Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

INDO-PACIFIQUE : UN NOUVEL ESPACE DE CONFLICTUALITÉ

Le monde est de plus en plus fracturé, de plus en plus imprévisible et donc de plus en plus dangereux. Sur ce nouvel échiquier mondial, un nouveau pertubateur fait de plus en plus entendre sa voix sur tous les terrains, en particulier dans sa proximité géographique. Pékin entend maître chez lui au mépris des règles du droit international qu’il prétend respecter… à sa manière. Je monte la garde dans mon domaine maritime – largo sensu et gare à celui qui voudrait s’y approcher de trop près. Cette diplomatie prend une tournure agressive plus particulièrement dans la zone que l’on dénomme « Indo-Pacifique ».

Comment la définir géographiquement ? Le bassin Indo-Pacifique est une région biogéographique océanique qui comprend les zones tropicales et subtropicales de l’océan Indien et de la partie occidentale de l’océan Pacifique. Ces deux océans possèdent en effet en commun une même source principale originelle de biodiversité centrée sur l’archipel indonésien1. Comment la diplomatie française appréhende-t-elle cette zone en termes de priorités ? Comment le chef d’état-major de la marine française l’envisage-t-il en termes géopolitique et géostratégique ?

UNE PRIORITÉ POUR LA FRANCE SELON LE QUAI D’ORSAY

Que nous dit le Quai d’Orsay sur cette région ? Dans un contexte international marqué par les incertitudes et la montée de l’unilatéralisme, la priorité de la France est de proposer une alternative : un ordre multipolaire stable fondé sur le droit et la libre-circulation et un multilatéralisme juste, efficace et inclusif. La zone indopacifique est au cœur de cette stratégie. L’espace indopacifique est pour la France à une réalité géographique. Elle y est présente avec ses Départements ou Régions français d’outre-mer et Communautés d’outre-mer, qui représentent une population totale de 1,65 million d’habitants. 93% de la zone économique exclusive française est située dans les océans Indien et Pacifique. Par ailleurs, on compte dans les pays de la zone environ 150 000 Français résidents, plus de 7000 filiales d’entreprises implantées et 8 300 militaires en mission au sein de forces pré-positionnées. L’Indopacifique s’impose de plus en plus comme l’espace stratégique du XXIème siècle. La montée en puissance de la Chine a bouleversé les équilibres traditionnels. Alors qu’un certain nombre de menaces persistent (prolifération nucléaire, criminalité transnationale organisée, terrorisme djihadiste, piraterie, pêche illicite…), la compétition sino-américaine s’intensifie et génère de nouvelles tensions. Le centre de gravité de l’économie mondiale s’est déplacé vers l’Indopacifique. Six membres du G20 (Australie, Chine, Corée du Sud, Inde, Indonésie, Japon) sont présents dans cette zone. Les voies commerciales maritimes qui la traversent sont devenues prépondérantes.

Les principales réserves de croissance mondiales se trouvent dans l’Indopacifique, qui contribuera d’ici 2030 à environ 60% du PIB mondial. Le poids croissant de ces pays dans les échanges commerciaux et les investissements mondiaux se trouvera encore renforcé dans le monde post-Covid. La zone indopacifique reste également marquée par une forte vulnérabilité aux défis environnementaux et climatiques. De grands émetteurs de CO2 se trouvent dans cette zone, et les Etats insulaires dans les deux océans voient leur existence directement menacée par le dérèglement climatique…2

UNE « LOGIQUE D’ÉTOUFFEMENT » POUR LE CHEF D’ÉTAT-MAJOR DE LA MARINE

L’amiral Pierre Vandier livre au quotidien Le Monde une analyse tout à fait pertinente de cette zone à maints égards3. L’analyse objective de la situation dans la zone (multiplication des démonstrations militaires, déploiement de 200 navires devant l’ilot Whitsun, cartographie des fonds de l’océan indien avec des drones, envoi de chasseurs dans la zone de défense aérienne de Taïwan…) démontrent un changement de posture de la Chine. Les navires français sont systématiquement suivis parfois contraints de manœuvrer pour éviter une collision au mépris des règles de la liberté de la navigation. Certaines escales traditionnelles dans des États de la région sont annulées au dernier moment pour des raisons peu claires… ou trop claires.

Une première sanctuarisation s’étend au-delà de la première chaîne d’iles en mer de Chine par poldérisation, placement de porte-avions fixes, fissurant ainsi la compréhension du droit international partagée par les États. Par ailleurs, Pékin exerce une logique de contraintes sur certains États, ici pour ne pas forer, ici pour ne pas accueillir de navires étrangers. Ce nouveau durcissement (développement militaire), qui répond à une volonté politique et s’inscrit dans la logique du livre blanc chinois, était donc prévisible. L’amiral Pierre Vandier évoque une « logique d’étouffement » utilisant une multitude de leviers : financiers, économiques, diplomatiques, militaires. Elle peut exercer sa pression par la guerre hybride, le cyber4 ou de nombreux autres moyens. Le chef d’état-major de la marine n’exclut pas un conflit à Taïwan, eu égard au déploiement de moyens militaires chinois qui rendrait plus aisé le passage du Rubicon. Et si l’on se projette vers 2030, l’accumulation de navires et de missiles rendra l’opération encore plus envisageable qu’aujourd’hui. « Le coût d’une réaction militaire à une action à Taïwan augmentera avec le temps, et c’est probablement ce qui est recherché dans un effort de dissuasion ».

Alors que les États-Unis envisagent d’investir un milliard de dollars pour l’Indo-Pacifique, la France a une ambition politique cohérente et une stratégie pragmatique (optimisation de divers leviers) : accords de coopération avec les pays de la zone, accords de renseignement, exportations d’armements, appui sur des « Safe havens » à Perth, à Guam… qui permettent de conduire des manœuvres de sous-marins (Cf. celles de l’ « Emeraude »).. « Nous sommes de la sorte suffisamment imprévisibles, à la fois amis et autonomes, et valorisant le multilatéralisme, pour compliquer le jeu chinois » ajoute-t-il. Il estime avoir un bon ratio entre notre investissement et notre résultat.

Grâce au xefforts budgétaires et de modernisation consécutis à la loi de programmation militaire, la présence permanente de la marine en Indo-Pacifique repose sur des forces chargées de la défense de notre souveraineté à la Réunion, à Mayotte et à Papeete et sur une présence aéronavale intermittente en raison de la priorité accordée à l’Atlantique et à la Méditerranée. La France travaille à « l’appréciation autonome » des situations. Avec la Chine, il importe d’établir un modus vivendi d’un dialogue porteur de sécurité. Mais, il faut être conscient que la pression militaire chinoise va aller croissante à l’avenir. « Nous sommes pris dans une montée des tensions. Nous sommes dans un jeu d’influence contre influence, lié de part et d’autre à une démonstration de pugnacité dissuasive », conclut par cette phrase l’amiral Pierre Vandier.

Que faire face à cet expansionnisme et à cette agressivité chinoise croissante ?5 Faire le dos rond ou réagir, seul ou avec des alliés, partenaires déterminés ou crédibles ? Il est évident qu’il ne faut rien attendre de nos pleutres partenaires de l’Union européenne. Bien qu’ils aient reconnu, un peu tard, que la Chine constituait un rival systémique, les Vingt-Sept se situent encore dans une logique d’apaisement, incapables d’imposer, a minima, le principe de la réciprocité.

Il faut se souvenir que l’Allemagne a trop d’intérêts économiques et commerciaux en Chine pour envisager de se lancer dans un bras-de-fer avec Pékin – elle a arraché au forceps, à la fin de sa présidence la conclusion d’un accord sur la protection des investissements qui fait la part belle aux Chinois – sans parler des pays comme la Grèce, l’Italie qui sont pieds et poings liés par les « nouvelles routes de la soie »6.

Nous comprenons mieux pourquoi l’Europe est un non acteur international. Même si nous avons partie liée avec les Américains, nous ne devons surtout pas les suivre aveuglement, hormis sur certains sujets spécifiques7. Nous comprenons également pourquoi la voie est étroite pour une France qui n’a pas les moyens de ses ambitions dans ce nouvel espace de conflictualité que constitue l’Indo-Pacifique.

Jean Daspry
19 juillet 2021

1 www.wikipedia.org
2 www.diplomatie.gouv.fr
3 Nathalie Guibert/Élise Vincent (propos recueillis par), « En indo-Pacifique, une logique d’étouffement ». Le chef d’état-major de la marine française s’inquiète du développement militaire de la Chine dans la région, Le Monde, 11 juin 2021, p. 6.
4 Damien Leloup/Martin Untersinger (propos recueillis par), « Les États sont agressifs dans l’espace cyber ». Chargé de la lutte contre la cybercriminalité, Guillaume Poupard invite à distinguer entre les risques, Le Monde, 11 juin 2021, p. 20.
5 Sylvie Kauffmann, Les sirènes de l’Indo-Pacifique, Le Monde, 13-14 mai 2021, p. 32.
6 Frédéric Lemaître, Les Européens réticents à une opposition frontale avec Pékin. L’Union européenne, comme les pays asiatiques, reste écartelée entre la crainte de l’expansionnisme de la Chine et l’attrait de son marché, Le Monde, 11 juin 2021, p. 6.
7 Martine orange, Les technologies du futur, nerf de la guerre entre Chine et États-Unis www.mediapart.fr , 10 janvier 2021.

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