Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

JOE BIDEN ENCHAÎNE LES SOMMETS EN EUROPE

Cinq mois après son entrée à la Maison-Blanche, le 46ème président des États-Unis, attendu à bras ouverts par ses alliés – sorte d’idiots utiles chantant les louanges du maître américain -, effectue son premier déplacement à l’étranger qu’il réserve à la vieille Europe. L’Amérique est de retour tourne en boucle1. Tête-à-tête avec Boris Johnson, G7 en Cornouaille, visite à Bruxelles (OTAN, Union européenne), sommet avec Vladimir Poutine à Genève… Le président américain multiplie les entrevues lors de ce long déplacement de huit jours, débuté à Londres le 10 juin 2021. Joe Biden met « l’empathie stratégique » au cœur de sa diplomatie et veut enrôler l’Europe, unir les démocraties dans sa lutte contre la Chine2, et plus largement, contre les démocratures, les démocraties il-libérales3.

Ces visites se situent dans un contexte intérieur où Joe Biden se heurte à ses premières difficultés intérieures : échec des discussions avec les Républicains du Sénat portant sur un ambitieux programme de rénovation des infrastructures, retour au réel et à une posture trumpienne sur la politique migratoire avec le Mexique marquée par la visite de Kamala Harris à Mexico, première pomme de discorde avec son homologue canadien sur le projet controversé d’oléoduc Keystone XL…. Il est toujours bon de prendre l’air du grand large pour redorer son blason intérieur à peu de frais en fréquentant le beau linge du monde occidental mais aussi celui qu’il qualifiait, il y a peu encore de « tueur », Vladimir Poutine en terrain neutre (Genève). Au passage, Joe Biden fait de généreuses annonces sur la question de la diffusion des vaccins aux pays en développement.

Histoire de redorer le blason terni d’une Amérique impériale qui regarde plus vers l’Asie que vers l’Europe. Superbe séquence médiatique pour le président des États-Unis volant du G7 (Royaume-Uni), vers l’OTAN et l’Union européenne (Belgique) pour se retrouver avec l’affreux Vladimir Poutine en tête-à-tête (Suisse).

LONDRES ET CARBIS BAY : DU BILATÉRAL AU G7

Arrivé le 10 juin 2021 en Royaume-Uni, le président américain veut réparer la relation transatlantique face à la Chine. En dehors de traditionnels entretiens bilatéraux avec les Britanniques, mais aussi avec certains membres du G7, il participe à ce cénacle qui perd de sa pertinence au fil du temps.

Bilatéral : « Global Britain » fait un bras d’honneur à ses anciens partenaires européens

Boris Johnson saisit l’occasion de sa présidence du G7 pour tenter de démontrer les avantages que retire le Royaume-Uni de sa liberté retrouvée en développant son projet de « Global Britain »4, pour louer sa « relation indestructible » avec les États-Unis. Il signe son premier accord commercial post-Brexit avec l’Australie5. Le Premier ministre britannique déclare avoir eu d’« excellentes » discussions avec le président américain Joe Biden, le 11 juin 2021, quelques heures avant le sommet du G76. Le premier déplacement à l’étranger du président américain devait marquer le « retour » des États-Unis après le mandat de Donald Trump. Pour leur part, les Britanniques n’ont que faire des rodomontades de Jupiter.

Le ministre britannique des Affaires étrangères Dominic Raab affirme, le 11 juin 2021, que l’unité du Royaume-Uni n’est « pas négociable », en réponse à la fermeté affichée par le président français Emmanuel Macron concernant les dispositions post-Brexit pour l’Irlande du Nord. Circulez, il n’y a rien à voir ! Mais, ceci ne lui suffit pas. Emmanuel Macron demande, le 12 juin 2021, à Boris Johnson de respecter « la parole donnée aux Européens » dans le cadre du Brexit, sur fond de tensions en Irlande du Nord. Il est sèchement renvoyé dans ses buts. Une sorte de gifle diplomatique7.

Il se console comme il peut surtout lorsque le voyou de Londres lance une « guerre de la saucisse ». La France et les Etats-Unis sont « sur la même ligne » sur la nécessité de coopérer sur les grands dossiers internationaux, assure le 12 juin 2021, Joe Biden lors de sa première rencontre avec son homologue français Emmanuel Macron8.

Pour sa part, le président américain Joe Biden indique qu’il recevra la chancelière allemande Angela Merkel le 15 juillet 2021 à la Maison Blanche9. Manifestement au sein de l’Union européenne (« à la force de laquelle il croit ») et de l’OTAN (qu’il mobilise contre la Chine), Joe Biden joue ostensiblement la carte allemande (Merkel et post-Merkel) [Emmanuel Macron devra se contenter d’une visite à Paris du secrétaire d’État, Antony Blinken]. Geste américain le plus significatif : il lève les sanctions contre les entreprises impliquées dans la construction du gazoduc NordStream2 et ne réclame plus de manière explicite le partage du fardeau au sein de l’Alliance atlantique (les 2% du PIB consacrés au budget de la défense).

La question est désormais de savoir les contreparties attendues du côté allemand tant vis-à-vis de la Russie que, surtout, du côté de la Chine où les entreprises allemandes sont très présentes. À Washington, le président français agace par ses interrogations déplacées sur le fonctionnement de l’Alliance atlantique et par son idée « d’autonomie stratégique européenne ». Il ne sera donc pas l’interlocuteur privilégié sur les questions européennes, preuve supplémentaire du déclassement de la France à Bruxelles !

Tout va pour le mieux pour la famille occidentale

G7 de Carbis Bay : vaccination, climat, multilatéralisme et bonnes paroles10

Carbis Bay. 11 juin 2021 : le G7 commence. L’Allemagne, le Canada, les États-Unis, la France, l’Italie, le Japon se retrouvent sous présidence du Royaume-Uni, septième membre du Groupe. Pour cette année, Londres choisit un thème général : « Reconstruire en mieux ». Reconstruire en mieux – l’économie, les systèmes sanitaires, notre approche de l’environnement, l’éducation aussi – après la pandémie. Reconstruire en mieux, le monde ébranlé en 2020. Reconstruire quelque chose qui avait disparu : le G7 lui-même, aux abonnés absents sous présidence américaine en 2020.  Ce sommet est l’occasion, pour les dirigeants, de prouver que le multilatéralisme a de l’avenir. Qu’il est notre porte de sortie. Que nous devons reconstruire en mieux, ensemble. Réunis du 11 au 13 juin 2021 en présentiel dans le sud-ouest de l’Angleterre, les dirigeants de grandes puissances veulent tourner la page de la pandémie11. Ils « annoncent qu’ils fourniront au moins un milliard de doses de vaccins contre le coronavirus en partageant des doses et en les finançant ». Par ailleurs, ils « présentent un plan pour étendre la production de vaccins afin d’atteindre cet objectif ».

« En vaccinant plus de personnes dans le monde, non seulement nous aiderons à mettre fin à la pandémie de coronavirus, mais nous réduirons aussi le risque pour la population au Royaume-Uni » en « diminuant la menace posée par des variants résistants aux vaccins apparaissant dans des zones ayant d’importants foyers épidémiques », a-t-il ajouté. Dans ce cadre, Londres indique donner 100 millions de doses excédentaires provenant de différents laboratoires grâce à l’avancée de son programme de vaccination, qui a déjà permis d’administrer près de 70 millions d’injections au Royaume-Uni. Cinq millions de doses seront fournies d’ici septembre, et le reste jusqu’en 2022, principalement via le dispositif Covax12. Les Etats-Unis se sont de leur côté engagés à fournir 500 millions de vaccins de Pfizer/BioNTech, dont 200 millions cette année. Au-delà des effets d’annonce, les décisions adoptées ont amplement démontré le manque d’ambition collective tant sur le plan de la vaccination (dénoncée par le directeur général de l’OMS et l’ex-premier ministre travailliste, Gordon Brown)13 que sur celui du climat (création d’un fonds « Blue Planet » de 583 millions d’euros pour la préservation des océans).

Ne parlons pas du projet d’aide aux infrastructures destiné aux pays en développement (« Build Back Better World ») censé damé le pion aux « nouvelles routes de la soie » chinoises ! Tout ceci est vague, flou et ne comporte aucun engagement contraignant susceptible d’être sanctionné en cas de non- respect. La photo avec la reine d’Angleterre était parfaite même si Joe Biden le madré aurait commis quelques impairs protocolaires avec Sa Gracieuse Majesté. Tout le monde en est d’accord !14

Heureusement, le messie est revenu sur terre. L’arrivée au pouvoir de Joe Biden aux Etats-Unis a apporté « un nouvel » élan aux travaux du G7, s’est félicitée Angela Merkel en conclusion du G7. Pour ne pas être en reste, Emmanuel Macron salue un « multilatéralisme efficace » lors du G7 et des décisions « utiles » pour « nos concitoyens », permettant de les éloigner du vote « nationaliste ». Diantre ! Le G7 se serait transformé en meilleur rempart contre la peste brune… De qui se moque-t-on ? Pour sa part, la Chine lutte pour éviter sa mise à l’écart15.

Tout le monde il est beau, tout le monde est content, puisque nos perroquets à carte de presse nous expliquent que Joe Biden aurait relancé le multilatéralisme lors de ce G7. Reste à savoir quelle définition donne-t-on du multilatéralisme à Washington, à Bruxelles, à Tokyo et à Ottawa ? Là est la question importante à laquelle nos perroquets à carte de presse ne nous fournissent jamais de réponses pertinentes.

Oublié le G7, le président américain passe aux séquences atlantique et européenne.

BRUXELLES : ENTRE ALLIANCE ATLANTIQUE ET UNION EUROPÉENNE

Les sommets, en formats différents, se suivent et se ressemblent. Beaucoup de beaux discours, de lyriques déclarations mais peu de concret en termes d’actes qu’il s’agisse du premier sommet de l’OTAN en la présence de Joe Biden ou du sommet Union européenne-OTAN.

Sommet des chefs de l’État et de gouvernement de l’OTAN : la même rhétorique belliciste

Que faire lorsque l’on n’est en état de mort cérébrale ? Tenter de démontrer que l’on est toujours en vie en se dispersant, en désignant des adversaires à sa vindicte (Russes et Chinois16) et en trouvant de nouveaux chantiers de réflexion (concept stratégique) pour nourrir la machine qui tourne à vide en donnant l’impression de se réinventer face aux défis mondiaux. Comment cette posture s’est-elle concrétisée ? Dans une longue déclaration solennelle (négociée mot à mot par les experts pendant des semaines) qui sera vite oubliée tant elle est creuse. En effet, les dirigeants de l’OTAN se sont déclarés (14 juin 2021) « préoccupés » par les ambitions déclarées de la Chine et par « la menace grandissante » représentée par le renforcement militaire de la Russie, lors de leur sommet annuel à Bruxelles. « Les ambitions déclarées de la Chine et son comportement affirmé représentent des défis systémiques pour l’ordre international fondé sur des règles et dans des domaines revêtant de l’importance pour la sécurité de l’Alliance », ont-ils affirmé dans les conclusions adoptées à l’issue de ce sommet de Bruxelles, se disant « préoccupés » par les « politiques coercitives » de Pékin17. Pékin n’a pas tardé à réagir en accusant l’Otan d’exagérer « la théorie de la menace chinoise ».

Dans un communiqué, l’ambassade de Chine auprès de l’Union européenne accuse l’OTAN de faire preuve d’une « mentalité de guerre froide » et de chercher à « créer artificiellement des confrontations »18.

Les Alliés expriment également leur préoccupation face au « renforcement du dispositif militaire de la Russie et par ses activités provocatrices, notamment à proximité des frontières de l’OTAN ». « Tant que la Russie ne montre pas qu’elle respecte le droit international et qu’elle honore ses obligations et responsabilités internationales, il ne peut y avoir de retour à la normale », ont-ils averti. Les alliés lancent la révision du concept stratégique de l’Alliance adopté en 2010 pour la préparer à faire face aux nouvelles menaces dans l’espace et le cyberespace19.

Ils s’engagent à soutenir l’Afghanistan après le retrait des derniers soldats de la mission de formation de l’Otan. « Consciente que l’aéroport international Hamid Karzaï est important pour qu’une présence diplomatique et internationale soit maintenue et pour que l’Afghanistan soit relié au reste du monde, l’Otan fournira un financement transitoire de manière à assurer la continuité des activités de cet aéroport », ont-ils promis. La Turquie se déclare prête à assumer la sécurité de l’aéroport de Kaboul, indispensable au maintien d’une présence occidentale en Afghanistan.

Le président Recep Tayyip Erdogan discute des conditions de cette offre lors de ses entretiens bilatéraux avec le président Biden et avec le président français Emmanuel Macron avec lequel il se serait réconcilié. Le nouveau Sultan ottoman aurait joué l’apaisement avec l’Amérique (quid de l’acquisition de missiles russes S-400 ?, volonté de coopérer sur la Libye et la Syrie), avec la France (évocation du transfèrement de Fabrice Azoulay détenu pour détention de stupéfiants), avec la Grèce

Bel exemple de diplomatie agressive d’une Alliance atlantique, qui sort de son cadre géographique d’action pour aller guerroyer aux quatre coins de la planète, avec le succès que l’on sait après une guerre de vingt ans en Afghanistan. OTAN dont la clôture aurait dû être décrétée dès la fin du Pacte de Varsovie, la chute du mur de Berlin, la fin de l’URSS. Encore, un nouvel exemple de rendez-vous manqué avec l’Histoire par des Européens soumis aux Diktats du grand frère américain20.

Sommet Union européenne-États-Unis : le même bibelot d’inanité sonore

Le message transmis aux communicants est clair : toutes les parties veulent enterrer la hache de guerre commerciale21, à la veille d’un sommet avec les présidents des institutions de l’Union européenne à Bruxelles (15 juin 2021). L’annonce d’un accord – fin d’un conflit de 17 ans entre Airbus et Boeing22 sur lequel est décidé une trêve de 5 ans – est suivie de déclarations d’apaisement. Par ailleurs, les exportateurs de vins et spiritueux français se déclarent soulagés, le jour du sommet, « soulagés » après l’accord entre les Etats-Unis et l’Union européenne sur les droits de douane punitifs qu’ils s’infligeaient mutuellement dans le cadre de leur conflit commercial autour des avionneurs Boeing et Airbus. Mais, force est de constater que l’Union européenne cherche à exister sur la scène internationale – elle hésite entre prudence et attentisme23 – alors que Joe Biden se porte au chevet d’une Europe marginalisée.

Le comique Clément Beaune nous explique, avec son arrogance légendaire, que « La France doit mettre en place des moyens d’influence plus durables en Europe ». Il est vrai que sa pratique du refus de la concertation préalable de ses partenaires avant de lancer quelques idées dans la nature lui revient régulièrement en boomerang à la figure. Par-delà la recréation d’une unité des démocraties autour d’intérêts communs, l’impression prévaut que cette rencontre avec les frères ennemis (Michel-von der Leyen24) – n’a pas débouché sur des résultats très concrets (Cf. la création d’un conseil du commerce et de la technologie) : dossier de l’acier et de l’aluminium, taxe carbone imposée aux frontières de l’Union, différence de vision sur le numérique (protéger les GAFA pour Washington, les réguler pour Bruxelles), brevets sur lesquels les États-Unis ne veulent pas faire de bonnes manières aux Chinois. Tous les sujets de tension entre Européens et Américains ne sont donc pas aplanis25. Pouvait-il en être autrement alors même que les Européens sont loin d’être unis sur l’essentiel ? Heureusement, nous apprenons qu’Ursula von der Leyen part immédiatement après en tournée européenne pour accompagner la mise en œuvre des plans de relance nationaux26.

Après Bruxelles, Joe Biden file vers la Suisse pour y rencontrer le grand méchant ours rouge, celui par qui tous les scandales arrivent.

GENÈVE : PREMIÈRE PRISE DE CONTACT AVEC VLADIMIR POUTINE

Après les traditionnels entretiens avec les dirigeants du pays hôte, le président américain en vient au cœur du sujet avec sa rencontre avec Vladimir Poutine.

L’américano-suisse : un léger couac avec ses hôtes helvètes

À la veille de sa rencontre avec le président russe (15 juin 2021), le VRP du complexe militaro-industriel, Joe Biden a profité d’une entrevue avec son homologue suisse pour vanter les deux avions de combat américains en lice pour un gros contrat de remplacement de la force aérienne helvétique. « J’ai rappelé qu’il y avait un processus qui se déroulait, qui était fixé de longue date et que le Conseil fédéral (gouvernement ndlr) prendrait sa décision sur la base du processus actuellement en cours », a souligné le président suisse, Guy Parmelin. Manière de rappeler à l’Oncle Sam que Berne n’obéit pas au doigt et à l’œil du maître comme le font habituellement les idiots utiles de l’OTAN.

L’américano-russe : un réel climat de défiance27

Face à Moscou, l’Union européenne doit s’unir pour être capable à la fois de « riposter, contraindre et dialoguer », affirmait le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell au moment où les présidents russe et américain se rencontraient à Genève28.

Vladimir Poutine déclare le 11 juin 2021, espérer que son homologue américain Joe Biden – qui connait assez bien la Russie29 – se montrerait moins impulsif que son prédécesseur Donald Trump, à quelques jours du très attendu premier sommet entre les deux chefs d’Etat. Le fait même que cette réunion se soit tenue après les invectives de Joe Biden (Poutine « le tueur ») constituait déjà en soi une victoire pour le maître du Kremlin30. La rencontre ressemble à s’y méprendre à une rencontre du temps de la guerre froide31. Aucune conférence de presse commune n’a eu lieu. Joe Biden vide son sac sur les violations des droits de l’homme en Russie et les ingérences de Moscou en Ukraine, Biélorussie, dans les processus électoraux en Occident. Vladimir Poutine rappelle qu’il est maître chez lui et qu’il est mécontent de l’extension continue de l’OTAN à ses frontières.

Au-delà, les deux hommes tentent de nouer un dialogue pragmatique sur quelques sujets d’intérêt commun comme le désarmement, dépasser « une farce irrationnelle, avec une défiance mutuelle… normaliser et stabiliser la confrontation » (Fiodor Loukianov). Pour Sergueï Lavrov : « nous n’avons pas d’attentes démesurées quant à des percées, pas d’illusions ». En un mot, Joe Biden et Vladimir Poutine n’envisagent pas un « nouveau départ », mais ils vont tenter d’encadrer leur relation (cybersécurité, sécurité stratégique) pour éviter qu’elle ne se dégrade davantage (effondrement du cadre du désarmement au fil du temps) après ce sommet dans le cadre verdoyant de la Villa La Grange au bord du la Léman. Citant Tolstoï, Vladimir Poutine – celui qui préfère être craint qu’être respectable – déclare : « Il n’y a pas de bonheur dans la vie, seulement ses lueurs ».

Les discussions, qui mettent Américains et Russes sur le même plan même si la Russie est fragile économiquement mais sait profiter des espaces libres (Libye, Syrie, RCA), auront duré plus de trois heures. À l’issue de la rencontre, chacun des deux présidents a rappelé ses positions bien connues tout en reconnaissant l’utilité d’une telle rencontre (retour des deux ambassadeurs américain et russe à leur poste respectif). Le président américain Joe Biden a estimé que la tonalité de son premier sommet avec son homologue russe Vladimir Poutine était « positive », mais a assuré l’avoir mis en garde contre toute interférence dans les élections américaines. Au-delà des apparences, il y a la réalité de la vie internationale. Joe Biden a tout intérêt à ne pas mettre la Russie dans les bras de la Chine qu’elle considère comme son principal adversaire32. Vladimir Poutine est reconnu comme un partenaire incontournable et ne doit pas être mécontent de ne pas se retrouver dans un face-à-face obligé avec Pékin. Pour autant, la relation américano-russe ne s’annonce pas de tout repos. Reste à savoir comment les deux présidents contribueront à retrouver les chemins de la confiance33… si cela est encore envisageable compte tenu de l’état de dégradation de la relation bilatérale.

Dès son retour home, Joe Biden estime avoir marqué des points dans sa volonté de démontrer que les démocraties sont efficaces face à la Chine, et envisage à présent de rencontrer son homologue chinois Xi Jinping dans les prochains mois. Une fois de plus, il est le demandeur !

SI LA PHOTO EST BONNE34

Durant ses premiers mois à la Maison Blanche, Joe Biden a eu tout le temps de prendre connaissance des principaux dossiers internationaux (bilatéraux, multilatéraux, commerciaux, migratoires…), de s’en imprégner, de définir une ligne claire pour le court terme avant de mettre au point une stratégie pour le moyen et le long terme. Après la théorie vient le temps de la pratique ! Et, c’est là que les choses se compliquent. Si l’on excepte la rencontre de Genève qui relève de la vieille diplomatie bilatérale, cette séquence multilatérale intense (G7, OTAN, OTAN-UE) est révélatrice de multiples dysfonctionnements de la gouvernance de la communauté des nations. Nous sommes au cœur d’une diplomatie purement déclaratoire, de l’attrape-tout, de l’auberge espagnole alors que la multiplication des défis auxquels le monde est confronté exigerait la pratique d’une diplomatie exécutoire. Nous sommes au cœur de la crise structurelle que traverse le système multilatéral mis en place en 1945. La machine tourne à vide et à plein mais ne contribue, en aucune manière, à régler les problèmes du XXI siècle. Elle se paie de mots, de bons mots mais ne va pas au-delà alors qu’elle devrait être une machine à recréer de la confiance, du compromis pour préparer l’avenir, le monde demain dans les meilleures conditions. Or, nous en sommes encore loin tant l’époque est plus à la confrontation qu’à la coopération. Tous ces évènements auront-ils contribué à un réchauffement de la Weltpolitik ? Compte tenu des maigres informations dont nous disposons, mais au regard d’une lecture entre les lignes des communiqués diplomatiques, il y a fort à parier que ce round d’observation n’a pas été des plus productifs. Affaire à suivre…

Guillaume Berlat
19 juillet 2021

1 Éditorial, Le retour de la diplomatie américaine, Le Monde, 17 juin 2021, p. 33.
2 François Bougon, Joe Biden embarque des Européens réticents dans un front uni contre la Chine, www.mediapart.fr , 14 juin 2021.
3 Renaud Girard, Biden, chef d’une coalition des démocraties ?, Le Figaro, 8 juin 2021, p. 17.
4 Arnaud de la Grange, Hôte du G7, Boris Johnson veut tailler ses habits de dirigeant mondial, Le Figaro, 10 juin 2021, p. 12.
5 Éric Albert, Londres signe son premier accord de libre-échange post-Brexit, Le Monde, 17 janvier 2021, p .19.
6 Arnaud de la Grange, Nuages nord-irlandais sur son premier sommet avec Boris Johnson, Le Figaro, 11 juin 2021, p. 3.
7 Pas de drapeaux européens au G7, Le Canard enchaîné, 16 juin 2021, p. 2.
8 Isabelle Lasserre, Macron salue « une communauté de valeurs » avec l’Amérique, Le Figaro, 11 juin 2021, p. 4.
9 Sylvie Kauffmann, Berlin-Washington, le nouvel axe, Le Monde, 17 juin 2021, p. 33.
10 Cécile Ducourtieux, Un G7 paralysé par la question irlandaise et le Brexit, Le Monde, 15 juin 2021, p. 4.
11 Florentin Collomp, Les dirigeants du G7 veulent tourner la page de la pandémie, Le Figaro, 12-13 juin 2021, pp. 6-7.
12 Stephany Gardier, L’Afrique manque de doses et peine à combattre la désInformation, Le Figaro, 12-13 juin 2021, p. 6.
13 Cécile Duflot, Face à l’enjeu de la vaccination mondiale, le G7 de Carbis Bay restera celui d’un aveuglement égoïste, Le Monde, 17 juin 2021, p. 30.
14 Arnaud de la Grange, La « diplomatie douce » de la famille royale, Le Figaro, 12-13 juin 2021, p. 7.
15 Sébastien Falleti, La Chine lutte pour éviter sa mise à l’écart, Le Figaro, 12-13 juin 2021, pp. 6-7.
16 Adrien Jaulmes, En Europe, Joe Biden bat le rappel de ses alliés, Le Figaro, 11 juin 2021, pp. 1-2-3.
17 Anne Rovan, Sommet de l’OTAN : les alliés serrent les rangs et adressent un avertissement à la Chine, www.lefigaro.fr , 14 juin 2021.
18 Jean-Pierre Stroobants, La Chine, « défi systémique » pour l’OTAN, Le Monde, 16 juin 2021, p. 4.
19 Élise Vincent, Afin de relancer l’OTAN, Joe Biden insiste sur la cyberdéfense, Le Monde, 15 juin 2021, p. 4.
20 Thomas Vallières, L’Europe dans les griffes de l’OTAN, Marianne, 18-24 juin 2021, p. 18.
21 Clément Daniez, Les Européens et Joe Biden veulent enterrer la hache de guerre commerciale, www.lexpress.fr , 15 juin 2021.
22 Guy Dutheil/Laurence Girard/Virginie Malingre, Trêve commerciale entre l’Europe et les États-Unis, Le Monde, 17 juin 2021, p. 18.
23 Anne Rovan, Les Européens entre prudence et attentisme, Le Figaro, 11 juin 2021, p. 4.
24 Virgnie Malingre/Jean-Pierre Stroobants, Charles Michel et Ursula von der Leyen, une rivalité permanente. Depuis leur entrée en fonctions en 2019, le duo exécutif européen se bagarre pour le même fauteuil, celui de « président de l’Europe », Le Monde, 16 juin 2021, p. 4.
25 Virginie Malingre, Les relations s’améliorent, mais des différends demeurent, Le Monde, 17 juin 2021, p. 18.
26 Virginie Malingre, Ursula von der Leyen en tournée européenne, Le Monde, 18 juin 2021, p. 4.
27 Gilles Paris/Piotr Smolar, Biden et Poutine à Genève dans un climat de défiance, Le Monde, 16 juin 2021, pp. 2-3.
28 Jean-Pierre Stroobants, Face à la Russie, l’UE cherche une stratégie, Le Monde, 18 juin 2021, p. 3.
29 Gilles Paris/Piotr Smolar, La Russie, un dossier familier pour le président américain. Joe Biden s’est rendu à plusieurs reprises à Moscou, mais avec l’actuel chef du Kremlin, qualifié de « tueur », le courant n’est jamais passé, Le Monde, 16 juin 2021, p. 2.
30 Benoît Vitkine, Le Kremlin, sans illusions en quête de « respect géopolitique ». L’annonce même d’une rencontre entre Biden et Poutine et Biden a été perçue comme une victoire, Le Monde, 16 juin 2021, p. 3.
31 François Bonnet, Poutine, tsar de Russie : et si on l’oubliait un peu ?, www.mediapart.fr , 16 juin 2021.
32 Alain Salles, Poutine, Biden et le vase chinois, Le Monde, 18 juin 2021, p. 28.
33 Piotr Smolar, Entre Biden et Poutine, la défiance contenue, Le Monde, 18 juin 2021, p. 2.
34 Titre d’une chanson de 1965 composée et interprétée par Barbara.

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