Observatoire Géostratégique

numéro 144 / 18 septembre 2017


CASSE-TÊTE CHINOIS : QUE FAIRE AVEC OU CONTRE KIM JONG-UN ? Jean Daspry. « Être ou ne pas être, telle est la question… ». Telle est la question posée par William Shakespeare dans Hamlet. En plagiant le dramaturge britannique, on pourrait dire : faire ou ne pas faire, telle est la question que se posent les chancelleries après le dernier essai nucléaire nord-coréen (3 septembre 2017) qui survient après une kyrielle de provocations nucléaires et balistiques durant l’été passé1. Désemparées les chancelleries le sont, c’est le moins que l’on puisse dire !2 Depuis plus d’une décennie, elles pratiquent avec talent une figure classique de la diplomatie, celle du chien crevé au fil de l’eau. Hésitant entre le faire ou ne pas faire, entre le savoir-faire (peu) et le faire-savoir (beaucoup). Il est vrai que les adeptes du « Queuillisme » sont légions dans les chancelleries, ceux qui pensent qu’il n’y a pas de problème dont une absence de solution ne parvienne à venir à bout. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que nous sommes face à un embarras généralisé.

UN PROBLÈME SANS SOLUTION ?

Mais, force est de constater que le problème posé par la Corée du nord fait partie de ceux qui n’ont pas de solutions idéales, optimales. Quels types de solution envisager pour venir à bout d’un stratège, d’un froid calculateur qui ne semble rien avoir à perdre dans la bataille, dans le bras de fer qu’il a engagé avec le reste du monde ? Solution coopérative (la moribonde initiative des Six privilégiée par les présidents américains successifs jusqu’à Barack Obama dans le cadre de la « patience stratégique ») ou solution coercitive (multiplication des sanctions pouvant déboucher sur une action militaire conformément aux dispositions du chapitre VII de la charte de l’ONU) ? Les deux options ont démontré leurs limites dans le passé. Qu’il s’agisse de la carotte qui n’a pas prévenu le développement de l’arsenal nucléaire et balistique de Pyongyang ou bien qu’il s’agisse du bâton qui n’a apporté que des catastrophes si l’on s’en tient aux expéditions américaines (parfois masquées sous le voile de l’OTAN) au Kosovo (aujourd’hui transformé en État mafieux), en Afghanistan (corruption endémique, retour des Talibans et insécurité sans démocratie) et en Irak (guerre, terrorisme, insécurité sans démocratie). L’option militaire n’a pas que des avantages3.

UN EMBARRAS GÉNÉRALISÉ

L’affaire tourne au casse-tête nord-coréen4. On l’aura compris, la voie est étroite et personne ne détient de formule magique pour éteindre le feu qui couve sur la péninsule coréenne. Sauf à considérer que le problème nord-coréen fait partie de ceux qui n’ont pas et n’auront jamais de solution de peur de conduire à la guerre. Mais, ne rien faire revient à encourager les aventures nucléaires d’autres États séduits par l’option nord-coréenne5. Et, ils ne manquent pas de candidats potentiels à l’accession à l’assurance tout-risque6. Cela ne signifierait-il pas, à terme, la fin du régime de non-prolifération nucléaire dont la clé de voûte est le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) de 1968 qui limite à cinq le nombre des États dotés (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie) tout en faisant pudiquement l’impasse sur les États dits du seuil : Inde, Israël, Pakistan, Iran, voire Corée du nord qui a annoncé son retrait du TNP ?7 Tout en condamnant à New-York les facéties de Kim Jong-un (la dernière résolution du Conseil de sécurité a été adoptée à l’unanimité le 11 septembre 2017, une dernière est en préparation le 15 septembre 2017 après un nouveau tir balistique8), Pékin ne souhaite pas avoir de troupes américaines à son frontière. Moscou condamne également le trublion mais se méfie des changements de régime possibles à l’occasion d’interventions militaires (Cf. la résolution 1973 du Conseil de sécurité qui a débouché sur l’élimination physique du colonel Khadafi) mais prône la prudence9. Washington semble encore partagé entre le clan des faucons et des colombes tout en faisant savoir qu’il est prêt à utiliser ses capacités nucléaires contre Pyongyang10. L’Union européenne se contente de déplorer, voire de condamner. La présidente de la Confédération helvétique fait part de la disponibilité de la Suisse à jouer un rôle de médiateur pour faire baisser la tension dans la région.

« Il faut que le diplomate ait de l’avenir dans ses vues » disait le maitre de la diplomatie que fut Talleyrand. Et c’est bien de cela dont il s’agit dans l’affaire nord-coréenne. Mais, c’est également le fameux problème de la quadrature du cercle face auquel les diplomates sont impuissants en dépit de leur habilité textuelle dans la rédaction des résolutions onusiennes et les militaires n’ont pas de recette miracle dans leur panoplie11 surtout lorsque le délinquant est plus rationnel qu’il n’y parait à première vue12. Au fil des années, nous sommes passés d’une question de prolifération nucléaire et balistique à une question de dissuasion nucléaire et balistique13. Jupiter est peu disert sur le sujet en dépit de son activisme débordant et déroutant. Il est vrai qu’il condamne régulièrement chaque tir balistique ou explosion d’une arme nucléaire par la Corée du Nord. Faut-il un accord entre Washington et Pékin ?14 Quid de l’avenir du régime multilatéral de maîtrise des armements, de non-prolifération auquel la France est tant attachée, du moins en parole ?15 Faut-il une reconnaissance de la Corée du Nord par les États-Unis ?16 Nul ne sait aujourd’hui si ce casse-tête chinois trouvera une solution avec ou contre Kim Jong-un.

1 Éditorial, Pyongyang provoque Pékin et Washington, Le Monde, 5 septembre 2017, p. 21.
2 Philippe Mesmer/Gilles Paris/Brice Pedroletti/Marc Semo/Harold Thibault, Le monde impuissant face au défi nucléaire de Kim Jong-un. Le d´fi nucléaire de la Corée du Nord inquiète le monde, Le Monde, 5 septembre 2017, pp. 1-2-3.
3 Théo Clément, « Sous pression, la Corée du Nord est dangereuse », Le Monde, 15 septembre 2017, p. 25.
4 Le casse-tête nord-coréen, TTU, 6 septembre 2017, n° 1074.
5 Philippe Pons, La bombe et l’économie, les deux priorités de Kim Jong-un, Le Monde, 5 septembre 2017, p. 3.
6 François Bonnet, Corée du Nord : le nucléaire place Kim Jong-un en position de force, www.mediapart.fr , 4 septembre 2017.
7 Valérie Niquet, Face à la Corée du nord, l’option militaire est la moins risquée, Le Monde, 6 septembre 2017, p. 23.
8 Philippe Mesmer, Pyongyang répond aux sanctions par un nouveau tir de missile, Le Monde, 16 septembre 2017, p. 3.
9 Isabelle Mandraud, Le dilemme nord-coréen de Vladimir Poutine, Le Monde, 6 septembre 2017, p. 3.
10 Claude Angeli, Trump joue les méchants en Corée sans convaincre, Le Canard enchaîné, 6 septembre 2017, p. 3.
11 Pascal Boniface, États-Unis et la Corée du Nord : il n’y a pas de solution militaire, Le Blog de Pascal Boniface, www.mediapart.fr , 4 septembre 2017.
12 J.-L. P., Et si Kim n’était pas fou, Le Canard enchaîné, 6 septembre 2017, p. 1.
13 Bruno Tertrais, « Nous vivons dans le monde de l’affirmation du nationalisme nucléaire », Le Monde, 10-11 septembre 2017, p. 19.
14 Pierre Lellouche, À l’ONU, les États-Unis sont seuls face à la Corée du nord, Le Monde, 12 septembre 2017, p. 25.
15 La rédaction, Iran, Corée : regain d’inquiétude sur la prolifération nucléaire, Le Monde, 16 septembre 2017, pp. 1-2-3.
16 Kevin Rudd (propos recueillis par Arnaud Leparmentier), Corée du Nord : « il faudrait un grand accord », Le Monde, 14 septembre 2017, p. 4.
 
 
PENSÉE CADENASSÉE, PAROLE BÂILLONNÉE, HISTOIRE OCCULTÉE… Guillaume Berlat. Drôle d’époque que celle où nous vivons aujourd’hui ! Prenons, un seul exemple. « L’humour est devenu une chose si sérieuse qu’il va finir par tuer l’ironie. Depuis l’affaire Dieudonné, chaque semaine voit naître une polémique impliquant un humoriste : Bedos sur la banlieue, Canteloup sur le Rwanda. Deux cas où ce qui pose problème, c’est l’ironie. Un discours écrit au second degré est reçu au premier…. Voilà pourquoi il est toujours gênant de détromper quelqu’un, lorsque celui-ci n’a pas saisi l’ironie d’un propos. Comme s’il ne passait pas seulement à côté d’une plaisanterie, mais à côté de l’époque tout entière »17. Mais, l’affaire est plus grave encore qu’il n’y paraît à première vue. Elle porte sur l’exercice pratique des libertés fondamentales en France, ni plus, ni moins. Comme toujours dans notre pays, le fossé est abyssal entre liberté proclamée et liberté octroyée. Il ne se passe pas un jour sans que l’interdit l’emporte sur l’autorisé, sans que le politiquement correct l’emporte sur le politiquement incorrect, sans que la police de la morale l’emporte sur le primat du libre-arbitre. Cette dictature intellectuelle à la française, voire ce terrorisme intellectuel insidieux à la sauce Macron18 mais particulièrement efficace peut se résumer au triptyque suivant : pensée cadenassée, parole bâillonnée, histoire occultée.

PENSÉE CADENASSÉE

Comment mieux résumer notre propos que ne le fait le volatil avec les mots qui sont les siens ? « Ça devient dur, d’avoir l’esprit critique. Vous osez contredire, vous prenez une baffe ; vous ouvrez le débat, on vous colle une patate. Vous voilà insulté, moqué, caricaturé, traité de gros facho, de vieux macho, de névrosé, voire de fainéant ». Et de citer, la mairesse de Paris, Anne Hidalgo qui essuie les critiques sur son plan Vélo en ces termes : « racistes, xénophobes, antisémites et gros machos ». Accessoirement, le professeur de Cambridge qui se fend d’une tribune sévère contre Emmanuel Macron dans le « New York Times » est immédiatement gratifié par le pagnolesque porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, d’anti-Macron donc de pro Le Pen19. Revenons quelques années en arrière au moment des premiers soulèvements dans les pays arabes à la fin de l’année 2010 ! Comment furent traités, voire maltraités intellectuellement et médiatiquement parlant, tous ceux, dont nous faisions partie, qui avaient l’outrecuidance de s’interroger sur l’avenir de ces « révolutions », mal nommées « printemps arabes » ? N’allaient-elles pas tourné court ? Le remède ne serait-il pas pire que le mal ? Éliminer un tyran, un autocrate (en Libye ou en Syrie) garantissait-il pour autant un avenir meilleur pour les peuples concernés et pour l’Europe ? Tous ceux qui posaient ce genre de questions stupides étaient cloués au pilori médiatique. Que dire de ceux, encore plus impertinents dont nous étions, qui avaient osé considérer comme possible la victoire de Donald Trump aux États-Unis ou du « brexit » au Royaume-Uni ? Vous n’y pensez pas, cher monsieur, cela est impossible. La pensée contraire à la doxa du moment (celle de quelques-uns que Coluche qualifie de « milieux autorisés ») est pourfendue, pourchassée comme au joyeux temps de l’inquisition. Haro sur les persifleurs ! Par contre l’acte de contrition de ceux qui ont tout faux n’est pas d’actualité dans ce temps de pensée cadenassée20.

PAROLE BÂILLONNÉE

Une fois de plus, tournons-nous vers le volatil ! L’ancien porte-parole du candidat Macron pendant sa campagne victorieuse, récompensé par un superbe poste de sous-ministre sans attribution précise à Bercy, se livrerait à quelques activités peu reluisantes auprès de ses petits camarades d’En marche !, voir du gouvernement qui parlent à la presse. Benjamin Griveau, puisque c’est de lui dont il s’agit, menacerait des foudres jupitériennes tous les bavards qui seraient pris la main dans le sac en parlant aux journalistes21. Drôle de conception de la liberté de la presse et de la liberté d’expression dans notre pays qui veut en faire bénéficier tous les damnés de la terre ! Le même Canard enchaîné nous apprend également que l’éviction du chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers ne passe toujours pas dans la Grande Muette. Bien que tenus par le devoir de réserve, nos chefs étoilés – pas les grands cuisiniers bien connus de vous et récompensés par le Guide Michelin – rongent leur frein en public mais ne se privent pas en privé de dire tout le mal qu’ils pensent de ces « régulations budgétaires sauvages dans le secteur de la défense ». Pour prix de leur silence, étant entendu qu’il serait difficile pour le président de la République de virer le général François Lecointre de son poste, la sympathique ministre des armées, Florence Parly annonce que le budget de son département connaîtrait une hausse significative en 2018. C’est à n’y rien comprendre au pays de René Descartes. Ce qui était exclu à la veille du 14 juillet est soudainement possible à la mi-septembre. Les hauts fonctionnaires, qui n’ont pas la pugnacité de Pierre de Villiers, ont bien retenu la leçon. Intervenant devant les commissions parlementaires pur dire la vérité, ils sont désormais censés répéter les éléments de langage (EDL) du gouvernement et non dire ce qu’ils voient, ce qui constitue un crime de lèse-Jupiter. Celui qui dit la vérité, il doit être exécuté (Cf. la chanson de Guy Béart) dans ce temps de parole bâillonnée.

HISTOIRE OCCULTÉE

Ce début de mois de septembre 2017 nous apporte des vents venus d’Outre-Atlantique qui sont tout sauf rassurants pour celui qui attache encore un minimum de prix au respect de l’Histoire avec ces zones d’ombre et de lumière. Aux États-Unis, on se permet tout simplement de réécrire l’Histoire pour la mettre en conformité avec les exigences médiatico-morales du présent. À Charlottesville (Virginie), des heurts récurrents opposent partisans et opposants au maintien de la statue équestre de Robert Lee, général en chef des troupes confédérées durant la guerre de Sécession (1861-1865), motif pris pour les partisans de son déboulonnage que la seule présence de cette statue imposerait une version singulière de l’Histoire. Pense-t-on un seul instant qu’en déboulonnant des statues et des plaques suffira à lutter efficacement contre le racisme ?22 Tout symbole du passe esclavagiste du pays est considéré comme une volonté de réhabiliter ledit passé, quitte à friser le ridicule. Qui veut ici déboulonner la statue de Christophe Colomb considéré comme une insulte faire aux Amérindiens, qui là déprogramme Autant en emporte le vent en raison de la vision esclavagiste qu’il véhicule ! En France, le président du Conseil représentatifs des associations noires de France veut s’inspirer du débat lancé aux États-Unis en proposant de « décoloniser l’espace, décoloniser les esprits »23. Au rythme où vont les choses, on peut se demander où s’arrêtera cette logique d’épuration de l’Histoire ? Autodafé des ouvrages racistes (Tintin au Congo), racistes et antisémites (de certains diplomates comme Jean Giraudoux ou Paul Morand ou d’écrivains d’extrême-droite comme Louis-Ferdinand Céline édité dans la Pléiade) ? Destruction des restes des camps de concentration pour effacer l’horreur nazie ? Chateaubriand a écrit que : « les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants ». Pour reprendre la formule de l’éditorialiste de Marianne précité, pour s’instruire des morts, encore faut-il ne pas les rayer de la mémoire, aussi contestable que fût leur action du temps où ils étaient vivants. L’Histoire, avec un grand « H » n’a qu’à bien se tenir dans ce temps d’Histoire occultée, pour ne pas dire de mémoire instrumentalisée24. Sans parler de la réécriture de l’Histoire par certains (Pologne25) ou de l’utilisation des symboles historiques par d’autres (Emmanuel Macron) mais avec quel dessein ?26

Drôle d’époque en effet que celle où nous vivons. Époque amusante où les questions qui dérangent sont écartées ab initio ou bien sont volontairement laissées sans réponse. Toute personne qui compte dans le microcosme parisien, pour ne pas dire dans le marigot parisien, n’ose poser ces questions qui fâchent. Frilosité, aveuglement, manque d’anticipation, les raisons sont multiples27. Drôle d’époque où l’on se targue de transparence tout en omettant de préciser qu’il s’agit d’une dictature de la transparence. Drôle d’époque que cette monarchie jupitérienne qui a pour mantra politique, pour slogan publicitaire : « la transformation ». Mais de quelle transformation parle-t-on au juste ? De celle qui nous conduit de l’ombre de la caverne de Platon à la lumière de la colline du Pnyx ou bien du contraire, à savoir celle qui nous ramène vers l’obscurantisme par une sorte de retour vers le passé ? Allons-nous laisser faire sans réagir tous ceux qui veulent faire table rase du passé afin de le réécrire sur une base différentialiste ? Allons-nous laisser faire sans réagir tous les adeptes de l’arme de destruction massive de la pensée ? Comme dans les fables de Jean de la Fontaine, cette histoire a une morale. Au XXIe siècle, la pensée est cadenassée, la parole est bâillonnée, l’histoire est occultée.

17 Guillaume Erner, Une drôle d’époque, www.liberation.fr , 14 février 2014.
18 Philippe Besson, Un personnage de roman, Julliard, 2017.
19 J.-M. Th., Parler crash, ça clashe !, Le Canard enchaîné, 13 septembre 2017, p. 8.
20 Michel Duclos, Notre ami Bachar al-Assad, Commentaire, n° 159, automne 2017, pp. 543 à 546.
21 Le flic de Bercy, le Canard enchaîné, 13 septembre 2017, p. 2.
22 Philippe Dagen, Lee de douleur, Le Monde Idées, 9 septembre 2017, p. 3.
23 Jack Dion, Autant en emporte le vent de la censure, Marianne, 8-14 septembre 2017, pp. 50-51.
24 Cédric Marcadé, La mémoire instrumentalisée, Marianne, Courrier des lecteurs, 8-14 septembre 2017, p. 51.
25 Anne Dastakian, Pologne : l’histoire réécrite, Marianne, 15-21 septembre 2017, p. 43.
26 Antoine Flandrin, Macron, toute une histoire, Le Monde Idées, 16 septembre 2017, p. 3.
27 Alain Rémond, La question qui fâche, La Croix, 11 septembre 2017, p. 5.
 
 
TABLE DU POUVOIR OU/ET POUVOIR DE LA TABLE ? Jean Daspry. « Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es » (Brillat-Savarin). Tout un programme pour celui qui prête intérêt aux relations du pouvoir et de la table. Jean-Victor Roux nous invite à un parcours initiatique à travers l’histoire pour mieux appréhender la relation parfois symbiotique entre le prince et la gastronomie dans un très intéressant ouvrage récent28. Rares sont, en cette période estivale marquée par la recrudescence des attentats terroristes et par les effets de la canicule, les médias à rendre compte de cet ouvrage en dépit de son intérêt manifeste pour la connaissance de la place de la table dans la vie politique intérieure et dans les relations internationales, à travers la diplomatie !29 Pour planter le décor, l’auteur nous rappelle « qu’au-delà de la simple personnalité des hommes d’État et de l’alternance des régimes politiques, la gastronomie embrasse toutes les dimensions de la politique telle qu’entendue comme la gestion de la cité ». C’est que la table du pouvoir a toujours été et demeure encore une affaire d’État. À l’instar de la police, de la Justice, de l’armée, du droit de battre monnaie et de la diplomatie, l’art de la table apparait comme une dimension régalienne du pouvoir, un de ses apanages les plus ostensibles. Dès le XIVe siècle, le festin est l’illustration de force à l’intérieur et à l’extérieur du royaume de France. Avec la Renaissance, un cap est passé, celui du raffinement de la nourriture et des manières. Petit à petit se met en place un cérémonial du repas ainsi qu’un véritable pouvoir de la table. Louis XIV institue un rituel de repas public quotidien. Mais avec la fin de la monarchie, la finalité du repas évolue. Avec la Révolution, la table devient un lieu d’expression des opinions contestataires : « banquet républicain », banquet des maires… et un moyen de contourner les interdits de réunion et les rigueurs de la censure. Le banquet se transforme petit à petit en arme politique. Mais, à la fin du XIXe siècle, la pratique du banquet décline avec la conquête des libertés. Le débat se transporte alors dans les cafés comme au Quartier latin à Paris même si le restaurant devient un symbole de l’accession au pouvoir. La IIIe République nourrit une critique alimentaire comme support de l’antiparlementarisme. Avec l’avènement de la Ve République, chaque président impose son style de la fonction qui rejaillit sur les « rituels de table et les pratiques alimentaires ». Jean-Victor Roux établit des parallèles intéressants et saisissants entre les pratiques institutionnelles du général de Gaulle, de Georges Pompidou, de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand, de Jacques Chirac, de Nicolas Sarkozy, de François Hollande et leurs penchants culinaires plus ou moins sophistiqués. La table se transforme ainsi en instrument au service du pouvoir présidentiel. Aujourd’hui, nous assistons à deux évolutions divergentes : la fin du coup de fourchette mais dans le même temps la table se transforme en outil d’influence pour la France au XXIe siècle (Cf. la reconnaissance par l’UNESCO de la gastronomie française comme patrimoine culturel immatériel). L’auteur de l’ouvrage consacre de longs développements à la conceptualisation de ce dernier phénomène par Laurent Fabius lors de son passage au Quai d’Orsay de 2012 à 2016 à travers différentes initiatives d’intérêt variable : institution d’un « conseil de promotion du tourisme » mêlant tourisme et gastronomie ; lancement en 2015 de l’opération « goût de France/Good de France » à l’occasion de laquelle le ministre invente le terme de « gastrodiplomatie »  et fait organiser des agapes dans 150 pays à travers une mobilisation de son réseau diplomatique et consulaire (opération poursuivie en 2016 et 2017)… Manque toutefois une approche globale des problématique relatives à la gastronomie  en se souvenant que se mettre au service de la gastronomie, c’est incarner la France ! La conclusion nous est donnée par l’auteur : « En ce début de XXIe siècle, la gastronomie s’affirme comme un élément majeur de notre diplomatie culturelle. Outil géopolitique et atout économique, l’acquis culinaire est défié par une mondialisation croissante ». Dans ce domaine comme dans bien d’autres, saurons-nous relever le défi autrement que par des slogans comme celui de la « gastrodiplomatie » ? Saurons-nous faire en sorte que la table du pouvoir aille de pair avec le pouvoir de la table ? Rien n’est moins sûr. Lecture recommandée pour les amateurs de bonne gastronomie mais aussi et surtout de bonne diplomatie par ces temps de laisser-aller !

28 Jean-Victor Roux, La table. Une affaire d’État, Cerf éditions, 2017.
29 La diplomatie se met à table, Marianne, 7-13 juillet 2017, p. 61.
 
 
LE HOUMOUS ISRAELIEN EST UN VOL – Steven Salaita, 11 septembre. Évoquer une attitude défensive de la part d’Arabes sur les plats traditionnels sans mentionner la colonisation ou le nettoyage ethnique, c’est du blanchiment, écrit Steven Salaita. Rien ne peut produire de désaccord inutile comme l’expression « appropriation culturelle ». Il s’en faut de peu qu’un embrasement local sur l’habillement ou la cuisine ne devienne une histoire nationale, qui devient vite un prétexte pour que des experts sentencieux tournent en ridicule des générations gâchées et des gens de couleur hypersensibles. Il est rare que le débat débouche sur quoi que ce soit ; les antagonistes égrènent des arguments éculés qui ont la cohérence d’une autoroute inter-États dans le Middle West. Les médias du pouvoir entretiennent la  » guéguerre » à la marge de problèmes plus importants du capitalisme et du colonialisme. Il est probablement temps de retirer cette expression. Nous ne devrions cependant pas cesser de critiquer la race et la représentation. L’essentiel des disputes au sujet de l’appropriation culturelle vient de différences de langage et de sens, ce qui est particulièrement vrai dans le cas de la nourriture. Le débat public, tel qu’arbitré par des sites très fréquentés, donne dans le cru et le sensationnel. Il en résulte une dominante d’incompréhension. De trop nombreux travaux de réflexion pérorent sur le multiculturalisme inhérent à tous les plats, même ceux qui sont vus comme sacrosaints (par exemple les pâtes italiennes sont maintenant chinoises ou les pommes de terre irlandaises importées du Nouveau Monde). En réalité, l’idée que les gens ne peuvent pas apprécier des mets étrangers ou transcender une notion atavique de possession culturelle n’est pas communément partagée. Tandis que certains argumentent malheureusement en faveur d’une sorte de nationalisme gastronomique, l’opposition à l’appropriation de la nourriture est plus complexe (que cette opposition soit justifiée ou non dépend des spécificités de chaque situation). La complexité se perd souvent dans une rugosité rhétorique, et ce problème est exacerbé par les connotations rigides de termes tels que « appropriation ». Le problème n’est pas de savoir qui cuisine ou mange mais qui contrôle l’image et le profit de la nourriture. La cuisine n’est pas un simple marqueur ethnique ; c’est aussi un produit de valeur. Quand des chefs célèbres mettent un effet gourmet sur des plats paysans, cela peut donner une impression de bâtardise culturelle, un sentiment aggravé par la longue expérience du racisme et de la dépossession. La politique alimentaire n’est pas une affaire de choix personnel ; c’est un rituel antagonique de production et de consommation. Donner une image exotique et authentique est lié à des économies considérables; dans un système où les ressources sont limitées, un conflit sur des atouts abstraits mais tangibles ne devrait pas surprendre. Pour autant, les experts insistent pour réduire des phénomènes socioéconomiques (et rhétoriques) compliqués à de l’ignorance personnelle et à de l’intolérance, une approche paresseuse que trop d’éditeurs récompensent. Prenez un édito récent de Bari Weiss dans le New York Times, où elle s’essaie à la rationalité mais ne réussit qu’à réciter des platitudes  et des clichés (complétés par une référence injustifiée et anhistorique à Martin Luther King, Jr, l’astuce favorite d’une personne blanche indignée). La discussion ouverte par Weiss sur la cuisine palestinienne est d’un grand intérêt. Elle écrit : « Considérez le simple fait de manger un repas dans une ère de pureté culturelle. Ce week-end, j’ai dîné à Bay Bridge, à Brooklyn : le repas était préparé par une Palestinienne élevée en Israël où son frère était parlementaire. Pourtant son restaurant est étiqueté libanais. Et elle accentue ses plats traditionnels avec des herbes, coriandre, basilic, qu’on ne trouverait jamais dans un plat du Levant. Mais si on laissait faire les tenants de la pureté culturelle, j’aurais passé la soirée coincée dans l’Upper West Side à regarder « Yentl » et à manger du Gefilte fish ». Weiss est soit incroyablement paumée, soit effrontément malhonnête. Elle implique – parce que son papier est truffé de méchanceté maquillée en incrédulité relevant du sens commun – que des hordes en ligne (de Palestiniens sans doute) seraient furieuses qu’une Juive fréquente Tanoreen, un restaurant moyen-oriental. (Ignorez la suggestion mesquine et passivement agressive de Weiss selon laquelle la cheffe de Tanoreen, Rawia Bishara, s’approprie la cuisine libanaise). Weiss sait, ou devrait savoir, que la controverse sur l’appropriation par Israël de l’alimentation palestinienne – le plus infâme étant sa revendication du houmous, un produit lucratif en Europe et en Amérique du Nord – n’a rien à voir avec le fait que des Juifs mangent des mets arabes. En fait cela n’a rien à voir avec les Juifs. Cette idée grotesque n’est possible que parce que les sionistes confondent de façon agressive la judéité avec Israël. Au contraire, cela a tout à fait à voir avec un programme délibéré, vieux de dizaines d’années visant à faire disparaître les Palestiniens. Évoquer une attitude défensive de la part d’Arabes sur les plats traditionnels sans mentionner la colonisation ou le nettoyage ethnique, c’est du blanchiment. Weiss apporte un exemple typique de mépris sioniste progressiste qui se présente comme un attachement au multiculturel. Les Palestiniens sont familiers de cette arnaque. Nous n’avons pas besoin de faire confiance à l’intuition pour arriver à cette conclusion. Weiss nous enferme en glissant Israël dans l’équation. Le frère de la cheffe Bishara, après tout, a siégé à la Knesset et cela introduit un enjeu israélien dans les choix de dîners de Weiss, mais ce n’est qu’une information triviale. Il aurait pu être utile à Weiss de mentionner que pendant des années Israël a persécuté le frère, Azmi, avant de l’expulser du pays. Quand des sionistes (ou leurs collaborateurs ignorants) revendiquent de la nourriture arabe comme israélienne, il ne s’agit pas d’un parangon d’harmonie interculturelle mais de la destruction méthodique de la culture palestinienne. On peut atténuer l’ambiguïté en évitant le mot « appropriation »,  qui ne saisit pas de façon adéquate la dynamique de la voracité d’Israël pour tout ce qui peut avoir la marque « indigène » dont il a besoin pour consolider une légitimité déjà ténue. « Vol » est plus exact. Et supérieur du point de vue rhétorique. Les discours de la modernité exaltent les échanges culturels, mais aucun bon libéral ne soutient la piraterie. Il faudrait se rappeler qu’alors que les chefs, les commerçants et les propagandistes valident le vol, le principal coupable est le gouvernement israélien, qui fait du falafel «l’encas national » et fait la publicité de pléthore de plats levantins comme authentiquement israéliens dans les campagnes Brand Israël de mauvais goût. L’implication de l’État dans le vol de la cuisine palestinienne montre qu’il ne faudrait pas réduire le problème à la consommation individuelle. Il y a là un effort systématique pour valider la colonisation de peuplement. On n’est pas choqué, donc, que les Palestiniens et leurs voisins l’aient mauvaise chaque fois qu’ils entendent parler du « houmous israélien ». L’usage des mets palestiniens comme symbole de l’identité sioniste donne les vivres du quotidien des autochtones au colonisateur. C’est un projet d’effacement, un présage de non-existence, une promesse de génocide. Aucun État qui détruit les oliveraies et empoisonne l’environnement n’a le droit de revendiquer les biens de subsistance récoltés depuis des siècles par d’autres. Je n’ai jamais rencontré un Palestinien en colère du fait qu’un non-Arabe consomme de la nourriture levantine. En fait, la grande majorité est ravie lorsque des étrangers partagent la culture. Les Palestiniens, comme leurs voisins libanais, jordaniens et syriens, ne sont pas peu fiers de leur alimentation (tous les quatre se disputent, avec aussi les Grecs et les Turcs sur la provenance régionale de certains plats – Israël n’a rien à voir dans ces disputes  qui sont bien antérieurs à la naissance de Théodore Herzl. Le problème se pose quand quelqu’un appelle ces plats « israéliens ». Le principal argument en faveur de la nourriture « israélienne » est que les Juifs préparaient et mangeaient des aliments de base en Irak, au Maroc, au Yémen et en Palestine. C’est incontestable. L’ancrage de Juifs dans le monde arabe devrait être reconnu, étudié et célébré. Mais ces Juifs ne mangeaient pas de la nourriture israélienne. Le prétendre aujourd’hui avilit l’histoire des Mizrahi en suggérant une incapacité à partager leur propre environnement ; c’est un autre exemple de la façon dont le sionisme impose une conception étroite de l’identité. Voilà ce qu’on peut attendre d’une idéologie définie par un appétit féroce de ce que possèdent d’autres peuples. Le couscous, le falafel, le chawarma, le fattouch, la mjuddera et le knafeh israéliens, comme l’État qui tire à jamais une gloire de sa duperie, n’est qu’un fantasme désossé nourri par un régime glouton vide de calories.

 

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