Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

ISRAËL-AZERBAÏDJAN : L’AXE DU MAL !

Depuis le 27 septembre, une coalition composée de l’armée azerbaïdjanaise, de l’armée turque et de mercenaires djihadistes a lancé une vaste offensive blitzkrieg contre la République autoproclamée de l’Artsakh et l’Arménie. Si au bout de vingt jours, les gains territoriaux semblent minimes, les pertes humaines de part et d’autre sont considérables. Forts de leur supériorité technologique que leur confèrent de redoutables drones kamikazes livrés par Israël, l’Azerbaïdjan pratique un terrorisme d’Etat à l’encontre des populations civiles

Le premier est un Etat qui nous a appris à relativiser l’impact du droit international ; le second une dictature pétro gazière classée 168e sur 180 selon le rapport de RSF. Ensemble, unis pour le meilleur ; pour l’instant le pire.

En 2008 déjà Wikileaks avait fait fuiter le télégramme de l’assistant chef de mission de l’ambassade américaine à Bakou, Donald Lu, envoyait au quartier général du département d’État à Foggy Bottom. Dans ce câble titré : « La symbiose discrète de l’Azerbaïdjan avec Israël», on pouvait y lire une citation du président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, décrivant la relation de son pays avec l’État juif comme un iceberg : « Les neuf dixièmes en sont sous la surface ». Impossible de comprendre en effet, l’alliance qui lie l’Azerbaïdjan et Israël sans jeter un coup d’œil sur une carte. L’Etat hébreux fut l’un des premiers pays à reconnaître l’indépendance de l’Azerbaïdjan en 1992 alors que ce dernier cherchait à retourner le rapport de force en sa faveur contre les Arméniens. Israël y voyait une occasion rêvée de mettre en œuvre sa « diplomatie de la périphérie », censée lui permettre de surmonter l’encerclement par des pays arabo-musulmans hostiles en nouant des liens avec le « deuxième cercle » comprenant des Etats musulmans non arabes : hier, l’Iran du Shah, l’Ethiopie et les Kurdes d’Irak, aujourd’hui l’Azerbaïdjan.

Un partenariat géostratégique, une alliance naturelle

Les échanges bilatéraux touchent à tous les domaines, de l’agriculture au tourisme en passant par les télécommunications. Mais ils comprennent également un volet bien plus sensible. La coopération sécuritaire étant très intense, les services secrets israéliens sont, de fait, familiers de la très longue frontière de l’Azerbaïdjan avec l’Iran ; un sujet dont on ne parle ni à Bakou ni à Tel-Aviv. Car c’est un secret de polichinelle, l’Azerbaïdjan est devenu progressivement une base arrière pour les services de renseignement israélien dans le cadre de leur agissements contre l’Iran. Une convergence d’intérêt géostratégique est confortée par la crainte de Bakou face aux ambitions expansionnistes de Téhéran, vis-à-vis de la population azerbaidjanaise, majoritairement chiite. A l’époque de l’administration d’Obama, des responsables américains ont cru bon de savoir qu’Israël avait obtenu l’accès à des bases militaires à la frontière nord de l’Iran, constituant un atout significatif pour l’aviation israélienne.

En visite en Azerbaïdjan, en août 1997 et en décembre 2016, le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, avait déclaré : "Les relations avec l’Azerbaïdjan sont très étroites. Elles seront encore meilleures après cette visite". La relation stratégique comprend la coopération en matière de commerce et de sécurité, et les échanges culturels et éducatifs. Depuis lors, Israël a développé des liens plus étroits avec Bakou et a aidé à moderniser les forces armées du pays. L’armée israélienne aurait été l’un des principaux fournisseurs d’armes d’aviation, d’artillerie, anti-char et anti-infanterie, dans les affrontements qui ont opposé les Azéris aux forces arméniennes en 2016. En 2009, la visite du président israélien, Shimon Peres, en Azerbaïdjan, avait donné lieu à un renforcement des relations militaires, la société israélienne Aeronautics Defence Systems Ltd annonçant qu’elle allait construire une usine à Bakou. Un an plus tard, le président azerbaïdjanais, Ilham Aliev, avait publié un décret interdisant la délivrance de visas dans les aéroports internationaux du pays ; les étrangers devaient désormais demander des visas au consulat azerbaïdjanais le plus proche… à l’exception des ressortissants d’Israël et de la Turquie.

Plus significatif est l’accord conclu en 2012 entre les deux pays pour un montant d’1,6 milliard de dollars pour l’achat de drones et de systèmes de défense antiaérienne, systèmes radars, batteries anti-missiles, munitions et missiles antichars à l’Azerbaïdjan. Et en janvier 2019, le service national des frontières d’Azerbaïdjan a acheté le kamikaze Sky Striker à la société israélienne Elbit Systems. De sorte que l’Azerbaïdjan est devenu le premier acheteur étranger de ce système offensif1.

En contrepartie de ces achats, les autorités azéries se sont engagées à fournir à Israël de grosses quantités de pétrole. Celles-ci représentent environ 40 % des importations israéliennes en la matière et arrivent par un oléoduc qui relie Bakou-Tbilissi au port turc de Ceyhan. Avant d’atteindre Israël, cet oléoduc, d’une capacité de 1,2 million de barils par jour, traverse la Turquie sur 1 000 kilomètres. Ce qui permet à Ankara d’encaisser des royalties importantes. Est-il besoin de le rappeler ? L’autre allié de l’Azerbaïdjan dans la région n’est autre que la Turquie d’Erdogan qui, fait rare, se trouve donc du même côté qu’Israël…

Des engins semant la mort made in Israël

Dès les premiers jours qui ont suivi l’offensive du 27 septembre 2020, l’Azerbaïdjan a déployé des armes de fabrication israélienne sur des cibles arméniennes, tandis qu’Israël continue de soutenir l’Azerbaïdjan en maintenant un canal de livraison d’armes dévastatrices contre lesquelles les forces de défense de la République autoproclamée de l’Artsakh ne peuvent rien ou presque2. Trois jours plus tard, Erevan rappelait son ambassadeur à Tel-Aviv pour consultation alors que ce dernier venait d’entrer en fonction. Si l’alliance géostratégique entre Bakou et Tel-Aviv est rarement abordée, celle-ci a une incidence directe dans le conflit en cours. En témoigne le manège d’avions-cargos de la compagnie azerbaidjanaise, Silk Airways, propriété d’une des filles d’Aliev, effectuant des vols en boucle entre l’Etat hébreux et l’Azerbaïdjan, n’a pas cessé tout au long des premières semaines.

Dans sa guerre d’extermination contre les Arméniens, Bakou peut compter sur les drones israéliens qui lui confèrent un redoutable avantage technologique. Entre le 22 et le 30 septembre, six Iliouchine IL-76, ces cargos gros-porteurs azéris, se sont posés sur la base militaire d’Ouvda, dans le sud d’Israël. Ils sont tous repartis quelques heures plus tard. Il y a fort à parier que la cargaison comprenait des drones fabriqués par les industries aéronautiques israéliennes. Dans une interview au site d’information israélien Walla, Hikmet Hajiyev, le conseiller du président de l’Azerbaïdjan, avait confirmé l’utilisation de drones « kamikazes » Harop dans son offensive contre l’Arménie, au Haut-Karabagh. Un terrorisme d’Etat qui suscitant des rapports alarmants de la part du CICR et d’Amnesty International3.

Entre realpolitik, cynisme, et rappel à la morale

C’est un fait. Israël, Etat construit sur les décombres de la Shoah et en réaction à l’antisémitisme, ne reconnaît toujours pas la réalité du Génocide de 1915. L’utilisation des drones de fabrication israélienne par l’Azerbaïdjan contre les civils et militaires arméniens au Haut- Karabagh, dénoncée par l’Arménie et les Arméniens de la Diaspora, contribue à relancer un débat. Israël, qui fournit une quantité importante de l’armement azéri, est également critiqué par les Israéliens. Le cas du professeur Israël Charny, directeur du Musée-Institut de l’Holocauste de Jérusalem, et véritable autorité morale qui a toujours milité pour la reconnaissance du Génocide des Arméniens par Israël semble bien seul. Plus récemment, la pétition lancée par des intellectuels et universitaires israéliens, dont Charny et l’historien Yaïr Auron, auteur d’un ouvrage de référence sur Israël et le Génocide arménien4, en faveur d’une suspension des ventes d’armes à l’Azerbaïdjan (qui constituent environ 60% de ses importations) demeure à ce jour, le principal geste en faveur de la paix et d’une reconsidération du partenariat stratégique entre Bakou et Tel-Aviv.

Toujours est-il que le 12 octobre, la cour suprême de l’Etat hébreux rejetait la pétition, prétextant un « manque de preuves » au sujet des crimes de guerre perpétrés par les Azéris5. En réaction au rappel de l’ambassadeur d’Arménie, le président de l’Etat hébreu, Reuven Rivlin s’était adressé à son homologue arménien, Armen Sarkissian, pour lui expliquer que « les relations avec l’Azerbaïdjan ne sont pas contre vous ».

Mis à part quelques articles ayant filtré dans le grand quotidien de gauche Haaretz, le sujet est soigneusement évité par de nombreux commentateurs israéliens mais aussi de la Diaspora juive dont le silence pour le moins assourdissant sur ces livraisons d’armes, de la part d’amis prétendus de la Cause arménienne, habitués des dîners du CCAF, n’en a été que plus troublant.S i Bernard-Henri Lévy a, une semaine après le lancement de l’agression, rédigé un éditorial dans Le Point visant directement Erdogan, suivi quelques jours plus tard d’une tribune dans l’Obs signée par des figures de la vie intellectuelle et des artistes français d’origine juive6, le silence gêné du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), en dit beaucoup sur la proximité de certains de ses dirigeants vis-à-vis de la dictature des Aliev. On citera au passage la figure de Jean-Pierre Allali membre du Bureau exécutif du CRIF. Fervent relais d’influence de l’Azerbaïdjan, cet ancien universitaire et journaliste, auteur d’une trentaine d’ouvrages dont une quinzaine porte sur les Juifs de Tunisie dont il est originaire, se rend régulièrement à Bakou. Il a été notamment le conseiller scientifique du film documentaire Shalom, Bakou de Murielle Lévy. On citera particulièrement son article paru en 2017 dans l’Arche sous le titre suggestif de : « Heureux comme un juif azerbaïdjanais ». Il faudra néanmoins, attendre le 15 octobre, pour que François Khalifat, président du CRIF, signe une tribune de soutien aux Arméniens dans Actualité Juive appelant Israël à reconnaître le Génocide arménien, esquivant toutefois la question des livraisons d’armes à l’Azerbaïdjan7.

En se rapprochant de l’Arménie, avec lequel les relations n’ont jamais été véritablement au beau fixe, l’Etat hébreu craint il de sacrifier la communauté juive d’Azerbaïdjan qui représente une dizaine de milliers de personnes relativement bien intégrées ?8 Rien n’est moins sûr. Toujours est-il que le lobby pro azéri a encore de beaux jours en Israël, comme l’atteste la couverture médiatique, qui hormis quelques journaux de gauche comme Haaretz, penche plutôt pour la version azérie des faits. En 2016, le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, lui-même originaire de l’ex-URSS, avait soutenu la position de l’Azerbaïdjan dans les affrontements arméno-azerbaïdjanais de 2016, la qualifiant ‘’d’absolument justifiée", allant jusqu’à tenir l’Arménie pour responsable du déclenchement du conflit en avril 2016. Tout porte donc à croire que tant que Benyamin Netanyahou se maintiendra au pouvoir la lune de miel perdurera entre Bakou et Tel Aviv.

Etienne Pellot
26 octobre 2020

1 http://www.slate.fr/story/195905/haut-karabakh-conflit-armenie-azerbaidjan-suprematie-militaire-drones-munitions-intelligentes-vente-israel
2 https://www.timesofisrael.com/azeris-use-israeli-made-drones-as-conflict-escalates-with-armenia-report/
3 https://www.amnesty.fr/presse/armnieazerbadjan-il-faut-protger-la-population-civ
4 Yaïr Auron, Israël et le génocide des Arméniens, Sigest, 2017
5 https://www.jpost.com/israel-news/high-court-rejects-ban-on-arms-sales-to-azerbaijan-as-lacking-evidence645470?fbclid=IwAR1aFPVazjBPtRLtFRtN3mYMkvodwhI1dmNDZJAWNsZnu_KC8ldc4YRI5P0
6 https://www.nouvelobs.com/monde/20201013.OBS34672/tribune-avec-les-armeniens-du-haut-karabakh.html?fbclid=IwAR2lQTeg0Qbs6KZSXbDCJlrYmB0A-JgPBWMlLObC6MXJOMVYCfmH60JZ1O0
7 http://www.crif.org/fr/actualites/crif-francis-kalifat-leurope-doit-mettre-un-terme-lexpansionnisme-turc
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