Observatoire Géostratégique

numéro 284 / 25 mai 2020

LE TORCHON BRÛLE ENTRE PARIS ET PÉKIN

Mais elle était du monde, où les plus belles choses

Ont le pire destin ;

Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,

L’espace d’un matin.

(« Consolation à M. Du Périer sur la mort de sa fille », François de Malherbe).

Par maints aspects, la diplomatie s’apparente à une relation amoureuse. Après le temps de l’engouement vient souvent celui de la détestation. Le fameux binôme amour/haine. Nous en avons aujourd’hui un exemple frappant avec l’évolution de la relation franco-chinoise au cours des six derniers mois. Novembre 2019 : temps des embrassades, des accolades, des rodomontades. Mai 2020 : temps des rebuffades, des engueulades, des reculades. Entre la catastrophique visite d’Emmanuel Macron en Chine1 et sa gestion aussi catastrophique de la crise du Covid-19, de l’eau a coulé sous les ponts du fleuve jaune et de la Seine2.

Tout est bon à reproches, à scènes de ménages entre les deux partenaires au bord du divorce. Comme par un (mal)heureux hasard, l’affaire, que l’on croyait oubliée, de la livraison des frégates françaises à Taïwan refait surface. Dans le même temps, le télégramme de l’ambassadeur à Pékin fait à nouveau la une des gazettes, discréditant encore plus une diplomatie française brouillonne et indigne qui de vautre dans le mensonge.

LES FRÉGATES DE TAÏWAN REFONT SURFACE

Un dossier emblématique de l’époque de François Mitterrand, qui avait connu quelques épisodes devant les tribunaux français, celui de la livraison des frégates françaises à Taïwan refait surface en pleine crise du Covid-19 et de détérioration de la relation bilatérale3. Le contrat porte sur des équipements pour des frégates françaises vendues à la marine de Taipei en 1991, une affaire qui avait provoqué une grave crise diplomatique entre Paris et Pékin.

En 1991, la France avait signé la vente de six frégates à Taïwan pour un montant de 2,8 milliards de dollars, provoquant une glaciation des relations diplomatiques franco-chinoises. La marine taïwanaise a indiqué le 7 avril 2020 dans un court communiqué qu’elle comptait moderniser ces frégates de fabrication française Lafayette. Un contrat a bien été passé par le ministère taïwanais de la Défense pour la modernisation du système de lanceur de leurres Dagaie qui équipe les six frégates. Un lanceur de leurres est un système utilisé pour éviter d’être frappé par un missile ennemi. Le coût de la transaction serait de plus de 800 millions de dollars taïwanais (24,6 millions d’euros). L’entreprise vendeuse serait la société française DCI-Desco, unité du groupe Défense Conseil International (DCI).

Taïwan, devenue le refuge des nationalistes du Kuomintang, après l’accession des communistes au pouvoir en 1949 en Chine continentale, est un sujet ultra-sensible pour Pékin qui considère l’île, peuplée de 23 millions d’habitants, comme l’une de ses provinces. Pékin fustige toute relation officielle entre des pays étrangers et Taipei, des échanges qu’il assimile à un soutien au séparatisme taïwanais. Pendant de nombreuses années, Taipei a été considéré comme le représentant officiel de la Chine, jusqu’à ce que les Nations unies basculent vers Pékin en 1971. D’autres pays et organismes internationaux lui ont emboîté le pas. L’île n’est plus reconnue que par 15 Etats dans le monde (nations pauvres d’Amérique latine et du Pacifique). Le Vatican reste le dernier en Europe.

Le temps n’est plus aux échanges d’amabilités mais plutôt aux noms d’oiseaux. La Chine a exhorté le 12 mai 2020 la France à « annuler » ce contrat d’armement, soulignant qu’une telle transaction vers cette île revendiquée par Pékin et dirigée par un gouvernement rival pourrait « nuire aux relations sino-françaises ». Ni plus ni moins. En effet, le marché de modernisation des navires taïwanais par une société française agace au plus haut niveau à Pékin. La France a rejeté le 13 mai 2020 les critiques de la Chine et l’a invitée à « se focaliser » plutôt sur la lutte collective contre la pandémie de Covid-2019. « Face à la crise du Covid-19, toute notre attention et tous nos efforts doivent être focalisés sur la lutte contre la pandémie », a déclaré le ministère français des Affaires étrangères. « Dans le cadre de la déclaration franco-chinoise de 1994, la France met en œuvre la politique d’une seule Chine et continue d’appeler au dialogue entre les deux rives du détroit », souligne-t-on au Quai d’Orsay. « La France respecte strictement dans ce contexte les engagements contractuels qu’elle a formés avec Taiwan et n’a en rien changé sa position depuis 1994 ».

Tout ceci n’est pas très brillant, pas très reluisant pour une diplomatie de gribouille qui se donne en exemple à la planète entière. Mais, cela n’est pas tout.

LE TÉLÉGRAMME DE L’AMBASSADEUR À PÉKIN REFAIT SURFACE

Dans notre dernier magazine, nous avions fait état de l’embarras palpable de l’Élysée et du Quai d’Orsay à la suite de la publication, par Le Canard enchaîné, d’un article soulignant que l’ambassadeur de France à Pékin avait dûment informé, dès le mois de décembre 2019, ses autorités de tutelle de l’existence d’une grave pandémie dans la capitale de la région du Hubei, la tentaculaire Wuhan où résident de nombreux compatriotes4. La conséquence logique de cette révélation était terrible : les plus hautes autorités de la République ne pouvaient plus prétendre, avec la plus grande mauvaise foi qui les caractérise, qu’elles ne savaient pas, dès la fin de l’année 2019, ce qui se passait en Chine et qu’elles n’avaient pas pu se préparer à cette grave pandémie très en amont (masques, tests de dépistage, respirateurs, isolement des personnes contaminées…).

Dans une attitude aussi inconsciente que pleutre, la porte-parole du Quai d’Orsay s’est une fois encore surpassée, un rôle de composition pour cette imposante franco-suissesse à l’échine souple. En réponse à une question en date du 4 mai 2019 du volatil, notre pérronelle avait mis une journée avant de déclarer « qu’aucun télégramme diplomatique n’avait été envoyé le 8 décembre par l’ambassadeur à Pékin ». En clair, ceci signifiait que ce document n’avait jamais existé. Comme par un heureux hasard, les services du Quai d’Orsay – il doit régner une sacrée pagaille dans les archives de la Maison des bords de Seine – retrouvaient un télégramme sur le même sujet… mais daté de janvier 2020. C’est donc qu’n télégramme de notre ambassadeur existait bien ! C’est cette version des faits que le folliculaire du Télégramme de Brest publiait le 8 mai. Vraisemblablement inspiré à bonne source diplomatique, le journaliste concédait – ce qui n’était qu’un secret de polichinelle – que « dès le mois de décembre, de nombreux témoignages faisaient état de la situation réelle sur WeChat, le Facebook local ». Au même moment, les autorités de Taïwan alertaient l’OMS. Toutes choses que le ministère numérique des Affaires étrangères ignorait. 

Pour sa part, Le Canard enchaîné – dont on peut aisément imaginer qu’une main charitable l’a dûment nourri – persiste et signe : l’apparition d’un virus avait été signalée à l’Élysée et au Quai d’Orsay en décembre 2019 (le 8) par l’ambassadeur de France en Chine, Laurent Bili – lui-même renseigné soit par ses services, soit par le consul général de France à Wuhan Olivier Guyonvarch, soit par des agents de la DGSE. Il conclut ainsi : aucun article ne pourra laver l’Élysée et le gouvernement de ce reproche : celui de s’être révélés incapables – en plus de quatre mois ! – de reconstituer « un bon stock de masques, de tests, de respirateurs » …5 Affaire à suivre !

Tout ceci n’est pas très brillant, pas très reluisant pour une diplomatie du mensonge. Les diplomates qui ont sciemment menti – indignes d’être des serviteurs de l’État – devront rendre des comptes, le moment venu devant une commission d’enquête parlementaire mais aussi devant les juridictions pénales et être sanctionnés sévèrement.

Comme disait feu Jacques Chirac, « de toute façon, les merdes, ça vole en escadrilles ». À une soft diplomatie du masque, du loup combattant, à une diplomatie carnivore6 chinoise, la diplomatie française – si tant est que le terme lui convienne encore – n’est guère en mesure d’opposer que la pire des réponses, celle des communiqués bravaches sans lendemain et des mensonges les plus grossiers démentis par la réalité.

Si l’on ajoute à ce festival de médiocrités et de couardises, la lamentable prestation de notre compatriote, l’ambassadeur de l’Union européenne en Chine, Nicolas Chapuis7, dont il est rendu compte par ailleurs dans notre magazine, le tableau est complet. Pour ne pas dire lamentable et pitoyable.

 
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Quel superbe camouflet pour notre Noblesse d’État, notre Caste d’énarques aussi puants qu’incompétents ! À quand un acte de contrition en bonne et due forme. Ce n’est pas encore pour demain. Le moins que l’on soit autorisé à dire, à ce stade, est que le torchon brûle entre Paris et Pékin.

Ali Baba
18 mai 2020

1 Guillaume Berlat, Cinq leçons sur une visite en Chine : un Münich de la diplomatie française !, www.prochetmoyen-orient.ch , 9 décembre 2019.
2 Guillaume Berlat, Coronavirus : Jean qui rit, Jean qui pleure.., www.prochetmoyen-orient.ch , 16 mars 2020.
3 Piotr Smolar, Paris et Pékin buttent sur les frégates de Taïwan, Le Monde, 12 mai 2020, p. 19.
4 Ali Baba, Du bon (mauvais) usage du télégramme diplomatique !, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 mai 2020.
5 Claude Angeli, Le Quai d’Orsay au secours de Macron, Le Canard enchaîné, 13 mai 2020, p. 3.
6 Piotr Smolar, Le coronavirus et l’avènement de la diplomatie carnivore, Le Monde, 13 mai 2020, p. 31.
7 L’ambassadeur européen en Chine critiqué pour avoir accepté la censure, Le Monde, 12 mai 2020, p. 19.

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