Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

L’HONNEUR RETROUVE DE FRANCOISE NYSSEN !

Dans L’Honneur perdu de Katharina Blum, le romancier allemand Heinrich Böll (prix Nobel de littérature 1972) décrit comment la presse à sensation peut détruire des réputations et des vies. Au début, cette citation : « L’action et les personnages de ce récit sont imaginaires. Si certaines pratiques journalistiques décrites dans ces pages offrent des ressemblances avec celles du journal Bild, ces ressemblances ne sont ni intentionnelles ni fortuites mais tout bonnement inévitables ». L’Allemagne des années 1970 traverse alors ses années de plomb, marquées par la répression engagée contre les jeunes activistes de la Fraction armée rouge (RAF) d’Andreas Baader et Ulrike Meinhof.

Porté à l’écran en 1975, L’Honneur perdu de Katharina Blum remporta un vif succès, aussi parce qu’il montrait comment nos vieilles démocraties peuvent soudainement se transformer en d’implacables machines arbitraires, tueuses des libertés civiles et politiques les plus fondamentales. Le film montre à quel point la lutte contre le terrorisme peut justifier les pires dérapages. Il montre aussi comment ces mécanismes de défense extrême révèlent le portrait d’une société faite de connivences claniques, de favoritisme social et de corruption des élites.

Même si l’histoire ne repasse jamais les plats à l’identique, la vague d’attentats commis en France en 2015/2016 a ravivé ce souvenir des années de la RAF et des Brigades rouges italiennes. Les événements français se sont déroulés – eux-aussi – comme autant de révélateurs sociaux, les attentats nourrissant une presse de coups, de dénonciations, d’influence, sinon de propagande. Rachetée par de grands groupes industriels et des sociétés financières, ces médias de connivence se sont progressivement spécialisés dans l’amusement de la galerie au détriment de la quête de la vérité, dans la dénonciation de pseudo-affaires au détriment de l’investigation sérieuse, dans la flatterie courtisane au détriment du devoir d’irrespect que le regretté Claude Julien a tenté de transmettre à des générations de journalistes. Plus préoccupante encore, cette évolution a même eu raison des titres qu’on croyait les plus indépendants et résistants. Eux aussi se sont mis à encenser les BHL, les autres bouffons et puissants du moment.

Dans cet ordre d’idées, le fabuleux destin des énarques de la promotion Léopold Sédar Senghor (2004) – celle du président de la République – n’a cessé d’alimenter les feuilletons glamour de la réussite sociale, tandis qu’on jetait en pâture quelques victimes expiatoires – genre Alexandre Djouri – et qu’on laissait pourrir en prison Georges Ibrahim Abdallah en prenant quelques libertés avec la séparation des pouvoirs. Dernier exemple : les perquisitions politiques diligentées contre le responsable de la France insoumise et son chef de file. Dialectiquement plus préoccupant encore : le retour de la censure frappant indistinctement certains médias – genre Afrique-Asie -, journalistes et livres dérangeants pour les intérêts de la Cour. Chaque semaine, prochetmoyen-orient.ch alimente sa chronique « Moralisation de la vie publique » par des exemples tout aussi révélateurs de l’honneur perdu de plusieurs institutions de la Vème République.

Dans son drôle de remaniement ministériel, le président Emmanuel Macron a finalement sorti sa ministre de la Culture venue de la société civile – Françoise Nyssen -, donnant ainsi raison à l’une de ces curieuses campagnes de presse, parfaitement disproportionnée, redondante et relativement anecdotique.

Durant tout l’été dernier et chaque semaine Le Canard enchaîné nous a resservi le même article : il y a une dizaine d’années, Françoise Nyssen et son mari n’ont pas obtenu les autorisations nécessaires auprès de la mairie d’Arles pour l’agrandissement de leur maison d’édition Actes Sud. A Paris, ils ont fait preuve de la même légèreté, installant des mezzanines dans un hôtel particulier classé sans avoir le feu vert des autorités compétentes du Patrimoine. Si c’est exact, ce n’est pas bien, certes ! Mais nul n’est besoin d’être juge d’instruction pour savoir qu’un contrôle aussi strict à l’encontre de tel ou tel homme politique ou haut fonctionnaire aurait abouti, sans aucun doute, à des mises en accusation autrement plus graves que celle adressée au couple Nyssen.

L’auteur de ces lignes ne connaît pas personnellement l’ancienne ministre de la Culture et n’entretient pas de relations particulières avec les éditions Actes Sud… Pas de conflit d’intérêt donc ! Il ne juge pas non plus si Françoise Nyssen a été une bonne ministre de la Culture ou non ; prochetmoyen-orient.ch ne suit pas particulièrement ce genre de dossiers. Par contre, ce qu’il sait de plusieurs sources autorisées, c’est que la ministre de la Culture a fait l’objet d’un « contrat », lancé contre elle par deux syndicats – le Syndicat national des journalistes (SNJ) et la CGT -, très influents dans l’Audiovisuel public de notre pays.

Le chantier de la future loi audiovisuelle – qui doit être bouclée d’ici la fin de l’année 2018, puis présenté au Parlement au printemps 2019 – a fait se réveiller de nombreux ennemis déclarés « ayant juré la chute de Françoise Nyssen », explique l’une de nos sources, « parce que le resserrement des budgets met aussi et surtout en péril, des dizaines, sinon des centaines d’emplois fictifs dans l’Audiovisuel public. Là-dessus, et pour cause, pas un mot dans la presse ! Et pour protéger leurs placards dorés et salaires – souvent élevés – pour des tâches devenues virtuelles, fantomatiques, voire parfaitement fictives, nombre de journalistes, réalisateurs et techniciens ont alors adhérés aux syndicats majoritaires, chargés de défendre becs et ongles ces ‘militants’ intéressés, disons plus crûment : payés à ne rien foutre… »

Deux autres sources le confirment avec assurance : « plusieurs grands chefs du SNJ-CGT de l’Audiovisuel public ont naturellement approché les responsables de la rubrique médias du Canard enchaîné pour leur proposer la transmission de documents « susceptibles de faire tomber la ministre » de la Culture ». Les mêmes sources ajoutent : « c’est la même détermination, ayant prévalu dans l’affaire Fillon, qui a été déployée sans retenu, le Canard cherchant rétrospectivement ainsi à se dédouaner de l’accusation récurrente d’avoir complaisamment épargné la Macronie… Toujours est-il que ‘l’affaire Nyssen’ a occupé à plein temps et durant tout l’été, plusieurs collaborateurs du Canard ».

Autre circonstance aggravante : Françoise Nyssen a eu l’audace de s’afficher aux côtés de Leïla Shahid – l’ancienne Déléguée générale de l’Autorité palestinienne en France (1994 – 2005) – lors d’une soirée arlésienne d’hommage au grand poète palestinien Mahmoud Darwich. Nos sources le confirment également : plusieurs personnalités des milieux français pro-israéliens n’auraient pas apprécié, rejoignant avec empressement la campagne anti-Nyssen…

Certes, si le Canard enchaîné n’emploie pas les mêmes méthodes que celles du tabloïd Bild (révélées par Henrich Böll), ses cibles ne sont pas toujours désintéressées. Et concernant Madame Nyssen, le palmipède du mercredi jouait sur du velours, l’intéressée présentant l’avantage de n’être énarque, ni élue, ni membre d’autres réseaux soigneusement épargnés par nos amis du Canard… Affaire mineure – mais symptôme majeur – la chasse aux Nyssen n’en demeure pas moins emblématique des mutations d’un journalisme d’investigation qui tourne de nos jours, et plus d’une fois qu’à son tour, au « journalisme de délation », sinon au tribunal médiatique.

Après ces tribulations parisiennes, espérons que l’honneur retrouvé de Françoise Nyssen se remette au service du livre. L’auteur de ces lignes se souvient aussi d’avoir clôturé une série de grands entretiens – avec le général Giap, Enrico Berlinguer et Hafez al-Assad notamment – par une longue conversation avec Hubert Nyssen, le fondateur d’Actes Sud. Aujourd’hui, on l’a peut-être oublié, mais la création de cette maison d’édition d’exception (qui a découvert nombre de grands écrivains, notamment à l’étranger en les faisant traduire) en 1978 à Arles, c’est-à-dire en « province », constituait une petite révolution dans un monde culturel soumis à l’équation Paris et le désert français ! Sur ce plan mémoriel aussi, il faudrait se garder de jeter le bébé avec l’eau du bain…

En ces temps politiques incertains, nous verrons si Franck Riester, le successeur de Madame Nyssen, pourra se mettre en position de faire des étincelles. Issu du sérail politique – affichant la particularité d’être plutôt droito-compatible -, il devra finaliser la réforme de l’audiovisuel public dans son ensemble, et particulièrement celle de la redevance, dont il serait un fervent partisan. Il devra aussi entériner plusieurs nominations à des postes clés : direction des archives, celle des musées, celle du patrimoine et celle de la création artistique. La Réunion des musées nationaux (RMN), le Grand palais, la Villa Médicis et l’Ecole nationale des beaux-arts sont aussi sans présidence ou direction.

Reste à espérer que la (les) résidence(s) principale(s) ou secondaire(s) du nouveau ministre et de ces futurs hauts responsables d’institutions culturelles, soit(ent) bien en conformité avec nos réglementations d’urbanisme ou autres…

 
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Courage et bon travail en tout cas, les enjeux culturels le méritent !

Richard Labévière
22 octobre 2018
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