Observatoire Géostratégique

numéro 244 / 19 août 2019

EUROPE : LA RÉVÉLATION DES CONTRAIRES !

En ces temps de manichéisme exacerbé, il est de bon ton d’opposer les bons progressistes (qui veulent plus d’Europe mais une Europe brouillonne et ignorante des nations et des citoyens) aux méchants populistes (qui réclament moins d’Europe mais une Europe plus efficace et respectueuse des nations et des citoyens). L’immense avantage de cette première démarche est de neutraliser tout débat sérieux par discréditation ab initio du contradicteur et tout cela en se donnant bonne conscience. Dans ces conditions, le choix du citoyen pour les élections au Parlement européen (26 mais 2019) devient théorique.

Comment envisager un seul instant de privilégier le Mal au détriment du Bien ? C’est que l’essence de la discussion n’est plus de nature politique (au sens noble du terme) mais de nature morale (au sens le plus vague du terme).

Le débat tourne court car il n’y a plus matière à débat mais à monologue de la bienpensance. Elle assène ses vérités révélées sur le sacré qui a pour nom Europe. Circulez, il n’y a rien à voir. Résultat : le citoyen reste sur sa faim. Comment peut-il imaginer porter son suffrage sur des partis qui prônent un questionnement des textes sacrés et ainsi se voit frappé d’excommunication, de lapidation par la justice médiatique ? C’est tout simplement impossible. À étudier de plus près les professions de foi des uns et des autres, on découvre que du côté des bons, on nous impose l’Europe du néant et de l’incantation alors que du côté des méchants, on découvre l’Europe de la réflexion et de la conception

L’EUROPE DU NÉANT ET DE L’INCANTATION

Faute de disposer d’une doctrine mûrement réfléchie, pensée et prospective – c’est plutôt le néant -, sa déclinaison concrète se résume en une pure incantation sans lendemain

La doctrine européenne – le terme de socle conceptuel n’étant pas approprié dans le cas de figure – du mouvement « Renaissance », le parti godillot de Kim Jong-Macron est simple, pour ne pas dire simpliste. Elle peut se résumer ainsi : nous voulons (ce qui ne signifie pas nécessairement que nous le pourrons) une Europe plus efficace qui protège (le citoyen ou la technostructure). Qui pourrait ne pas être d’accord avec cette généreuse pétition de principe ? Le seul problème est que tout ceci ne fait pas une doctrine sauf à l’assimiler au vide de la pensée, au néant. Et, c’est bien le cas. Ce qui explique en grande partie l’échec cuisant du projet européen au cours des dernières années. Une Europe des notaires et des taux de TVA qui s’oppose à une Europe des visionnaires qui fixe un cap et une route pour le navire UE. Trop d’élargissement, pas assez d’approfondissement.

La déclinaison concrète de l’absence de doctrine débouche sur un pur exercice d’incantation que traduit à la perfection le tract distribué sur les marchés de Paris par le mouvement « Renaissance ». Un dépliant de quatre pages comporte en première de couverture une photo de Nathalie Loiseau – pas très glamour – réhaussée de ce slogan « Reprenons en main de destin de l’Europe ». Cela signifierait-il que le bateau était ivre au cours des deux années écoulées ? Qui avait donc bien pu prendre le destin de l’Europe en main ? La quatrième de couverture comporte une petite photo de notre guide suprême, Emmanuel Macron qui nous expose sa philosophie : « Liberté, protection, progrès. Nous devons bâtir sur ces piliers une Renaissance européenne » accompagnée d’un avertissement implicite : « Le dimanche 26 mai, il n’y aura qu’un tour ».

La troisième page nous présente « une équipe engagée, compétente et de rassemblement ». Mazette ! Mais, c’est la deuxième page qui constitue l’exercice de bravoure de l’ex-directrice de l’ENA et de sa troupe de choc. C’est l’Europe en quatre dimensions : « Faire de l’Europe une puissance verte, Faire de l’Europe une puissance industrielle, Protéger nos travailleurs et nos entreprises et protéger nos frontières extérieures ».

Le persiffleur s’interroge : pourquoi ne l’avoir pas fait plus tôt si cela semble relever de l’évidence aujourd’hui ? Cela ressemble à un slogan publicitaire pour tenter de vendre un paquet de lessive à la bonne ménagère. Une sorte de Bonus qui lave plus blanc que le blanc. Le seul problème est que le linge est passablement déchiré. Nous en restons sans voix.

Et dire que l’on nous présente Nathalie Loiseau comme le nec plus ultra de l’intelligence (bac à 16 ans, le prodige de la nature), comme une experte des questions européennes (elle aurait consacré la moitié de son temps de ministre au « Brexit ») ! Et dire que pour pondre son prospectus électoral incolore et inodore, elle a bénéficié de l’appui de tout l’appareil d’État ainsi que de celui de tous les instituts de recherche financés par le contribuable français. Le résultat n’est pas glorieux surtout si on le compare à d’autres dont les ressources humaines et financières sont plus limitées et qui sentent le souffre.

L’EUROPE DE LA RÉFLEXION ET DE LA CONCEPTION

La lecture des gazettes de tous bords politiques est souvent stimulante, indispensable en ces temps de pensée aseptisée si l’on veut se forger une idée précise de l’enjeu du débat en vue des prochaines élections européennes. Au-delà d’un crime de lèse-majesté, d’un péché mortel, nous baignons dans le délice des plaisirs interdits, plaisirs que nous ne boudons pas.

L’acceptation du péché mortel. Nous sommes tombés par hasard sur un entretien accordé par Marion Maréchal à l’hebdomadaire Valeurs actuelles qui n’a pas bonne presse dans les dîners en ville, faut-il le souligner1. Il nous faut, d’entrée de jeu, confesser notre crime de lèse-Europe en admettant que nous avons eu entre nos mains cet immonde torchon qui donne la parole à une jeune personne qui n’est pas très recommandable par nature. Celle qui a supprimé de son patronyme le nom de Le Pen et qui a le toupet de se faire appeler Maréchal comme celui qui avait fait don de sa personne à la France pour atténuer son malheur, un certain 17 juin 1940.

Le sel des plaisirs interdits. Force est de constater que nous avons pris plaisir à lire un entretien de bonne facture intellectuelle (en est-elle l’auteure unique ?) d’une dizaine de pages qui met le doigt sur de vrais problèmes en les replaçant dans leur contexte historique et politique ! Ce qui est assez rare pour être relevé. Après avoir le point sur ses (non) intentions sur la scène politique hexagonale, Marion Maréchal en vient à l’objet de son entretien, l’Europe.

Elle constate que les défenseurs du projet européen ne cessent d’en appeler à sa « refondation », sa « réinvention », aujourd’hui à se renaissance ». La raison tient à un vice d’origine, copier le modèle américain en « cherchant à accoucher au forceps d’un État souverain européen ». Or, tout ceci n’est que chimère : pas de nation européenne unique, pas de gouvernement européen unique, pas de légitimité. Tant que les pro-européens n’admettront pas cet état de fait, ils seront condamnés à d’improbables réformes inutiles. Or, cette fuite en avant institutionnelle tue le projet européen. L’Europe se fragmente en sous-ensembles par parer à son inefficacité et défendre des logiques nationales. Logiques de stratégie d’alliances que Marion Maréchal privilégie. Elle n’est pas partisane d’un Frexit.

Dans cette nouvelle version de la construction européenne, l’intéressée estime que la France bénéficie de nombreux atouts mais elle est handicapée par sa posture de donneuse de leçon chère à Emmanuel Macron. Faute de puissance, la voix de la France est affaiblie à Bruxelles. Elle en veut pour preuve le poids des Allemands2 et des Britanniques dans la machine bruxelloise au sein de laquelle nous n’avons qu’un rôle de figuration. Le salut de l’Europe viendrait d’une extraction de certaines règles européennes (pour la France, en particulier celle de Schengen) accompagnée de la défense du principe de la réciprocité dans les échanges et dans les normes et du retour à sa vocation économique première. Elle doit avant tout penser puissance (« Un acteur ne peu savoir ce qu’il veut avant de savoir qui il est », Alexander Wendt). Et cette puissance doit être économique en luttant contre l’extraterritorialité du droit américain, en évitant de sanctionner les champions nationaux, en faisant jouer à l’euro son rôle initial. La crise des « gilets jaunes » met en évidence un « jeu de dupes européen ».

L’Europe est un échec constituant un mauvais système « mal pensé, mal conçu et philosophiquement délétère pour les nations européennes ». Sur plan de la défense, l’Europe n’avancera que lorsqu’elle coupera le cordon ombilical avec l’OTAN. Nous vivons la fin de « l’illusion Macron » qui a transformé la démocratie en « hanounacratie ». Marion Maréchal récuse l’opposition entre progressistes et populistes en revenant à la signification précise de ces deux termes. Elle conclut sur certains des maux actuels dont souffre notre pays.

Marion Maréchal livre un diagnostic sérieux et équilibré des maux de l’Union européenne tout en fournissant quelques pistes de réflexion utile dont la plupart pourraient être qualifiées de « gaulliennes ». Il est dommage que la famille politique qui se revendique de l’héritage du général, ne s’inspire pas de son héritage idéologique sur l’Europe. À ce jour, c’est peut-être la vision la plus élaborée et la plus réaliste que nous avons découverte en cette période qui devrait être propice à un authentique « remue-méninges » incontournable pour prévenir la mort du patient Europe. La valeur n’attend pas le nombre des années…

Comme par hasard, quelques jours plus tard, le RN présente à Strasbourg un manifeste de 75 pages, véritable contre-projet à celui d’Emmanuel Macron, qui recentre son discours sur l’Europe. Tout dans ce manifeste porte la marque d’Hervé Juvin, l’essayiste, chantre du « localisme » qui affiche sa volonté de « donner une colonne vertébrale intellectuelle’ au parti »3. Nous serions ravis que tous les autres partis politiques se livrent à pareil exercice pour le plus grand bien de la démocratie et du débat contradictoire.

« Mais Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer » (Bossuet). Il est vrai que ce sont ceux qui veulent contribuer, demain, à la Renaissance de l’Europe qui ont été, hier, ses plus ardents fossoyeurs. Ils ont manifestement la mémoire courte ! Ils se contentent d’asséner « leur » Vérité pour la transformer en « la » Vérité. De pensée construite, il n’y en pas. Est-ce une surprise dans cette civilisation de l’instant, de l’éphémère ?

Le premier ministre, Edouard Philippe ne confessait-il pas récemment devant une docte assemblée de chercheurs qu’il recevait en l’hôtel de Matignon sis rue de Varenne, « ici on ne pense pas » ! Et c’est là que le bât blesse. Alors que nos dirigeants devraient passer le plus clair de leur temps à réfléchir, ils n’ont qu’une seule idée en tête, communiquer, « faire des coups »4 pour amuser la galerie. Mais les meilleures choses ont une fin, y compris dans le royaume de Jupiter-Pinocchio.

 
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Et cela débouche sur une crise de confiance des citoyens dans la parole publique qui trouve sa meilleure expression dans la crise des « gilets jaunes », à l’intérieur. Et cela débouche sur un désamour croissant des citoyens par rapport au projet de (dé)construction européen (ne) dans sa version technocratique, à l’extérieur. Les sondages d’opinion sont concordants sur le résultat, toutes choses que nos dirigeants s’évertuent à ignorer superbement. À toujours refuser et récuser le débat démocratique, la révélation des contraires, on prépare la révolution.

Guillaume Berlat
22 avril 2019

1 Marion Maréchal (propos recueillis par Charlotte d’Ornellas, Geoffroy Lejeune et Tugdual Denis), « Macron ne comprend rien à l’âme des peuples », Valeurs actuelles, 11 avril 2019, pp. 20-29.

2 Coralie Delaume, Wilkommen dans l’Europe allemande, Marianne, 19-25 avril 2019, pp. 28-29-30.

3 Guillaume de Calignon, Le Rassemblement national revoit de fond en comble sa politique européenne, Le Échos, 16 avril 2019, p. 5.

4 Gérard Larcher (propos recueillis par Marion Mourgue), « Les Français ont besoin de confiance, pas de ‘coups’ », le Figaro, 13-14 avril 2019, p. 4.

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