Observatoire Géostratégique

numéro 205 / 19 novembre 2018

L’AMBASSADEUR OU LA DÉLATION SUR ORDONNANCE !

« Les cons, ça ose tout. C’est même à cela qu’on les reconnait ». Au moment où Simone Veil fait son entrée au Panthéon (1er juillet 2018) et où l’on loue son esprit de sacrifice durant l’Occupation contre un régime de collaboration-délation institutionnalisée, celui de Vichy1, la machine à délation fonctionne à plein régime dans notre pays. Sous couvert de « lanceurs d’alerte » se dissimulent en vérité d’authentiques dénonciateurs, cafteurs, délateurs, cafardeurs, calomniateurs, mouchards, sycophantes, jusque et y compris dans cette belle Maison qu’est le Quai d’Orsay ! Telle est la réalité quotidienne dans ce qu’elle a de plus crue.

Nous en avons aujourd’hui un exemple éclairant avec la campagne lancée contre notre ex-ambassadeur en Hongrie, Éric Fournier par le site de délation en ligne qui a pour nom Mediapart qui se borne à citer des extraits choisis de sa correspondance sur le phénomène Viktor Orbàn, ne les replaçant pas dans leur contexte 2. Pour sa part, le très sérieux quotidien Le Monde pratique la citation sélective, omettant de reprendre l’intégralité des propos du chef de l’État qui ont leur cohérence3. Que font ses « décodeurs » chargés de faire la chasse aux « fake news » ? Il en remet une couche dans un article immonde dans son édition du 5 juillet 2018, se complaisant dans la reprise de ragots indignes et d’attaques ad hominem gratuites qui tranchent par rapport à ce que fut ce quotidien dans les temps héroïques4.

Dans un second temps, à bout d’arguments rationnels, Mediapart en vient jusqu’à critiquer la position du président de la République, qui lors d’une conférence de presse tenue à Bruxelles en marge du Conseil européen, n’a fait que rappeler la doctrine en la matière (distinction entre correspondance officielle et parole publique)5. Hasard ou coïncidence, dans la foulée des révélations du site de monsieur moustache, le Journal officiel de la République française (JORF) du 30 juin 2018 annonce le remplacement de notre ambassadeur en Hongrie par Pascale Andréani6. Mediapart tire la couverture à lui en établissant un lien entre départ de l’un et l’arrivée de l’autre, devançant même la parution du Journal officiel7. Démontrant ainsi que le site d’Edwy Plenel possède des informations à très bonne source et en avant-première. Il a la primeure de l’information officielle que les autres citoyens n’ont pas. Il faut attendre le 5 juillet 2018 pour que le Figaro tente de faire la part égale aux éléments à charge et à décharge par pur respect de la présomption d’innocence8.

Comme toujours, les mots ont leur importance et cette affaire mérite d’être replacée dans son contexte. En priorité, il importe de rappeler que la nomination à la fonction d’ambassadeur est un fait du prince. L’éviction d’Éric Fournier de son poste d’ambassadeur de France en Hongrie pose d’abord des problèmes juridiques sérieux.

L’AMBASSADEUR : LE FAIT DU PRINCE

Comme souvent dans notre Douce France, il est essentiel de passer de la théorie à la pratique pour se forger une opinion éclairée.

La théorie : la république monarchique

Comme celle d’un préfet, la nomination d’un ambassadeur constitue un pouvoir discrétionnaire pour le président de la République. Il peut nommer à cette fonction qui bon lui plaît. La chanteuse Rihanna, le footballeur Antoine Griezman, voire le bouffon du roi et de la reine, Stephane Bern… Il est vrai que « la nomination de nos chères Excellences demeure l’une des procédures les plus opaques de la République : couleur politique, copinages, obédience, catégorisation sexuelle, etc… »9. Nombreux sont ceux qui n’appartiennent pas à la « Carrière » qui ont occupé les fonctions d’ambassadeur sans être passés par la filière diplomatique du Quai d’Orsay. Le corollaire est que le président de la République peut mettre fin à la fonction d’un ambassadeur quand cela lui semble bon, ad nutum soit de manière immédiate sans formalités. De deux choses l’une, soit le départ de l’ambassadeur est motivé par l’intérêt du service (en l’absence d’une faute), soit il a pour origine la considération de la personne (en raison d’une faute). Dans cette seconde hypothèse, le fonctionnaire dispose théoriquement des droits lui permettant de faire valoir ses arguments devant le juge administratif. Et cela avec des chances de faire condamner l’État qui sont minimes tant le juge administratif, Conseil d’État en tête est avant tout le conseil de l’État avant d’être son juge.

La pratique : tout et n’importe quoi

Comme le souligne une professeure de l’université de Yale, Laetitia Straus-Bonart, nous vivons sous le règne du « poison de l’empathie ». Un nombre croissant de décisions politiques sont prises sous le coup de l’émotion. La « compassion rationnelle » serait préférable, selon cette universitaire10. En commentant, qui plus est à chaud, une information publiée par Mediapart, le chef de l’État viole une règle qu’il s’était imposée au début de son quinquennat, à savoir ne pas évoquer des questions de politique intérieure à l’étranger. Qui plus est, dans le cas de figure, pour commenter une affaire mettant en cause notre ambassadeur en Hongrie en marge d’un conseil européen qui traitait des problèmes migratoires au sujet desquels la position de Viktor Orbàn faisait débat.

De plus, comment réagir, même de manière équilibrée en apparence, lorsque l’on ne dispose pas de tous les éléments du dossier pour juger dans le calme et la sérénité ? Il est vrai que Jupiter, à l’instar de nombre des inspecteurs généraux des Finances, est omnipotent et omniscient. Il sait tout sur tout sans la moindre hésitation. Ce qui lui permet de dire n’importe quoi en parlant de « révocation ».

C’est qu’à l’évidence, le cas d’Éric Fournier n’est pas aussi simple qu’il y paraît en apparence tant il soulève de nombreux problèmes.

UN PROBLÈME JURIDIQUE : FRANCE ÉTAT DE DROIT OU ÉTAT SANS DROIT ?

En France, existe de nombreux textes protégeant les correspondances officielles, en théorie du moins. La réalité est moins claire.

La protection des sources : fiction ou réalité ?

Comment une note confidentielle se retrouve-t-elle dans les mains de Mediapart ? Nous sommes à l’évidence dans un cas de compromission du secret de la défense nationale passible11 pour le ou les auteurs de sanctions administratives, voire pénales. Le président de la République va-t-il charger la DGSI de diligenter une enquête administrative pour démasquer les coupables (un cher « collègue mal intentionné ») ? Va-t-il faire saisir le procureur de la République par l’intermédiaire de son ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, pour instruire l’affaire ? À ce jour, nous sommes dans le brouillard ? La protection des sources des journalistes n’autorise pas tout. Elle doit s’accompagner de la plus grande sévérité pour ceux qui enfreignent les lois de la République en matière de secret de la défense nationale.

La pratique du Quai d’Orsay : courage fuyons !

Le secret des correspondances officielles n’existerait-il plus dans notre pays ? Nous serions tentés de le croire à lire la prose de la directrice de la communication du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE). En effet, l’idiote utile, qui a pour fonction le porte-parolat du Quai d’Orsay et qui a pour nom Agnès von der Mühll, (franco-suisse) est une fine juriste. Elle s’est surpassée dans son stupide commentaire sur l’affaire. Il mérite d’être repris in extenso pour l’information du bon peuple :

Interrogé par Mediapart, le Quai d’Orsay confirme l’existence de cette note et assure que ces propos « ne reflètent nullement la position des autorités françaises ». Pour le Quai, ils relèvent au contraire d’« un commentaire non sollicité et malvenu de son auteur, auquel il a été fermement rappelé la nécessité d’une expression précise et mesurée, dans le strict champ de ses compétences ».

Qui plus est, cette péronnelle, qui a dépassé la cinquantaine, en rajoute en déclarant :

« Ce qui choque, c’est la stigmatisation d’une communauté dans son ensemble ».

Pour reprendre la formule du Pape François, qui est-elle pour juger un collègue qui a occupé des postes difficiles (En Géorgie durant la guerre avec la Russie, entre autres) ? Pour sa part, cette courageuse de salon a évolué entre Vienne, Washington et Berlin. Elle est donc tout à fait bien placée pour persifler.

Il fallait oser le faire. La réponse aurait dû être simple : le Quai d’Orsay ne commente pas des informations de presse surtout lorsqu’elles font référence à des correspondances officielles obtenues en violation des dispositions du code pénal. Quant aux auteurs de ces fuites inadmissibles, ils feront l’objet de poursuites adaptées et des sanctions correspondantes. Que signifie « la nécessité d’une expression précise et mesurée, dans le strict champ de ses compétences » ? La porte-parole pratiquerait-elle le délit d’opinion que stigmatise le président de la République ? On imagine le temps qu’il aura fallu pour mettre au point ce morceau de bravoure qui discrédite les diplomates qui en sont les auteurs et la diplomatie française qui les abrite.

Quelques jours plus tard, cette même fonctionnaire effectue un super rétropédalage :

« Le remplacement d’Éric Fournier, qui ne devait quitter son poste qu’à la mi-juillet, par la ministre plénipotentiaire hors-classe Pascale Andréani, a été acté par un décret de jeudi dernier et publié samedi au Journal Officiel.

Éric Fournier est en poste à Budapest depuis 2015. Son départ s’inscrit dans le mouvement des ambassadeurs.

Mme Pascale Andréani lui succédera prochainement, suite à l’agrément reçu de autorités hongroises »12.

Un jour, le départ d’Éric Fournier nous est présenté comme une mesure quasi-disciplinaire, un autre il est précisé qu’il s’agit d’un départ normal ? Pourquoi ce brusque retournement si ce n’est qu’il y a/aurait un loup et que toute cette affaire serait floue. On nous précise que l’on a tout de même précipité la date de départ normal de Budapest d’Éric Fournier en lui intimant l’ordre de ne pas présider la traditionnelle cérémonie du 14 juillet prochain. Il subit donc une forme de sanction plus ou moins déguisée qui se double d’un lynchage médiatique en règle13. La meute des pleutres est lâchée.

Problème juridique mais aussi problème déontologique pour les ambassadeurs.

UN PROBLÈME DÉONTOLOGIQUE : COMME LA PLUME AU VENT

La latitude traditionnelle laissée aux ambassadeurs pour porter des appréciations sur les situations auxquelles ils sont confrontés semble, de nos jours, avoir été remisée aux magasins des antiquités sans autre forme de procès.

La liberté de plume : un vieux souvenir

Une question importante est posée au travers de l’affaire Éric Fournier qui dépasse très largement celle du contenu de la note visée par les médias (sorte de panégyrique du régime hongrois). Dans la relation de la vie politique dans leur pays de résidence, au travers de leur correspondance diplomatique confidentielle et protégée (Cf. le chiffrement des correspondance sensibles), les ambassadeurs doivent-ils se refuser à porter, à côté des informations objectives qu’ils rapportent, des jugements de valeur qui n’engagent qu’eux ? L’écrit, si dérangeant soit-il, doit-il être banni au profit d’une langue de bois, une langue d’acajou aseptisée du style Norpois dans la Recherche du temps perdu de Marcel Proust ?

Souvenons-nous que notre ambassadeur à Damas au début des « révolutions arabes » avait été convoqué et vertement tancé par la cellule diplomatique de Nicolas Sarkozy (Nicolas Galey) pour avoir osé écrire fin 2011-début 2012 que le régime de Bachar Al-Assad était moins faible qu’on ne pouvait l’écrire dans les gazettes parisiennes en 2011. L’ambassadeur s’est exécuté pour ne pas être exécuté. Bachar Al-Assad est toujours là et en passe de reconquérir tout le pays. Le conformisme n’est pas toujours le meilleur allié de l’ambassadeur. Toute vérité n’est pas bonne à dire, y compris dans la diplomatie. Surtout celle qui n’est pas celle du prince et de la bienpensance germanopratine de boboland. Dans ces conditions, pourquoi payer des ambassadeurs, non à écrire ce qu’ils pensent mais ce que les bons apôtres pensent à Paris, enfermés dans leurs bureaux sans contact réel avec le monde qui les entoure ?

La cohorte des pleutres : le courage à la sauce vichyssoise

N’oublions pas que le Quai d’Orsay est le ministère des coups tordus. Nous n’en voulons pour preuve que la multiplication des contentieux par les agents victimes de ses agissements devant les juridictions administratives. Il ne faut pas compter sur le chef de la « mafia bretonne », Jean-Yves Le Drian14, ni sur son drôle d’oiseau adjointe en charge des affaires européennes (diplomate de formation) qui a pour nom Nathalie Loiseau pour lever le petit doigt et appeler le château à la retenue dans l’affaire Fournier. Pas un seul syndicat de cette auguste maison qu’est le Quai d’Orsay ne s’est manifesté pour critiquer le procédé au nom des grands principes de notre droit. Pas une simple tribune des chers collègues, comme ce fut le cas en son temps, pour dénoncer un acharnement médiatique injustifié et injustifiable contre un ambassadeur en dépit des fautes qu’il a pu commettre. C’est courage fuyons ! C’est la présomption de culpabilité !

Les amnésiques sont au pouvoir. Ont-ils oublié le tweet peu diplomatique de notre ambassadeur à Washington, Gérard Araud juste après l’élection de Donald Trump. Il aurait été « engueulé » par le ministre et contraint de retirer son tweet. A-t-il jamais été sanctionné ? La réponse est négative. Pire encore, il est adulé et termine son séjour à Washington comme si de rien n’était. Il se pavanait même aux côtés de Jupiter lors de sa dernière visite aux Etats-Unis. Il paraît qu’il serait devenu « trumpiste » depuis cette date… Cette regrettable affaire intervient au moment où la chaîne de télévision C8 rediffuse un grand classique de Jacques Deray (1983) au cours duquel Jean-Paul Belmondo, qui joue le commissaire Jordan, questionne ses interlocuteurs : « Vous en pensez quoi ? Vous êtes d’accord ? Transmettez ? C’est une vieille tradition du Quai d’Orsay de baisser son froc. Alors, transmettez ».

C’est également que l’affaire Éric Fournier révèle un énorme problème de cohérence dans la gestion de la fonction publique.

UN PROBLÈME DE COHÉRENCE

Nous avons un nouvel exemple de la duplicité à la française. Ne faites surtout pas ce que je dis et ce que j’écris. Continuez comme avant et tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes.

La défense du courage : la hardiesse des mots

Quelques jours avant cette affaire, le Conseil d’État, toujours ce mauvais génie de la cité, publiait, à la demande du premier ministre (Edouard Philippe, éminent membre de cette vénérable institution), son rapport sur la dynamisation de la fonction publique. Tétanisés, inhibés, recroquevillés, les décideurs publics, en particulier les hauts fonctionnaires. Ont-ils peur d’agir ? À la demande du Premier ministre, le Conseil d’État a planché sur « la prise en compte du risque dans la décision publique » et son étude a été rendu publique le lundi 25 juin 2018 un peu plus d’un mois après la remise du document à Matignon. En 126 pages, le groupe d’étude présidé par Jean-Ludovic Silicani, auteur il y a dix ans d’un retentissant « livre blanc sur la fonction publique »”, fournit à l’exécutif un diagnostic documenté de la situation et 32 propositions, à un moment clé pour le gouvernement, celui des décisions en matière de transformation de l’action publique.

La peur d’être poursuivi au pénal, la multiplication de normes, un principe de précaution mal interprété, une bureaucratisation accrue sont des facteurs qui contribuent à freiner les décideurs publics et à cultiver »l’aversion du risque”. Lorsque l’on ajoute à cela une faible culture du risque dans la formation-même des hauts fonctionnaires et l’aspiration des citoyens à toujours plus de protection, tous les ingrédients sont réunis pour une action publique tiède.

La récompense de la lâcheté : la faiblesse des actes

Ce rapport du Palais Royal (pas de la comédie française, rassurez-vous !) est plutôt comique si on le met en perspective avec l’affaire d’Éric Fournier et si l’on prend un minimum de recul par rapport à l’évènement. Il faut reconnaître que le régime actuel n’incite pas à la prise de risque et à l’initiative. Nous sommes plutôt dans le management de type militaire : « Je ne veux voir qu’une seule tête ». Une sorte de caporalisation de la fonction publique française. On ne peut vouloir tout et son contraire à la fois. Des limites intrinsèques de la politique du en même temps chère à notre jeune et fringuant président de la République. Après l’affaire Fournier, combien d’ambassadeurs vont-ils oser écrire ce qu’ils pensent en leur âme et conscience ? La réponse est simple. La correspondance diplomatique sera aseptisée, faisant appel à la litote pour ne pas s’engager, pour ne pas prendre le risque de se faire sanctionner. Les lâches seront récompensés. Gare aux audacieux !

À tous les problèmes exposés ci-dessus, s’en ajoute un dernier, de nature plus politique.

UN PROBLÈME POLITIQUE

L’éviction d’Éric Fournier dans des délais extrêmement brefs est-elle le fruit d’une simple coïncidence ou d’un véritable guet-apens pour laisser la place nette à son successeur ? Toutes les hypothèses sont sur la table.

Le hasard et la nécessité : la question posée

On ne peut qu’être frappé par la concomitance entre la publication de la note confidentielle d’Éric Fournier et la nomination de son successeur, Pascale Andréani. Voici ce qu’écrit le site Mediapart sur le sujet :

« Le décret n’a pas mis de temps à être publié. Un jour après nos révélations sur une note diplomatique à la gloire de Viktor Orbán rédigée par l’ambassadeur de France en Hongrie, le Journal officiel annonce son remplacement à Budapest. C’est Pascale Andreani, dont le nom circulait beaucoup au Quai d’Orsay ces derniers jours, qui prend sa place ».

Il ne s’agit nullement de porter un jugement de valeur sur les compétences indéniables de cette fonctionnaire (experte reconnue des questions européennes) mais de s’interroger sur certaines coïncidences troublantes relatives aux conditions de sa nomination. Quand on veut noyer son chien, on l’accuse de la rage, c’est bien connu. Il est vrai qu’il se murmurait, depuis le mois de mars dernier dans les couloirs feutrés du Quai d’Orsay, que Pascale Andréani était intéressée par l’ambassade à Budapest. Les choses traînaient. Comme par enchantement, les choses se décantent de manière quasi-miraculeuse. Pourquoi ? Les voies de Jupiter sont impénétrables mais tout de même. Les révélations de Mediapart n’ont-elles pas été organisées à très haut niveau pour éjecter Éric Fournier ? Par qui ? Dans quel but ? Le doute subsistera toujours sur cette étrange affaire qui ressemble à un chantier, pour reprendre la formule policière.

Le monde des castes : tout change pour que rien ne change

Pour mémoire, rappelons que l’intéressée est l’épouse de Gilles Andréani (le fils de feu l’ambassadeur de France dignitaire, Jacques Andréani), haut magistrat de la Cour des comptes qui vient d’être récemment promu au titre de président de Chambre rue Cambon (chambre qui suivra les affaires du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères). Encore, une nouvelle coïncidence ou une preuve de l’entre-soi de la société administrative française. Tous ces détails échappent au citoyen moyen mais ils ont leur intérêt si l’on veut bien prendre le temps d’aller au-delà de la soupe que nous servent nos perroquets à carte de presse. Les deux cents familles, cela existe toujours en dépit de la révolution de 1789.

En dernière analyse, et pour le bien de notre pays, nous souhaitons très sincèrement bonne chance à Pascale Andréani pour sa future mission diplomatique. Il va lui falloir une bonne dose de courage et de tact pour expliquer que Viktor Orbàn ne représente pas « valablement » la Hongrie après ses succès électoraux. Il lui faudra aussi pas mal de finesse pour convaincre le juriste Bertrand Mathieu de l’inexactitude de sa thèse défendue dans Le Droit contre la démocratie ?15 Alors que le droit est inséparable de la construction de la démocratie, l’on en arrive, selon lui, à confondre démocratie et État de droit. L’idée essentielle de cet essai est de montrer que le droit peut aussi se dresser contre la démocratie. La figure d’un peuple inscrit dans des frontières et partageant un destin commun a été inséparable de la construction d’un système démocratique. Ces éléments constitutifs de l’État s’effritent. À méditer.

IMPUISSANCE ET LÂCHETÉ

L’ambassadeur a dit la (sa) vérité, il doit être exécuté pour paraphraser la célèbre chanson de Guy Béart. Au secours, Vichy est de retour au moment où l’on nous abreuve des fameuses valeurs (?)16 dont la France et l’Union européenne seraient les porteuses. Vaste farce que tout ce galimatias technocratique qui commence à indisposer les peuples. Souvenons-nous de la citation apocryphe de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ». Jupiter, notre lettré président de la République, grand défenseur des droits de l’homme et de l’état de droit devant l’Éternel (Cf. son plaidoyer pro domo devant la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg, l’automne dernier) gagnerait à la méditer et à tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler de sanction éventuelle d’un ambassadeur sans avoir eu accès à l’intégralité du dossier et sans avoir entendu le principal intéressé (Cf. la révocation qu’il évoque, sanction la plus grave dans le droit de la fonction publique).

 
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Lorsque la curée est lancée, il est toujours sain que certaines voix, isolées comme toujours dans le conformisme ambiant, s’élèvent à contre-courant de la meute. La Curée tel est le titre d’un roman de Zola, l’auteur d’un article intitulé « J’accuse ! » rédigé au cours de l’affaire Dreyfus et publié dans le journal L’Aurore du 13 janvier 1898 sous la forme d’une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure. Car, au train où vont les choses et dans cette atmosphère délétère qui est celle de notre siècle, l’affaire Éric Fournier pourrait donner lieu à une fable dont le titre pourrait être l’ambassadeur ou la délation sur ordonnance17.

Ali Baba
9 juillet 2018

1 Ève Charrin, À Vichy, l’histoire au régime, Marianne, 29 juin-5 juin 2018, pp. 44 à 49.
2 Marguerite Zimmer, L’ambassadeur de France en Hongrie soutient Viktor Orbàn, www.mediapart.fr , 29 juin 2018.
3 Blaise Guauquelin, Pour l’ambassadeur de France à Budapest, la Hongrie est un modèle, www.lemonde.fr , 30 juin 2018.
4 Blaise Gauquelin/Marc Semo, Éric Fournier, l’ambassadeur de France qui admirait trop Orbàn, Le Monde, 5 juillet 2018, p. 2.
5 Marguerite Zimmer, Macron condamne les propos de l’ambassadeur mais ne les sanctionne pas, 29 juin 2018, www.mediapart.fr ,
6 Décret du 28 juin 2018 portant nomination d’une ambassadrice extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la République de Hongrie – Mme ANDRÉANI (Pascale), JORF n° 0149 du 30 juin 2018, texte n° 78.
7 Marguerite Zimmer, L’ambassadeur en Hongrie remplacé après la révélation d’une note pro-Orbàn, www.medipart.fr , 29 juin 2018.
8 Laure Mandeville, Quand le cas « Orbàn » déroute le Quai d’Orsay et l’Europe toute entière, Le Figaro, pp. 1 e 16.
9 Richard Labévière, François Sénémaud, représentant personnel du président de la République en Syrie, www.prochetmoyen-orient.ch , 2 juillet 2018.
10 Laetitia Straus-Bonart, Le poison de l’empathie, www.lepoint.fr , 1er juillet 2018.
11 Arrêté du 23 juillet 2010 portant approbation de l’instruction générale interministérielle sur la protection du secret de la défense nationale, JORF n° 0184 du 11 août 2010, page 14718, texte n° 1.
12 La France minimise le départ de l’ambassadeur en Hongrie, Agence Reuters, 2 juillet 2018.
13 Pierre Feydel, Le pilori, cet ancêtre moyenâgeux du « bashing », Marianne, 6-12 juillet 2018, pp. 108 à 111.
14 Patrick Forestier, Jean-Yves Le Drian, ministre de la « mafia » bretonne, www.lexpress.fr , 30 juin 2018.
15 Bertrand Mathieu, Le droit contre la démocratie, LGDJ, 2017.
16 Ellen Salvi, Europe : la stratégie de Macron plie sous la pression de l’extrême droite, www.mediapart.fr , 30 juin 2018.
17 Bernard Prou, Délation sur ordonnance, Anne Carrière éditions, 2017.

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