Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

L’Envers des Cartes du 4 avril 2016

APRES LA LIBERATION DE PALMYRE : UN EMBOÎTEMENT DE POUPEES RUSSES…

La libération de Palmyre constitue indéniablement un cinglant revers pour Dae’ch. Encadrés par l’aviation de Moscou, les « Faucons du désert » – un groupe paramilitaire syrien formé par les forces spéciales russes et allié à trois grandes familles de la région -, a littéralement basculé les unités de Dae’ch, mettant sérieusement à mal le mythe de leur excellence militaire. Les guerriers de l’ « Etat islamique » se sont débandés comme la dernière des milices de quartier, sans anticipation, ni repli organisé. Mais cette libération, qui a coïncidé avec la célébration de Pâques et ses fastueuses célébrations damascènes, revêt certainement une importance symbolique plus forte qu’un réel changement de donne stratégique.

Sur le plan militaire, la reconquête de Palmyre ouvre deux perspectives importantes : celle de Deraa vers le Sud et celle de Deir es-Zor vers l’Est. Ainsi, elle permet à l’armée syrienne de reprendre l’initiative des opérations et de réaffirmer que l’objectif final demeure la libération totale du territoire syrien dans ses frontières historiques, incluent aussi le plateau du Golan toujours occupé par Israël. Elle réaffirme aussi l’existence de la vieille route Damas, Bagdad, Téhéran. Mais dans ce nouveau contexte, la question d’Alep demeure pleine et entière. Depuis l’été 2012, la priorité affichée de l’armée syrienne est la maîtrise du « pays utile » : le grand Damas et l’axe Homs-Hama-Alep, cette dernière étant la capitale économique du pays, la double porte ouverte sur le Kurdistan syrien et la Turquie.

L’annonce du retrait militaire partiel russe est intervenue avant la reconquête totale d’Alep, qui après Damas, constitue la priorité stratégique de l’armée syrienne. Si cette dernière contrôle désormais les trois quarts de l’agglomération, plusieurs routes vitales restent aux mains des salafo-jihadistes. Celles-ci constituent autant de cordons ombilicaux vers les bases-arrières turques, à destination desquelles les services spéciaux d’Erdogan continuent d’acheminer armes et mercenaires tchétchènes, chinois, maghrébins et européens… Le maintien russe de ce statuquo alepin vise, notamment trois objectifs qui s’emboîtent les uns dans les autres comme autant de poupées vernies : éviter l’effondrement complet de la rébellion armée afin de permettre sa participation aux négociations de Genève conjointement soutenues par Moscou et Washington ; tordre quelque peu le bras de Damas pour l’amener à quelques concessions politiques ; enfin, parachever la reconfiguration d’une armée syrienne sous tutelle russe.

Moscou ne cache plus son irritation face à un gouvernement syrien qui continue à penser, qu’une fois Alep reprise, la vie politique pourrait redémarrer comme avant, comme si rien ne s’était passé… Selon Moscou, les autorités syriennes tardent à proposer les ouvertures et réformes susceptibles de ménager une sortie de crise, tandis que Damas estime toujours que celle-ci n’est envisageable qu’une fois la totalité de son territoire reconquis et sécurisée.

L’annonce du retrait partiel russe vise d’abord à ouvrir cette quadrature du cercle. A ce stade – le 30 mars dernier -, le président Bachar Al-Assad a réitéré son appel pour la formation d’un gouvernement d’union nationale qui aurait la charge de préparer une nouvelle constitution, proposition aussitôt rejetée par l’opposition. « Assad ne doit pas rester une heure de plus après la formation d’un organe de transition doté des pleins pouvoirs, y compris des pouvoirs présidentiels » a affirmé Assaad al-Zoabi, le chef de la délégation du Haut comité des négociations de Genève. Simultanément, la Maison Blanche aurait également exclu toute possibilité d’un gouvernement d’union en Syrie qui inclurait le président Assad.

La forme de l’organe exécutif qui doit diriger le pays toujours en guerre jusqu’aux prochaines élections – prévues par l’ONU dans les 18 mois à venir – reste la principale pomme de discorde entre les parties. Dans sa résolution 2254, le Conseil de sécurité des Nations unies propose l’établissement d’une « gouvernance » en charge de la « transition politique », mais reste vague quant à sa concrétisation. Le « projet de constitution », réclamé lui aussi par la feuille de route de l’ONU, pourrait en revanche être prêt dans les prochaines semaines, a ajouté Bachar al-Assad. Moscou et Washington espèrent un premier projet d’ici le mois d’août prochain.

Sur le terrain, les troupes syriennes poursuivent leur offensive sur Al-Qaryatein, localité à majorité sunnite à 120 kilomètres à l’ouest de Palmyre. L’aviation syrienne pilonne aussi Sokhné, à l’est de la cité musée afin d’ouvrir la route de Deir es-Zor sous le contrôle de Dae’ch, Nosra et d’autres factions salafo-jihadistes. A terme, la reprise de cette ville permettra de préparer l’offensive sur Raqqa, qui abrite l’un des principaux états-majors de Dae’ch. Ces déploiements successifs s’accompagnent d’une profonde réorganisation de l’armée syrienne.

Sur ce plan aussi, les conseillers militaires russes jouent un rôle essentiel. La sécurité du grand Damas est désormais confiée à des unités supplétives de proximité dont les membres sont recrutés dans les quartiers dont ils ont la charge, la fameuse Garde nationale ayant été incorporée à la 4ème Brigade de l’armée conventionnelle. L’ensemble des corps d’armée a ainsi été repositionné sur les principales lignes de front. Les conseillers iraniens et les forces spéciales du Hezbollah libanais conservent leurs positions, le long de la Bekaa et de l’Anti-Liban, notamment dans le jurd de Qalamoun, ainsi que sur le Golan face aux jihadistes de Nosra soutenus par les services de l’armée israélienne. Dans ce profond mouvement de restructuration qui concerne quelque 60 000 hommes, Bachar al-Assad n’entend pas abandonner tout contrôle politique. Ses fidèles, dont le général Talal Makhlouf (45 ans), vient d’être nommé à la tête du 3ème corps d’armée. Avec le 4ème corps, cette force d’élite assure notamment la sécurité du grand Damas ; le général Ali Aslan, chef du 2ème corps défend le front ouest de Damas en direction de Homs.

A cet encadrement renouvelé, qui a promu de jeunes officiers généraux aguerris, ayant la connaissance du terrain et l’expérience du combat, s’ajoutent les commandants des unités militaires des différents services de renseignement et de sécurité. Parallèlement à l’armée conventionnelle, ces dernières constituent autant de petites forces bien équipées, très mobiles et relevant du seul commandement de la présidence syrienne. En outre à partir de la principale base aérienne de Doumer (banlieue de Damas), qui abrite le fleuron de l’armée de l’air syrienne – Sukoï 24 et 25 – , celle ci continue d’effectuer prioritairement les missions fixées par la Présidence. En définitive, l’effort russe de mise sous tutelle des forces conventionnelles syriennes, ne peut concerner la totalité des unités opérationnelles dont l’engagement stato-national est plus déterminé que jamais.

Dans ce contexte opérationnel, désormais plus favorable à Damas, la question kurde suscite d’autres emboîtements. Pour l’heure, Moscou et Washington s’accordent pour contrer les offensives unilatérales d’Ankara en continuant à armer les différentes factions kurdes, y compris celle du PYD, l’aile syrienne du PKK. Craignant une contagion militaire dans les zones kurdes de son territoire, Téhéran a dernièrement multiplié les échanges de renseignement avec Ankara qui considère que le PKK cherche maintenant à mobiliser l’ensemble des régions kurdes – en Iran, en Syrie et en Turquie – pour arracher, sinon l’indépendance, du moins des statuts d’autonomie interne dans de nouvelles entités « fédérales ». Cette perspective fédéraliste est clairement rejetée par Damas qui défend sa pleine et entière territorialité nationale, mettant en avant les différents décrets de « décentralisation administrative » de sa constitution.

Sur cette question, le président Bachar al-Assad a redit, le jour de Pâques, que « cette solution, avancée par plusieurs capitales régionales – et plus lointaines -, ne vise pas l’instauration d’un modèle helvétique sous le contrôle de Damas, mais bien le dépeçage territorial de la Syrie historique ». Cette option, très en vogue aussi chez les représentants de l’opposition invitée à Genève, est aussi fortement appuyée par Tel-Aviv qui n’entend pas renoncer à son occupation du plateau du Golan. Selon plusieurs cartes du Département d’Etat américain, cette « fédéralisation » ne concernerait pas seulement la Syrie, mais engloberait aussi l’Irak et le Liban qui n’arrive toujours pas à élire son président de la République. « Acquise en Irak, cette cantonisation de la Syrie permettrait la partition du Liban qui, de fait, est en gestation depuis les accords de Taëf (1989/90) », explique un officier supérieur américain en poste à Beyrouth. Balkanisation du Proche-Orient, vaste programme !

Cette sombre perspective est bien-sûr dans l’esprit des opposants invités aux discussions de Genève et rappelle étrangement la dynamique des accords de Dayton (14 décembre 1995) qui gelèrent les conflits inter-ethniques de Bosnie-Herzégovine. Outre la fragmentation de la région, avec la création de micro-Etats comme le Kosovo, cette dynamique éleva des « seigneurs de la guerre », véritables criminels de guerre, au rang de responsables politiques, sinon de chefs d’Etat. On se souvient notamment de Hashim Thaçi – qui avait proprement séduit la secrétaire d’Etat de l’époque Madeleine Albright et Bernard Kouchner -, ancien chef de la bande de tueurs de l’UCK, devenu président de la République du Kosovo, micro-Etat mafieux s’adonnant aux trafics d’organes humains et d’armes à destination des réseaux du grand banditisme européen. Ces mêmes filières sont aujourd’hui impliquées dans l’armement des réseaux islamistes belges et français…

L’un des négociateurs en chef de l’opposition syrienne invitée à Genève est Mohamed Allouche (45 ans), membre du bureau politique de Jaish Al-Islam, d’obédience salafiste, qui n’est autre que l’armée terroriste saoudienne engagée en Syrie. D’autres membres de cette étrange délégation représentent officieusement Dae’ch, Nosra et d’autres composantes salafo-jihadistes, sans beaucoup émouvoir les défenseurs professionnels des droits de l’homme toujours prompts à dénoncer les exactions de l’armée syrienne.

Ajouté à un projet fédéraliste pour l’ensemble de la région, le blanchiment d’une bande de criminels de haut vol, qu’on s’apprête à transformer en responsables politiques, ajoute au malaise de l’emboîtement des poupées russes. Dans la partie syrienne en train de se jouer, Moscou est certes tenu d’intégrer d’autres composantes dépassant le Proche-Orient comme l’Ukraine, les pays Baltes, l’Arctique et l’Asie-Pacifique. Simultanément, la Russie doit éviter un enlisement militaire à l’afghane et négocier avec les pays de l’OPEC – dont l’Arabie saoudite et le Qatar -, un relèvement du prix du baril de brut pour améliorer une situation économique préoccupante. Si le coût de son effort militaire syrien n’est pas démesuré et si son projet de mise en coupe réglée de la Syrie reste une hypothèse de travail, Moscou cherche à garder la maîtrise d’un calendrier militaire et diplomatique désormais inféodé à la prochaine élection présidentielle américaine. Cherchant à combiner les temps courts et plus longs, la Russie a tout intérêt à travailler avec les Etats-Unis afin de fabriquer une issue pacifique à la crise syrienne, tout en consolidant son partenariat stratégique avec la Chine. Dans cette partie, il est bien clair que le chemin de Damas n’est pas le seul itinéraire…

Richard Labévière
4 avril 2016

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