Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

LES « RÉVOLUTIONS » ARABES SELON UN AMBASSADEUR…

« Quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent nulle part » (Henry Kissinger). Cette citation – d’une grande actualité – est reprise par Yves Aubin de la Messuzière dans son ouvrage récent consacré aux « révolutions arabes »1. Dans l’abondante littérature auquel ont donné lieu, ces dernières années, les mal nommés « printemps arabes », le point de vue d’un ancien ambassadeur, grand connaisseur du monde arabe (ancien directeur d’Afrique du nord Moyen-Orient au Quai d’Orsay, ambassadeur en Irak, au Tchad, en Tunisie), connu pour son franc parler est bienvenu.

À l’œil du diplomate d’hier, il ajoute celui du chercheur d’aujourd’hui. Il mêle utilement la pratique à la théorie2. Rappelons que l’auteur avait livré, en 2011, ses mémoires d’ambassadeur en Tunisie sous le régime Ben Ali3. Que peut-on dire de son dernier ouvrage ? Deux choses : excellente démarche rétrospective et modeste démarche prospective.

UNE EXCELLENTE DÉMARCHE RÉTROSPECTIVE

Reconnaissons à l’ancien ambassadeur, expert du monde arabe, plusieurs qualités non négligeables par les temps qui courent : bonne plume, approche logique, connaissance précise de l’histoire ancienne et récente, capacité de synthèse… Les chapitres s’enchaînent habilement : ressorts des révoltes arabes, échec de l’islam politique débouchant sur une expansion du jihadisme, sunnisme contre chiisme, tragédie syrienne, énigme saoudienne, malédiction de l’or noir, malédiction proche-orientale pour les États-Unis, retour impérial de la Russie, centralité du conflit israélo-palestinien, décomposition des États et recomposition géopolitique.

Chaque problématique est décortiquée, disséquée et replacée dans son contexte historique, politique, diplomatique, économique, social… pour notre plus grand bonheur. La connaissance de la langue arabe, de l’histoire des civilisations de ce diplomate issu du corps d’orient est un atout de qualité.

Ce panorama du monde arabe contemporain sonne juste avec ses cohérences, ses contradictions tant à l’échelon national que régional. Il fait apparaitre ses éléments de continuité et de rupture. « Les intérêts géopolitiques, stratégiques et économiques des deux puissances régionales que sont l’Iran et l’Arabie saoudite viennent instrumentaliser le religieux et renforcer l’identitarisme et les replis communautaires qui ravagent la région » souligne Yves Aubin de la Messuzière.

Cela fleure bon le télégramme de synthèse qu’il rédigeait en sa qualité d’ambassadeur, soucieux d’être lu et suivi par le Département. L’auteur saisit l’occasion pour souligner la cécité des diplomaties occidentales, européenne en particulier qui n’ont rien vu venir, rien compris et rien su anticiper. La diplomatie du temps long cède le pas à la diplomatie émotionnelle et du temps court. Il conclut élégamment : « le Proche-Orient restera durablement la première poudrière des relations internationales ». Mais que faire ?

UNE MODESTE DÉMARCHE PROSPECTIVE

« Cinq années après l’émergence des révoltes arabes, le constat est celui d’un monde arabe en convulsion au sein duquel les situations sont contrastées ». À ce stade du constat objectif, du diagnostic clinique, nous espérions une démarche prospective clairvoyante. Force est de reconnaître que nous sommes déçus. Le défaut d’anticipation qu’il impute aux autres est fondamentalement le sien. Le sujet est traité (pour ne pas dire bâclé) dans une maigre conclusion de six pages. On peine à découvrir des lignes de force pour l’avenir.

La prospective se résume en fait à quelques idées générales : choix des pays arabes entre islamisme et autoritarisme, maintien des frontières tracées par les puissances occidentales après la chute de l’empire ottoman, domination de la région par la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite… En dernière analyse, le diplomate pratique avec un art consommé, la La palissade. Nous devons lui rendre un brillant hommage sur ce point.

Cette modestie de la démarche prospective tient vraisemblablement à la conjugaison de deux facteurs : les erreurs de jugement sur la situation en Syrie (l’auteur ressasse les chimères de l’opposition démocratique et de son armée syrienne libre, s’aligne sur les thèses controuvées par les faits du très clairvoyant Jean-Pierre Filiu…) et les prudences Norpois (très courantes chez les diplomates ayant réussi en ne prenant pas parti pour ne pas être démenti par les faits).

Manifestement, sous un vernis très impressionnant sur le passé, nous ne trouvons aucun talent de prévision géopolitique et stratégique de l’avenir. Dire, en citant le politologue, Bertrand Badie, que « les États n’ont plus le monopole de la puissance, et sont en concurrence avec des entités non étatiques » est très intéressant mais ne débouche sur aucun dessein pour la décennie à venir dans la zone concernée. Du jus de crâne, mais rien de très concret pour aider à la décision.

« Il faut bien avoir du jugement pour sentir que nous n’en avons point » (Marivaux). Tel est, en définitive, le principal défaut de cet ouvrage. À trop vouloir traquer l’accessoire, il manque le principal. Dans le monde dangereux qu’est celui du début du XXIe siècle, comment vont s’organiser les relations internationales et autour de quels grands acteurs ? Si cette présentation donne au lecteur une photographie fidèle en adoptant le bon objectif, elle pêche par son défaut évident de capacité d’anticipation des grandes questions internationales.

En un mot, Yves Aubin de la Messuzière n’a pas encore trouvé le bon téléobjectif. Peut-être sa démarche manque-t-elle d’un substrat extra-régional – pendant la guerre froide, on parlait de l’est-ouest – éclairant les problématiques locales ? Peut-être est-il plus facile de rédiger un prudent télégramme diplomatique que de se livrer à une recherche prospective hardie ? Comprendre les révolutions arabes n’est pas chose aisée.

Guillaume Berlat
15 mai 2017

1 Yves Aubin de la Messuzière, Monde arabe, le grand changement, Plon, 2016.
2 Marc Semo, L’espoir arabe est toujours vivant, Le Monde, 9 février 2017, p. 22.
3 Yves Aubin de la Messuzière, Mes années Ben Ali : un ambassadeur de France en Tunisie, Cérès, 2011.

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