSAUT GAULLIEN

Au secours mon général. Le seul dirigeant français qui ait parfaitement compris l’âme et le caractère des Britanniques n’est autre que le général de Gaulle. Et, pour cause, il a vécu au Royaume Uni pendant quatre longues années durant lesquelles il a subi toutes les avanies possibles et inimaginables de l’axe anglo-saxon. À titre d’exemple, personne ne l’a informé de la date exacte du débarquement du 6 juin 1944. En dépit de cela, Winston Churchill le respectait parce qu’il le craignait. En s’opposant fermement à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, le premier président de la Ve République savait parfaitement ce qu’il faisait : éviter de faire entrer le loup dans la bergerie. Ses successeurs n’ont pas eu les mêmes préventions. Bien mal leur en a pris. Une fois dedans (avec un pied en dehors pour faire bonne mesure), Londres a imposé une dérégulation à marche forcée (on en mesure aujourd’hui les conséquences néfastes) et une Europe à sa mesure (refus de l’euro, de Schengen, de la Charte sociale, de l’Europe de la défense…).

Le savoir dire non. Aujourd’hui, le Royaume Uni veut dicter les conditions de sa sortie du continent. Il veut le beurre (garder tout ce qui l’avantage), l’argent du beurre (refuser tout ce qui le désavantage) et, en prime, le sourire de la crémière (s’exonérer de la facture de 50 milliards d’euros qu’il doit régler à Bruxelles). Rechercher le compromis avec les Britanniques, c’est courir le risque de sombrer dans la compromission ! Le numéro de charme de Theresa May au fort de Brégançon ne trompe que ceux qui n’ont pas compris qu’elle cherche à diviser les Vingt-Sept pour faire sortir son pays du guêpier dans lequel son prédécesseur, David Cameron l’a mis30. La séduction a encore de beaux jours devant elle dans la diplomatie comme dans bien d’autres disciplines humaines. Ne l’oublions pas !

Pour ceux qui l’auraient oublié, la négociation internationale est une affaire trop sérieuse pour la confier à des incompétents surtout de la trempe d’un Michel Barnier et surtout lorsque son interlocuteur est britannique. Comme le souligne si justement Talleyrand, « La diplomatie est un duel, où il s’agit d’être plus fort et plus adroit que l’adversaire que l’on a devant soi ». Avec les Britanniques qui sont tous sauf des romantiques dès qu’il s’agit des intérêts de la Couronne, il n’y a aucun cadeau à leur faire si ce n’est leur faire boire le calice jusqu’à la lie. Ils pourront se consoler avec Donald Trump qui les méprise superbement. Souvenons-nous de l’avertissement lancé en son temps par Winston Churchill, et qui garde toute sa pertinence de nos jours, à savoir : « Les Anglais ne fixent jamais une limite sans l’estomper ». C’est pour l’avoir perdu de vue depuis l’adhésion du Royaume-Uni au Marché commun que les Européens sont aussi déboussolés avec les Britanniques, qu’ils leur ont passé tous leurs caprices, y compris les plus extravagants. Il leur appartient de se ressaisir en se préparant sereinement à toutes les éventualités : « deal or no deal »31. Ce ne sont pas les Européens qui auront le plus à perdre dans la bataille32.

21 Guillaume Berlat, Brexit : de Gaulle avait raison, www.prochetmoyen-orient.ch , 27 juin 2016.
22 Philippe Bernard/Cécile Ducourtieux, Brexit : le risque d’un divorce sans accord, Le Monde, 19 juillet 2018, p. 2.
23 Agnès-Catherine Poirier, Theresa May à deux pas de la porte, Marianne, 13-19 juillet 2018, pp. 22-23.
24 Philippe Bernard, Brexit : les inquiétudes de la patronne des patrons britanniques, Le Monde, Économie & Entreprise, 2 août 2018, p 11.
25 Denis Mc Shane, Les brexiters doivent prendre leurs responsabilités, Le Monde, 4 août 2018, p. 19.
26 David Lidington (propos recueillis par Philippe Ricard), Brexit : « Un échec n’est dans l’intérêt de personne », Le Monde, 28 juillet 2018, p. 6.
27 Kalypso Nicolaïdis, Brexit : la France doit prendre le leadership en Europe, Le Monde, 5-6 août 2018, p. 23.
28 Anand Menon, Face à Theresa May, les dirigeants européens doivent se montrer plus flexibles, Le Monde, 4 août 2018, p. 19.
29 Jean Pisani-Ferry/Norbert Röttgen/André Sapir/Paul Tucker/Guntram Wolff, L’Europe doit éviter un Brexit dur, Le Figaro, 25 juillet 2018, p. 17.
30 Éric Albert, L’impossible préparation au Brexit sans accord, Le Monde, Économie & Entreprise, 10 août 2018, p. 9.
31 Ces pays européens qui envisagent à contre-cœur un « no deal », Le Monde, Économie & Entreprise, 10 août 2018, p. 9.
32 Jean Bizet, Brexit : un suicide collectif ou l’occasion d’un sursaut ?, Les Échos, 10 août 2018, p. 7.
 
 
MORALISATION DE LA VIE PUBLIQUE. LES RAISONS DE LA KOHLER – Ali Baba. Quel filon (à ne pas confondre avec Fillon, comme le père François) inépuisable que celui de la restauration de la confiance dans la vie publique voulue par le président de la République, Emmanuel Macron depuis son accession à la magistrature suprême de la République française en mai 2017 ! Paradoxalement, il ne se passe pas une journée, une semaine sans que l’on apprenne de nouveaux coups de canif à ce mantra jupitérien, y compris et surtout au sein de sa garde rapprochée, de sa garde prétorienne. Hier, c’était au tour d’Alexandre Benalla, chef adjoint de cabinet au château d’en prendre à son aise avec son statut « d’observateur » dans les manifs33 avec la complicité de la police et de certains magistrats bientôt promus à la Cour de cassation34. Aujourd’hui, c’est au tour du vice-président de la République, à savoir le secrétaire général du même château (dont nous avons découvert tous les talents oratoires lors de son audition par la commission d’enquête sur l’affaire Benalla), Alexis Kohler de donner toute la mesure de ses talents de dissimulateur. Une affaire déjà ancienne (en termes médiatiques) et aussitôt oubliée qui renaît de ses cendres pour être habilement dissimulée dans le maquis de l’information de qualité que nous servent nos médias du type pravda de la belle époque.

UNE AFFAIRE DÉJÀ ANCIENNE ET AUSSITÔT OUBLIÉE

Le site mediapart nous avait informé, il y a quelques mois, des éventuels conflits d’intérêts entre les fonctions d’Alexis Kohler à Bercy (il appartient au prestigieux corps de l’Inspection générale des Finances comme Emmanuel Macron) et l’implication financière de sa famille dans MSC, croisiériste bien connu35. En dépit des graves accusations portées contre son principal collaborateur et d’une enquête préliminaire lancée par le parquet national financier (PNF), le président de la République lui avait renouvelé toute sa confiance (il avait loué pour sa « probité exemplaire ») et l’affaire avait été prestement mise sous le boisseau. Rien dans les mains, rien dans les poches ! Comment peut-on envisager un seul instant qu’un haut fonctionnaire formé (et surtout déformé) à l’ENA, qui plus est sorti dans la botte, c’est-à-dire dans l’un des trois grands corps que sont le Conseil d’État, la Cour des comptes et l’inspection générale des Finances) ait pu violer de manière ostentatoire la déontologie qui s’applique à la Fonction publique ? Impensable donc infaisable. C’est ce que certains mauvais esprits qualifient d’esprit de corps, de réaction de caste ou d’entre-soi. Les fameux copains d’abord de Georges Brassens. Jamais, une suspension d’Alexis Kohler n’a été énvisagée

UNE NOUVELLE AFFAIRE EMBARASSANTE MAIS BIEN DISSIMULÉE

Il s’en passe de drôles de choses dans cette bonne ville du Havre. Aujourd’hui, ce même site semble nous apporter quelques preuves des mensonges – des dissimulations volontaires, pour être plus élégant – d’Alexis Kohler à l’époque où il siégeait, comme administrateur, représentant de l’État au conseil de surveillance du port du Havre en 201236. Des documents mis en ligne semblent attester que le bras droit de Jupiter agissait en toute connaissance de cause sans que ceci ne lui pose le moindre problème de conscience, de déontologie. Car Alexis Kohler semble ne pas s’être étendu – pas plus d’ailleurs que son supérieur hiérarchique, Rémy Rioux (il fut un temps secrétaire général adjoint du Quai d’Orsay), qui se porte garant pour lui – sur sa présence entre 2010 et 2012 comme administrateur, représentant l’État, au conseil de surveillance du port du Havre. La commission de déontologie a rendu en 2014 un avis défavorable à son pantouflage chez MSC en invoquant uniquement son rôle au conseil d’administration de STX France (les chantiers de Saint-Nazaire), mais n’a jamais évoqué le conseil du Havre. Un port où MSC, deuxième transporteur maritime mondial de marchandises joue un rôle considérable en tant que client, mais aussi en tant qu’opérateur important, puisqu’il contrôle deux terminaux. Parmi les membres du conseil siégeait également le maire du Havre, un certain Édouard Philippe (actuel premier ministre, brillant conseiller d’État), comme en témoigne la liste intégrale du conseil de surveillance publiée dans le rapport annuel du Port pour l’année 2011. Interrogé sur le fait de savoir si Alexis Kohler avait fait part au conseil de sa situation familiale compliquée, le premier ministre a fait répondre à Mediapart qu’« il connaît Alexis Kohler depuis longtemps et a toujours admiré sa très grande intégrité, son sens de l’État et sa force de travail au service de l’intérêt général ». Il avait déjà tenu les mêmes propos lors de l’annonce de l’ouverture d’une enquête préliminaire visant le secrétaire général de l’Élysée par le parquet national financier en juin. Quant aux fonctions exercées par Alexis Kohler au port du Havre, Édouard Philippe a fait préciser qu’« il n’a[vait] pas de commentaires à donner spécifiquement sur sa situation au conseil d’administration du port maritime du Havre ». Comme ce monde des hauts fonctionnaires issus de l’ENA est petit.

Pour la petite histoire, rappelons que le président de la République, Emmanuel Macron a chargé personnellement le même Alexis Kohler de mettre fin aux multiples dysfonctionnements révélés par l’affaire Benalla dans le fonctionnement de l’Élysée37. Il semble tout à fait bien placé pour ce faire compte tenu de ce que nous savons de ses liens, en apparence, incestueux avec MSC croisières. C’est la fable bien connue de l’hôpital qui se moque de la charité appliquée à la « République exemplaire et inaltérable » chère à Jupiter ! Comment s’étonner des bouffées de « populisme » qui traversent la France et ses citoyens, de plus en plus incrédules et outrés des pratiques politiciennes et politicardes du « nouveau monde » qui ressemble étrangement à celles de l’«ancien monde ». C’est comme dans la religion catholique, il y a l’ancien et le nouveau Testament !

Pour la petite histoire, L’association Anticor a annoncé mercredi 8 août le dépôt d’une seconde plainte complémentaire contre Alexis Kohler pour « prise illégale d’intérêts » à la suite de la publication par Mediapart de nouveaux éléments sur les rapports entre le secrétaire général de l’Elysée et le groupe de croisières MSC38.

Il ne se passe rien dans le poste. Les grands médias télévisés (TF1 ; France 2, France 3, BFM TV, CNews qui s’apparente à « Fake news », LCI, France Info…) font la sourde oreille ou presque, confrontés qu’ils sont à cette immonde boule puante. Vraisemblablement, qu’au nom de la sacro-sainte liberté d’expression, nos folliculaires aplaventristes ont choisi de ne pas traiter ce sujet. De minimis non curat praetor ! Peut-être, sait-on jamais, ont-ils reçu quelques aimables invitations des communicants du château à pratiquer le silence radio ou, du moins, le service minimum ? Il est vrai, à leur décharge, que tous ces journaleux ont mieux à faire avec le traitement à jet continu de la canicule (« Les Français ont chaud », nous assène-t-on à longueur de journée suivi d’une tirade sur les orages et leurs lots de catastrophes naturelles), de la nécessité de boire surtout lorsque l’on dort sous la tente, de ne point maltraiter les personnes âgées… Le prix de l’essence ne cesse d’augmenter et les soldes n’ont pas été très payantes pour nos enseignes préférées. Nous avons eu droit à moultes détails sur les avatars de nos duettistes du rap, les costauds de la rime, Booba et Karis lors de leurs échanges d’amabilités musclés à l’aéroport d’Orly le 1er août 201839. Par chance, les deux compères ont été mis au frais en cette période d’intenses chaleurs pour leur éviter de nouvelles insolations. Par ailleurs, nous savons tout des vacances studieuses de Jupiter au fort de Brégançon où il est contraint d’effectuer ses ablutions dans une vulgaire piscine démontable alors qu’il aime tant l’eau de mer40. Nous savons également tout de l’atmosphère du dîner offert par Manu et Bijou à l’Élysée pour tous les membres du gouvernement et leurs conjointes (conjoints pour certains) le 1er août 2018 afin de les remercier pour leur travail extraordinaire. Alors que cette petite sauterie a dû coûter un « pognon de dingue » au contribuable, certains convives ont eu l’outrecuidance de prétendre que « c’était très chiant » (excusez pour la verdeur du propos ministériel !)41. N’oublions pas le décès prématuré du grand chef Joël Robuchon qui vaut au défunt un brillant tweet de Jupiter !42 On l’aura remarqué, tout cela c’est du sérieux qui n’a rien à voir avec quelques informations inutiles qui ne méritent pas la moindre brève de comptoir.

Il se passe pourtant des choses au, quatre coins de la planète. En France, le premier ministre enterre, sans fleurs, ni couronnes, le grand projet jupitérien pharaonique de réformer, de manière drastique, l’action publique (le candidat Macron avait promis un plan d’économies de 60 milliards d’euros d’ici à 2022) devant le tollé suscité par cette nouvelle usine à gaz. Exit CAP22 !43 En France toujours, malgré la promesse d’un redressement de nos échanges internationaux au titre de la fameuse diplomatie économique fabusienne, les résultats du commerce extérieur pour le premier semestre 2018 sont catastrophiques avec un déficit de 33,5 milliards d’euros. On nous promet pire en raison de la hausse du prix du pétrole44. La politique culturelle de notre président de la République fait l’objet de sérieuses critiques45. À l’étranger, on enregistre quelques séismes en Indonésie, on constate que la planète est de plus en plus dégradée, la forêt californienne se consume à vitesse grand « V ». Donald Trump met en place un premier train de sanctions contre l’Iran activera sa loi de blocage contre les sanctions américaines46. Le ton monte entre Téhéran et Washington. Les Américains accusent les nord-coréens de poursuivre leur programme nucléaire et balistique. Entre la Chine et les États-Unis, la guerre commerciale est déclarée47. L’Arabie saoudite poursuit ses crimes de guerre au Yémen. Le Bangladesh veut envoyer 100 000 Rohingya sur une île. Un pilier du programme chimique et balistique syrien est assassiné lors d’un attentat contre son véhicule. À Gaza, la situation est préoccupante… S’ils ont délaissé les côtes italiennes, les migrants ont trouvé un nouvel eldorado avec les côtes espagnoles. Les démons africains électoraux sont actifs : Mali, Zimbabwe, RDC… Et, cette liste n’est pas exhaustive. Mais tout ceci ne présente pas le moindre intérêt pour nos médias brillants par le vide de leur pensée.

Ainsi va notre Douce France au rythme des blagounettes alors que le monde est traversé de spasmes de plus en plus inquiétants. Elle n’en a cure tant les vrais sujets sont ailleurs et que Jupiter est au frais (de la princesse, pourrait-on dire) au fort de Brégançon en cette première quinzaine caniculaire du mois d’août 2018. Les mauvaises nouvelles se suivent à un rythme inquiétant mais qu’y faire. Nos dirigeants et certains de leurs collaborateurs sont tellement irréprochables que l’on trouve toutefois leurs désagréables mésaventures dans quelques rares gazettes mal intentionnées. « Des détails témoignent déjà, en tout cas, des méthodes et procédés douteux d’un entourage présidentiel qui a vécu son irruption dans les allées du pouvoir comme une aventure où le culot et la transgression tiennent souvent lieu d’engagement politique ». Cette petite farce pourrait un jour tourner au drame pour Jupiter, en particulier en mai 2019 au moment des élections au parlement européen. Et cela pour être resté sourd aux raisons de la Kohler. Ne jamais oublier cette adresse de Montaigne aux puissants : « Si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul ! ». C’est rudement dit… mais c’est bien dit ! Comme nous le rappelle Luc Ferry.

33 Christophe Labbé, Juges et flics redoublent d’égards pour Benalla, Le Canard enchaîné, 8 août 2018, p. 3
34 Christophe Labbé, Une perquisition à cacher sous le parquet, Le Canard enchaîné, 8 août 2018, p. 3.
35 Jean Daspry, Entre confusion administrative et panurgisme médiatique, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 juin 2018.
36 Laurent Maduit/Martine Orange, MSC : les preuves du mensonge d’Alexis Kohler, numéro deux de l’Élysée, www.mediapart.fr , 6 août 2018.
37 Pascale Pariello/Jacques Massey, Affaire Benalla : encore un conseiller bien caché !, www.mediapart.fr , 7 août 2018.
38 France : Plainte complémentaire d’Anticor dans le dossier Kohler, Agence Reuters, 8 août 2018.
39 S. Ch., Pauvres rimes, Le Canard enchaîné, 8 août 2018, p. 8.
40 Frédéric Pagès, Après l’affaire Benalla, la bonne résolution de Macron : « je reviendrai plus fort de Brégançon », Le Canard enchaîné, 8 août 2018, p. 1.
41 Macron ennuie ses ministres, Le Canard enchaîné, 8 août 2018, p. 2.
42 Stéphane Davet, Joël Robuchon. Chef multi-étoilé et entrepreneur de la gastronomie, Le Monde, 8 août 2018, p. 12.
43 B.F., « CAP22 », des ors de Matignon à l’enterrement sans fleurs ni couronnes, Le Monde, 5-6 août 2018, p. 6.
44 Denis Cosnard, Commerce extérieur : sale temps pour la France, Le Monde, Économie & Entreprise, 8 août 2018, p. 10.
45 Collectif, Robin Renucci : « Le politique présidentielle affaiblit délibérément le ministère de la culture », Le Monde, 8 août 2018, p. 25.
46 Jean-Pierre Stroobants, Iran : l’UE activera sa loi de blocage contre les sanctions américaines, Le Monde, 8 août 2018, p. 3.
47 Martine Orange, Entre la Chine et les États-Unis, la guerre commerciale est déclarée, www.mediapart.fr , 8 août 2018.

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