Observatoire Géostratégique

numéro 350 / 27 septembre 2021

L’IRAK, NAVALNY ET NOUS…

La chaine de télévision France-5 diffuse actuellement une série en cinq épisodes sur l’Irak – « Irak, destruction d’une nation », réalisée par Jean-Pierre Canet. Ce bel exemple de « télévision intelligente » couvre la période qui va des premiers jours de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988) à la défaite de l’organisation « Etat islamique » en 2017, quarante ans de conflits qui ont conduit l’Irak au chaos.

Afin de justifier sa guerre pour le pétrole irakien, Washington enchaîne les mensonges d’Etat, affirmant, coup sur coup, que Saddam Hussein détient un grand stock d’armes de destruction massive et qu’il est le meilleur copain d’Oussama Ben Laden. Deux affirmations parfaitement fallacieuses… mais complaisamment reprises et diffusées par la grande presse qui perdra, sinon son âme, du moins sa crédibilité ! Et aujourd’hui, la boucle est bouclée dans un continuum en trois temps : information, communication, propagande.

Le même malaise entoure, actuellement, la fameuse affaire Navalny, du nom d’un opposant russe inconnu jusqu’alors… Alexeï Navalny aurait été empoisonné avec du… « Novitchok », un poison extrêmement violent qui foudroie toute personne l’ayant absorbé… dans la seconde ! Selon différents éléments d’enquête Navalny aurait été intoxiqué par un membre de son entourage direct. Les médecins russes qui l’ont traité ont, semble-t-il, identifié la cause du mal sans avoir pu la traiter correctement avant d’orienter leur malade vers un hôpital allemand où il a séjourné quatre à cinq jours. Trois agents de la CIA l’auraient, alors pris en charge, lui fournissant notamment l’antidote du poison…

Très curieusement, le convalescent repart illico presto en Russie pour y être arrêté. L’événement déclenche des manifestations simultanées – le 23 janvier – dans toute la Russie, selon un plan parfaitement préétabli, encadré par les services américains, notamment la CIA ! Malheureusement pour l’agence américaine de renseignement, Vladimir Poutine a repris l’initiative : fournie à Navalny, la vidéo du « palais de Poutine » a été fabriqué par le FSB. Les médias occidentaux mordent à l’hameçon et tombent dans le pièce : la palais en question n’appartient pas à Poutine mais à un oligarque russe qui vit à Londres…

A l’évidence, les services américains ont perdu la main et abandonné l’espoir de renverser « le Maître du Kremlin », comme ils disent ! Ses agents en Russie ne cessent de semer des petits cailloux blancs qui font la joie du Kremlin… Et les enquêteurs russes s’attendent donc à ce que Navalny leur fasse des « aveux » concernant les instructions des agents américains en Allemagne. Ces derniers font face à un problème de taille.

En effet, seul le président en exercice a le droit d’autoriser la poursuite d’une opération de la CIA, même si celle-ci a été lancée par son prédécesseur. Avec une opération visant à renverser Poutine, le mandat de Joe Biden commence sous de bien mauvais auspices. Afin de corriger cette mauvaise entrée en matière, le nouveau locataire de la Maison blanche s’est empressé d’accepter la prolongation du traité de réduction des armes stratégiques (nouveau START), un traité dont Donald Trump avait annoncé l’annulation par les États-Unis.

LE PROGRAMME BIDEN : UN PLAN DE DESTRUCTION

Dès son entrée en fonction, la nouvelle administration Biden a clairement fait savoir qu’elle adopterait une politique hostile et agressive contre la Fédération de Russie. La politique qui sous-tend cette position n’a rien à voir avec les actes discutables que Moscou pourrait ou non avoir commis contre l’Occident. Elle n’a rien à voir avec les allégations absurdes selon lesquelles Poutine aurait fait empoisonner le dissident pro-américain Alexei Navalny. Cela a à voir avec un programme bien plus profond. C’est ce programme qui est mis en avant aujourd’hui.

Les choix du cabinet de Joe Biden sont très révélateurs. Ses principaux choix en matière de politique étrangère – Tony Blinken au poste de secrétaire d’État et Victoria Nuland au poste de sous-secrétaire d’État aux Affaires politiques ; Bill Burns à la tête de la CIA ; Jake Sullivan au poste de conseiller à la Sécurité nationale ; Avril Haines au poste de directeur du Renseignement national – sont tous issus de l’administration Obama-Biden et ont tous travaillé en étroite collaboration. De plus, tous considèrent la Russie, et non la Chine, comme la principale menace à la sécurité de l’hégémonie mondiale des États-Unis.

En tant que candidat, Joe Biden l’a souvent affirmé. Ses choix clés en matière de politique étrangère soulignent que l’attention de l’administration, quelle que soit la compétence de Joe Biden, se déplacera des menaces chinoises vers celles de la Russie de Poutine. Le chef de la CIA de Joe Biden, Bill Burns, est un ancien ambassadeur à Moscou et a été secrétaire d’État adjoint lors du coup d’État de la CIA d’Obama en Ukraine en 2014. Notamment, lorsque Burns a quitté l’État en novembre 2014, il a été remplacé par Tony Blinken, aujourd’hui secrétaire d’État. Blinken aurait formulé la réponse du Département d’État américain à l’annexion de la Crimée par la Russie.

VICTORIA NULAND

Tous les choix de Biden sont parfaitement clairs : il blâme la Russie de Poutine pour tout, de l’ingérence des États-Unis dans les élections de 2016 au récent piratage informatique de SolarWinds par le gouvernement américain, en passant par toutes les autres accusations portées contre la Russie ces dernières années, qu’elles soient prouvées ou non.

Cependant, pour déterminer ce que la nouvelle administration Biden et les agences de renseignement américaines ont en réserve à l’égard de Poutine et de la Russie, la meilleure indication est le rôle prépondérant accordé à Victoria Nuland, la personne qui – avec le vice-président Joe Biden – a dirigé le côté politique du coup d’État américain en Ukraine en 2013-14. Elle a été mise sur écoute lors d’un appel téléphonique à l’ambassadeur des États-Unis à Kiev pendant les manifestations de la place Maidan en 2013-14, pour parler à l’ambassadeur Geoffrey Pyatt des choix de l’UE pour un nouveau régime en Ukraine, « F**k the EU ». Son mari, Robert Kagan, est un célèbre néoconservateur de Washington.

En quittant le gouvernement lors de l’élection de Trump en 2016, Nuland est devenu conseiller principal au sein du groupe Albright Stonebridge, dirigé par l’ancienne secrétaire d’État de Clinton, Madeline Albright, qui est également présidente du National Endowment for Democracy (NED), affilié au National Democratic Institute. Nuland a également rejoint le conseil d’administration du NED, après 2016, en gardant un contact étroit avec les opérations de changement de régime du NED. C’est une experte de la Russie, qui parle couramment le russe et qui est spécialisée dans le changement de régime.

En tant que secrétaire d’État adjointe d’Obama pour les affaires eurasiennes et européennes en 2013, Nuland a travaillé en étroite collaboration avec le vice-président Joe Biden pour mettre au pouvoir Arseniy Yatsenyuk lors d’un coup d’État en Ukraine, favorable aux États-Unis et hostile à la Russie. Elle a encouragé des mois de protestation contre le régime du président élu de l’Ukraine, Victor Ianoukovitch, afin de forcer son éviction après sa décision de rejoindre l’Union économique eurasiatique russe. Le fondateur du groupe de renseignement privé Stratfor, George Friedman, dans une interview juste après le coup d’État de février 2014 à Kiev, a qualifié ce coup d’État de «  plus flagrant de l’histoire (américaine) ».

F. William Engdahl conclut : « La raison n’en est pas pour autant la corruption interne du cercle restreint de Poutine, qu’elle soit vraie ou non. Biden s’en moque. C’est plutôt l’existence même de la Russie sous Poutine en tant que nation souveraine indépendante qui tente de défendre cette identité nationale, que ce soit dans le cadre de la défense militaire ou de la défense d’une culture russe traditionnellement conservatrice. Depuis la déstabilisation de l’Union soviétique par le NED, soutenu par les États-Unis, en 1990 sous l’administration Bush, la politique de l’OTAN et celle des intérêts financiers influents derrière l’OTAN a consisté à diviser la Russie en plusieurs parties, à démanteler l’État et à piller ce qui reste de ses énormes ressources en matières premières. La grande réinitialisation mondialiste n’a pas de place pour les États nations indépendants comme la Russie est le message que la nouvelle équipe Biden va maintenant clairement transmettre ».

Richard Labévière
8 février 2021

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