Observatoire Géostratégique

numéro 270 / 17 février 2020

LONDRES : 29 MEMBRES EN OTAN-EXIT

« Ce qu’on est en train de vivre, c’est la mort cérébrale de l’OTAN », déclare Emmanuel Macron dans son entretien devenu un must, un mythe accordé à The Economist le 7 novembre 20191. Et cela à moins d’un mois d’un sommet des chefs d’État et de gouvernement de ses 29 membres réunis pour célébrer, à Londres/Watford (3-4 décembre 2019), haut lieu de l’atlantisme, le soixante-dixième anniversaire de la création de l’OTAN. La métaphore est pour le moins vigoureuse. Il est vrai que le président de la République aime appeler un chat un chat. Il n’a pas toujours le sens de la formule diplomatique pour faire passer son message à ses partenaires. Le moins que l’on puisse dire est que le cœur n’y est plus. À une crise globale du multilatéralisme vient se greffer une crise de la relation transatlantique. Deux crises dues en grande partie à la posture extérieure américaine qui ne croit plus en la vertu des organisations multilatérales pour défendre ses intérêts bien compris (point d’application de son America First) et qui ne croit plus en la vieille Europe (en raison de son pivot vers l’Asie). Deux crises exacerbées par la diplomatie du tweet de Donald Trump qui jugeait l’OTAN « obsolète », il y a peu encore, reprochant à une majorité de ses membres (Allemagne en tête) de ne pas prendre leur part du « partage du fardeau » (financier). Disposer d’une assurance tous risques dans le domaine de la sécurité de la part du grand frère américain suppose la réunion de trois conditions cumulatives : s’aligner automatiquement sur les positions de Washington comme prix diplomatique de sa servitude volontaire, accepter d’acquitter une copieuse prime de risque comme prix de sa couverture sécuritaire et acquérir en exclusivité du matériel militaire américain au prix fort comme prix de la sacro-sainte interopérabilité. Or, y compris dans l’église la mieux tenue, il arrive que certains fidèles s’interrogent, à l’occasion, sur la pertinence du dogme venu d’Outre-Atlantique, s’autorisent à le faire savoir urbi et orbi comme vient de le faire, Emmanuel Macron l’hérétique de fraiche date, le 7 novembre dernier en contestant les évangiles de la religion atlantiste et en célébrant les vertus de la religion européenne2. Dans ce contexte, qu’en est-il au juste de la mésalliance atlantique ?

UNE ALLIANCE EN PROIE À UN DOUTE EXISTENTIEL

« L’ignorant affirme, le savant doute, le sage réfléchit » (Aristote). Le moins que l’on puisse dire est que le doute n’est pas la vertu la plus répandue dès qu’il s’agit de s’interroger sur les vertus de l’atlantisme. Nous sommes le plus souvent dans la posture de l’ignorant qui affirme. Ceci étant posé, les faits sont têtus. Les doutes qui pèsent sur la solidité et la pérennité de la relation transatlantique sont aussi bien anciens que récents.

Un doute ancien : la chute de l’URSS en 1989

Si la question de l’utilité de l’OTAN n’a jamais posé problème parmi ses membres de 1949 à 1989, il n’en va plus de même depuis la disparition de son adversaire (l’URSS) et l’absorption des anciens membres du Pacte de Varsovie au sein de la famille occidentale recomposée. Même si l’Union européenne est toujours incapable de compter sur son « autonomie stratégique » (PSDC ou pas), faute de volonté commune et de moyens suffisants, certains s’autorisent à porter quelques coups de canif dans la solidité du dogme. Tirant les leçons des bouleversements stratégiques que connaît l’Europe après la chute du mur de Berlin, le président de la République propose, le 31 décembre 1989, son projet de confédération européenne. C’est sur le choix de Moscou contre Washington que sa proposition échouera avant même de naître, le 13 juin 1991, victime – peut-être – de sa très grande précocité3. Lors du sommet de l’Alliance de Rome (7-8 novembre 1991), François Mitterrand se permet le luxe, devant un auditoire médusé, de rappeler que l’Alliance atlantique n’est pas la « Sainte Alliance ». Ce qui lui vaut une réponse cinglante de George Bush, père qui apprécie peu la remarque du gaulois arrogant. Et d’interroger la salle pour savoir si certains souhaitent le départ d’Europe des Américains.

On l’aura compris, on ne transige pas avec le dogme. Il faudra s’y faire, l’OTAN trouve ses meilleurs alliés dans la Nouvelle Europe mais aussi parmi les plus alignés de l’Ancienne : Allemands (pour des raisons liées à la Guerre), Britanniques (qui regardent vers le grand large), Néerlandais (qui préfèrent la tutelle de Washington à celle de Paris et de Berlin), Italiens et autres idiots utiles qui pensent et parlent la langue du maître… Il faudra s’y faire, ce ne sont pas les quelques rodomontades sans lendemain de Jacques Chirac qui changeront la donne. Nicolas Sarkozy, l’américain enterre l’héritage gaulliste en réintégrant la structure militaire intégrée, pensant qu’il disposera des coudées franches pour relancer une défense européenne autonome. Avec le succès que l’on sait. Mais, la remise en cause de la religion atlantiste vient des États-Unis qui contribuent à créer quelques doutes sur la pérennité de l’engagement américain sur le continent européen, mettant à mal la confiance des Européens. Trente ans après les premières interrogations sur la stabilité de l’édifice, d’autres plus graves encore se dessinent aujourd’hui.

Un doute récent : la crise de confiance en 2019

Dès la chute du mur de Berlin, quelques esprits non conformistes (quelques pacifistes indécrottables4 ou quelques vieux gaullistes5) posaient la question iconoclaste de la dissolution de l’OTAN, motif pris que la raison ayant justifié sa création venait de disparaître (la fin de la menace de l’Union soviétique et de ses satellites). Mais, c’était prêcher dans le désert dans ce moment unipolaire qui ne souffrait pas la moindre contradiction ! Pire encore, l’OTAN se transforme, sans pour autant modifier les termes de sa charte constitutive (1949), en bras armé de l’ONU, en gendarme autoproclamé du monde. Et pour démontrer sa pertinence, elle va montrer ce dont elle est capable dans la zone et dans le hors-zone. Elle va guerroyer un jour dans les Balkans, un autre en Asie avec les succès que l’on peut mesurer aujourd’hui. Lors de la crise du Kosovo, les Occidentaux confient à l’OTAN la mission de forcer la Serbie à quitter sa province rebelle. Après trois mois de bombardements aériens (mars-juin 1999), la Serbie cède. Ses forces de sécurité se retirent, aussitôt remplacés par celles de l’OTAN. La KFOR échouera dans sa mission de mise en place d’un « Kosovo multiethnique et pacifié » (Bill Clinton). En décembre 2001, l’OTAN accepte imprudemment la mission de reconstruire l’Afghanistan après son abandon par les Talibans. Le pays se couvre de PRT (« Provincial Reconstruction Teams »). Malgré plusieurs centaines de milliards de dollars dépensés, la greffe occidentale ne prend pas. Aujourd’hui, les Américains cherchent la bonne manière de rendre aux Talibans le « Royaume de l’Insolence ».6 Heureusement, l’OTAN – pour être plus précis, les Américains – respire. Elle a retrouvé son ennemi héréditaire, la Russie (celle qui est en guerre avec l’Ukraine) contre laquelle il faut lutter : grossir la menace, organiser des manœuvres conjointes dans son étranger proche et faire acheter du matériel américain à ses bons idiots utiles d’alliés de l’ex-Pacte de Varsovie. Et, le tour est joué. Mais en dépit de ces tours de prestidigitateur, la mécanique bien huilée a des ratés, faute d’un minimum de confiance7. L’Alliance atlantique est fragilisée par une crise de confiance.

Aujourd’hui, en dépit des déclarations lénifiantes des uns et des autres – le secrétaire général de l’OTAN, le norvégien Jens Stoltenberg, sorte d’idiot utile de Washington excelle dans cette discipline8 -, qui ne tolèrent pas que l’on puisse mettre en cause l’intangibilité du dogme atlantique, la crise de l’Alliance éclate au grand jour (« Nous devons renforcer l’OTAN, pas l’affaiblir […] Si on éloigne les États-Unis de l’alliance, on divise l’Union européenne et on l’affaiblit »9). En effet, au-delà des querelles institutionnelles, un ingrédient essentiel à la crédibilité de l’organisation fait défaut, celui de la confiance. Confiance dans la crédibilité de son plus gros contributeur, les États-Unis, clé de voute de l’édifice imaginé en 1949. Rappelons-nous que lors du sommet de l’OTAN (Bruxelles, 2017), Donald Trump refusait de confirmer l’automaticité de l’application de l’article V du traité (clause d’assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un de ses membres) alors qu’il réclamait à ses alliés de « contribuer équitablement et remplir leurs obligations financières ». Le sommet de l’Alliance de 2018 (Bruxelles, 11-12 juillet) n’est pas plus brillant que le précédent. L’actuel occupant de la Maison Blanche. Donald Trump ne déclare-t-il pas qu’il a trois adversaires : l’OMC, l’Union européenne et l’OTAN ?10  Il faudra s’y faire : « L’Amérique ne sera plus très longtemps le baby-sitter de l’Europe »11. Le 45ème président des États-Unis ne parvient pas à comprendre l’utilité de ce machin pour lequel il n’éprouve pas la moindre considération. Et, l’on pourrait multiplier les exemples des dérives américaines par rapport à l’orthodoxie atlantiste et atlantique. En un mot, le cœur n’y est plus tant l’instrument paraît de moins en moins adapté à la nature de la menace à laquelle les membres de l’Alliance sont confrontées. La machine tourne à plein régime mais surtout à vide. C’est peu dire que l’immobilisme intellectuel est la règle d’or à Evere tant toute voix discordante est chassée, punie comme dans la bonne vieille URSS.

L’inconvénient d’un système qui se grippe, c’est que son dysfonctionnement peut durer longtemps, voire très longtemps. Et tel est bien le cas d’une Alliance atlantique, sorte de bateau ivre sans cap, ni boussole. Aujourd’hui, la diplomatie de l’OTAN n’est autre chose que du spectacle. C’est dans ce contexte tourmenté qu’interviennent les récentes déclarations d’Emmanuel Macron12 destinées à réveiller l’Union européenne13.

UNE ALLIANCE AU BORD DE LA CRISE DE NERFS

Les dernières semaines ont été le théâtre d’une piètre comédie de boulevards au fil des réunions précédant le sommet tant attendu des chefs d’État et de gouvernement à l’occasion du 70ème anniversaire de la naissance de l’OTAN à Washington. Les deux traditionnelles réunions ministérielles l’ayant précédé ont tourné au dialogue de sourds.

La réunion des ministres de la Défense (24-25 octobre 2019) : la marche turque14

Elle fut accaparée par la situation en Syrie et par la position de la Turquie et des États-Unis. Entre les alliés de l’OTAN et la Turquie, les relations n’ont jamais été simples dans le passé. Mais depuis quelques mois, elles ont pris un tour conflictuel. Les litiges s’accumulent depuis plusieurs années. 2003 : la Turquie refuse le passage et le stationnement des troupes américaines sur son territoire au moment de la guerre d’Irak. Durant la conduite par la coalition anti-Daech en Syrie, Ankara tolère la circulation de djihadistes sur le sol turc. La Turquie fait l’acquisition de missiles russes S400, provoquant une grave crise au sein de l’OTAN qui juge ces systèmes incompatibles avec les siens. En un mot, le rapprochement entre Ankara et Moscou inquiète Washington. Les dirigeants turcs considèrent que « l’OTAN est morte depuis qu’ils estiment que les alliés ne sont pas assez attentifs aux questions de sécurité de la Turquie. Ce fut notamment le cas pendant la tentative de coup d’état de 2016. Ils regrettent que les forces kurdes YPG ne soient pas considérées comme une menace par l’Alliance ». Les griefs des alliés à l’égard d’Ankara sont aussi importants : invasion d’une partie de la Syrie, chasse aux Kurdes ayant aidé la coalition, chantage migratoire régulier sur les membres de l’Union européenne, rapprochement croissant avec la Russie sur le dossier syrien… On l’aura compris, ce n’est plus le grand amour entre la Turquie et l’Alliance mais les deux partenaires n’ont aucun intérêt à la rupture15. On l’aura compris, la sortie d’Emmanuel Macron vient ajouter de la confusion à la confusion16.

La réunion des ministres des Affaires étrangères (20 novembre 2019) : la symphonie française

Elle fut accaparée par les déclarations d’Emmanuel Macron qui ont l’objet d’une bombe à fragmentation. La question était simple : comment tenter de recoller les morceaux ?17 On fait appel aux communicants pour tenter de minimiser l’ampleur des désaccords entre Paris et ses partenaires. Il suffit pour cela de reprendre quelques titres de la presse écrite pour s’en convaincre.

Alors que le « scepticisme est profond » (The Washington Post), l’AFP indique que « Paris et Berlin cherchent à calmer le jeu », soulignant que « l’Allemagne a fait une proposition pour aider à "limiter les dégâts" ». Le chef de la diplomatie allemande, H. Maas, propose de constituer « un comité d’experts présidé par le secrétaire général J. Stoltenberg pour renforcer le processus politique » de l’OTAN, ce qui apparaît comme « une réponse aux plaintes françaises » (Politico). Ainsi, pour Le Soir, « l’opération contrôle des dégâts est lancée », même si le quotidien note que « les contours restent à définir ». Selon Les Échos, « l’Alliance atlantique tente de resserrer les rangs », alors qu’elle a été « mise à rude épreuve par trois de ses principaux alliés, la France, la Turquie et les États-Unis ». L’AFP souligne que, « J.-Y. Le Drian a formulé une proposition similaire », ce dernier souhaitant créer « "un petit groupe de personnalités éminentes" [qui] serait notamment chargé de réfléchir sur "la relation de l’OTAN avec la Russie" et sur "les futurs grands enjeux de sécurité collective, comme la menace terroriste, la Chine et l’impact militaire des grandes ruptures technologiques" ». Le Monde relève également que le ministre « a prôné une vraie ambition pour des Européens plus responsables », ce qui peut être « interprété comme un appel à certaines capitales pour qu’elles aient une action plus vigoureuse en matière de Défense ». Il s’interroge sur « l’attitude des États-Unis à l’égard de cette demande de brainstorming ». Une proposition « tout azimut », juge Bruxelles 2. La décryptant, le site estime qu’il existe « une différence notable avec la proposition outre-Rhin impliquant l’autorité du secrétaire général de l’OTAN », à savoir que ce « groupe de sages » ne serait pas « imbriqué dans le fonctionnement de la machine au jour le jour ». Le Monde estime que si, J. Stoltenberg « ne voit en rien » une crise, « il semble toutefois difficile d’affirmer que tout peut continuer comme avant ». Il se penche sur les différences de positions entre Paris et Berlin, rappelant que celle « du président français a été vivement critiquée à droite comme à gauche » en Allemagne.  Ce projet, selon l’AFP, « vise à modifier le processus de décision au sein de l’OTAN ». Pour Les Échos, « il semble que ces propositions [allemande et française] n’ont pas été réellement concertées et répondent à des préoccupations différentes ». L’AFP note que J. Stoltenberg « s’est refusé à tout commentaire sur la proposition française », à l’instar du chef de la diplomatie américaine, M. Pompeo, même si Le Monde, citant une source ministérielle, estime qu’il « n’a pas caché son manque d’enthousiasme ». De son côté, Les Échos note qu’il « a accueilli plus favorablement celle de l’Allemagne en suggérant qu’elle serait discutée en décembre à Londres ». Dans L’Obs, C. Barjon assure que « l’objectif du président [français] n’est pas tant de sortir de l’OTAN », mais plutôt de « mettre le sujet sur la table » les 03 et 04/12 à Londres, affirmant que le Président « veut surtout essayer de pousser l’Europe à se doter aussi rapidement que possible d’une politique de défense commune et d’une véritable "souveraineté militaire" ». Une ambition qu’elle juge « réaliste à partir du moment où les États-Unis ont décidé de nous tourner le dos ». Cf. aussi l’interview de P. Boniface, directeur de l’Iris, selon qui « l’Europe doit se libérer de la tutelle de Washington » (L’Obs). L’inquiétude suscitée par ces propos, d’« une large partie des pays de l’Est », est également relayée par Le Monde.  Dans un contexte aussi troublé, que pouvait-on attendre du sommet de Londres ?

UNE ALLIANCE AUX ALLURES DE VILLAGE POTEMKINE

Alors que le sommet de Londres aurait pu être l’occasion d’une prise de conscience salutaire sur l’entrée dans un nouvel ordre international18, elle n’a été qu’une journée des dupes où tout change pour que rien ne change.

Les conditions d’une prise de conscience salutaire : un nouvel ordre international ?

La rencontre de Londres devait dire si le président de la République française avait réveillé l’organisation de la mésalliance ou de la méfiance transatlantique et avait sorti les 29 de leur torpeur traditionnelle ou si elle n’a fait qu’approfondir le fossé19, la division entre les Européens20 surtout après son rapprochement avec Moscou (Cf. rencontre de Brégançon). Elle devait permettre de dire si, au-delà des réactions offusquées de quelques vierges atlantistes effarouchées, les déclarations d’Emmanuel Macron conduisaient ou non à se livrer à une analyse en profondeur de la situation, à un diagnostic sans concession du patient nommé OTAN21. Reconnaissons volontiers au président de la République d’avoir réactivé une question vieille de trente ans : à quoi sert une Alliance militaire dans un monde où l’ennemi qui justifiait son existence a disparu ? Au-delà de cette question spécifique, Emmanuel Macron pose une autre question plus globale, plus lancinante, plus fondamentale : « peut-on encore rêver d’un système international où l’Occident, à la manière d’un empire civilisateur, remodèlerait le monde à son image, fier d’incarner l’avant-garde de l’humanité en marche ? C’est toute une manière de voir l’ordre international qui est frappée de caducité, même si l’Europe, hantée par un fantasme post-historique, persiste à vouloir s’abolir dans une forme d’universalisme humanitaire rachitique »22. Le coup de pied dans la fourmilière, peu diplomatique dans sa forme, aura au moins servi de catharsis à des hommes politiques incapables de prévoir pour gouverner. « Le rêve d’un monde unifié dans une communauté politique mondialisée est un fantasme progressiste paralysant et désincarné. C’est avec lui que la civilisation européenne doit rompre pour renouer avec une politique de puissance ». Il a également accru le fossé entre deux présidents : l’américain et le français23. Aura-t-il pu changer la réalité du jour ?24

Le tout change pour que rien ne change : la journée des dupes

Le temps des crises. Avec ce sommet de Londres, nous sommes au cœur de la crise du multilatéralisme, du retour de la puissance, du cavalier seul américain au nom de l’America First25, de l’effacement de l’Occident, de l’évolution de la grammaire des relations internationales au XXIe siècle. « Le monde post-guerre froide sera chaotique pendant longtemps »26. Mais, ce mois de novembre se situe au croisement de plusieurs crises.

Nous sommes au cœur de la crise de la relation franco-allemande. Voici les termes par lesquels Angela Merkel aurait tancé Jupiter après sa sortie sur « la mort cérébrale de l’OTAN » : « J’en ai marre de ramasser les morceaux. Encore et encore, je dois dans cesse recoller les tasses que vous avez cassées pour que nous puissions ensuite nous asseoir et prendre une tasse de thé ensemble ». On ne saurait être plus clair sur l’état de dégradation de la relation bilatérale depuis mai 2017.

Nous sommes au cœur de la crise de la relation transatlantique qui couve depuis plusieurs années. Recevant à l’Élysée le 28 novembre 2019, le secrétaire général de l’OTAN, Emmanuel Macron ne retire pas un mot à ses déclarations sur l’OTAN comme il le fait quelques jours plus tard avec Donald Trump. Il en profite pour lancer un appel à ses alliés après la mort de treize de nos soldats en opérations27. Les plus fidèles adeptes de l’atlantisme (Europe centrale, ex-membres du Pacte de Varsovie) sont pris d’un doute sur la valeur de la garantie américaine28. Et certains de leurs dirigeants le disent, l’écrivent désormais29. Est-ce le début d’une prise de conscience pouvant déboucher sur une révolution copernicienne des mentalités sur l’OTAN ?30

Nous sommes au cœur d’un psychodrame franco-turc. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, s’en prend violemment le 29 novembre 2019 à Emmanuel Macron pour ses propos controversés sur l’OTAN, estimant que c’était le président français, non l’Alliance atlantique, qui était en état de « mort cérébrale ». Cette déclaration, d’une virulence rare entre alliés traditionnels, suscite la colère de l’Elysée, qui annonce en retour la convocation au Quai d’Orsay de l’ambassadeur turc à Paris. « L’ambassadeur de Turquie en France, M. Ismail Hakki Musa, a été convoqué ce vendredi soir au ministère de l’Europe et des affaires étrangères, après les propos inacceptables des autorités turques, qui n’ont pas leur place dans la relation franco-turque et ne peuvent se substituer au dialogue nécessaire entre les deux pays », dit le ministère dans un communiqué diffusé dans la soirée.

Nous sommes au cœur de la crise de l’Union européenne amplifiée par un interminable « Brexit » qui ne parvient toujours pas à s’accorder sur une politique de sécurité et de défense commune, reposant sur une « autonomie stratégique » voulue par Emmanuel Macron. Et cela en dépit des déclarations de la nouvelle équipe sur le thème, il n’y a qu’à, faut qu’on qui ne trompent plus personne, exception faite de certains gogos incultes.

Le temps des dupes. Ce n’est pas vraiment une surprise de constater que Londres fut une occasion manquée, une de plus de s’en tenir à la vérité des faits31. Imprévisibilité américaine, cavalier seul turc, relations avec la Russie, les sujets de crispation ne manquaient pas pour ce sommet de l’OTAN qui s’ouvrait à Londres le 3 décembre 2019. Deux journaux anglo-saxons résument parfaitement la situation. « Trois visions très différentes de ce que l’OTAN devrait être en 2020 » apportées par les présidents français, américain et turc (The Times). Les divergences entre Alliés sont ainsi résumées par The Washington Times : « Le président américain va demander plus d’argent. Le président français a récemment parlé de "mort cérébrale de l’Alliance", suscitant la colère de la chancelière allemande. L’hôte britannique donne l’impression de vouloir en finir au plus vite. Et tout le monde en veut aux turcs ». Ce sommet fut, comme c’était largement prévisible, la chronique d’un échec annoncé en dépit d’apparences trompeuses. Échanges de noms d’oiseaux et propos peu amènes : l’OTAN, la plus grande alliance militaire au monde, a donné le ridicule spectacle à Londres, de dirigeants divisés. Le vacarme, déclenché par les propos d’Emmanuel Macron sur « la mort cérébrale » de l’alliance, a empêché de répondre aux questions de fond sur l’avenir d’une organisation obsolète, inutile, voire toxique32. Donald Trump a déclaré être « très surpris » par la déclaration « très dangereuse » de Macron et de son jugement « très insultant » et « très très méchant ». Au passage, il souligne que la France a « un taux de chômage très élevé » et « ne va pas du tout économiquement ». La confusion franco-française est à son comble lorsque la ministre des Armées, Florence Parly déclare : « Les faits, c’est que l’OTAN est un élément fondamental de la sécurité européenne et que les États-Unis continuent de jouer un rôle absolument majeur dans la défense des Européens, assure Florence Parly. L’OTAN est une organisation solide qui nous a bien servis ces 70 dernières années […]. S’il y a peut-être des choses à revoir dans tout cela, dans l’ensemble, c’est du robuste. L’OTAN est bien l’un des piliers de la paix européenne, et nous devons nous en féliciter ». Qui croire ? Emmanuel Macron et ses coups d’éclat en forme de coups de com’ ou Florence Parly, relais de l’appareil militaire et d’une très large partie de l’appareil diplomatique, qui n’entendent pas questionner l’état « cérébral » de l’OTAN ?  33. Il va de soi qu’avec un tel attelage, nous ne faciliterons pas le travail à venir de nos diplomates en poste à Evere qui devront tenter de recoller les morceaux sauf à ce que nous quittions définitivement l’Alliance atlantique.

Résultat des courses : en dépit de leurs désaccords persistants, les chefs d’État et de gouvernement des 29 adoptent, le 4 décembre 2019, une déclaration commune lénifiante. Ils réaffirment leur « solidarité, unité et cohésion » et ouvrent la voie à une réflexion sur la stratégie de l’organisation, réclamée par certains de ses membres. Ainsi, tout le monde est content. Est-ce une surprise ? Si en France, tout finit par des chansons, à l’OTAN, tout finit par un communiqué et quelques déclarations spécifiques. Travail préparé en coulisses par les experts depuis plusieurs semaines et auquel les dirigeants donnent leur imprimatur avec ou sans réserve. C’est ce que l’on qualifie dans la diplomatie de théorie de « l’ambiguïté constructive » qui consiste à s’entendre sur des termes suffisamment vagues permettant à chacun de s’associer à un consensus mou. Avantage immédiat et médiatique : les dirigeants démontrent qu’ils ont évité un échec. Inconvénient médiat et diplomatique : les experts seront confrontés dans les semaines et les mois à la quadrature du cercle, résoudre un problème insoluble que leurs maitres n’ont fait que contourner. Et, c’est ainsi que les organisations internationales se fourvoient dans des impasses pérennes. Ce que soulignait Emmanuel Macron en évoquant un « état de mort cérébrale de l’OTAN » ! Côté spectacle, nous n’avons pas été déçus. Le président américain n’a pas attendu la fin du sommet à Londres pour rentrer, déplorant « l’hypocrisie » du premier ministre canadien, Justin Trudeau. Le sommet de la communication et des communicants ! Mais, il y a au moins un heureux dans cette affaire, notre clergé médiatique. Rapportons certains de ses commentaires repris de la revue de presse du ministère des Armées (Zoom Défense du 5 décembre 2019) :

« De nombreux journalistes reviennent sur la déclaration commune communiquée hier dans laquelle « les dirigeants de l’OTAN ont dressé le bilan de 70 années d’existence de l’Alliance et identifié […] les nouveaux défis que représentent l’essor de la Chine, le "terrorisme" et les cyberattaques » (AFP). Ils relèvent également que, selon ce document, « les actions agressives de la Russie constituent une menace pour la sécurité euro-atlantique » mais également que les dirigeants se déclarent « ouverts au dialogue, et à la perspective d’établir une relation constructive avec la Russie lorsque les actions de cette dernière le permettront ». Un document à propos duquel « la délégation française ne cachait pas sa satisfaction » (Libération) et qui permet à l’Alliance « d’afficher son unité » (Zone militaire). Le Monde estime que « le pire a été évité », affirmant : « L’OTAN conjure la "mort cérébrale" ». Cf. aussi RFI, Newsweek, TV5 Monde, The Times, ABC … Certaines rédactions mettent en lumière la réussite d’E. Macron, Les Échos avançant que le chef de l’État « a apparemment marqué des points » en contraignant les États membres à « ouvrir un débat », The Independent estimant pour sa part que « son affrontement public pourrait inspirer les autres leaders mondiaux à suivre ses pas et commencer à repousser Trump ». Par ailleurs, pour The Daily Telegraph, « Macron a raison : l’OTAN ressemble à une mort cérébrale ». Cf. aussi Libération, La Croix… ».

Nous jugerons de la clairvoyance de tous ces grands esprits et de le pertinence de leurs jugements dans les mois et les années à venir. Les mêmes qui tressaient des couronnes de lauriers à Nicolas Sarkozy pour le succès de son intervention en Libye et à François Hollande pour le succès de son opération Serval au Mali. Tout ceci se passe de commentaires ! Comme la proposition d’un parlementaire norvégien de la droite populiste, membre de la coalition au pouvoir à Oslo, Erlend Wiborg a proposé d’attribuer à l’OTAN, la plus grande alliance militaire au monde, le prix Nobel de la paix.

« C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » (Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951). Au stade actuel et dans l’état de confusion des esprits, il ne s’agit pas de « refondation » de l’Alliance atlantique (Emmanuel Macron). Cette ambition relève du registre de la prestidigitation. En revanche, il faut plutôt parler d’une « clarification » (Angela Merkel). Cela fait des années que l’OTAN est maltraitée par les États-Unis. Aujourd’hui, elle est ridiculisée par la Turquie du nouveau Sultan, Erdogan. C’est pourquoi s’impose un sursaut salutaire des Européens ? Le veulent-ils ? Le peuvent-ils ? Quelques esprits paresseux réduisent la philippique d’Emmanuel Macron à un coup de com’ sans lendemain. Si cette affirmation est en partie fondée, l’erreur serait de croire que la parenthèse se refermera avec les lumières de Londres. Avis aux réalistes, le nouveau monde cher à Jupiter est à reconstruire autour de ce qu’il reste d’un multilatéralisme abîmé par l’Oncle Sam. Constater l’immobilisme qui frappe les alliés à Evere suffit à se convaincre de l’ampleur de la tâche. L’urgence est à un travail de conviction, de persuasion par la France, l’Allemagne en priorité34, avant d’entraîner, éventuellement, le reste de la troupe dans un consensus sur un diagnostic partagé avant d’en passer à un remède assumé ensemble. L’Union (européenne) fait (en principe) la force35. Faute de quoi, l’entretien du 7 novembre 2019 à The Economist restera un simple coup d’épée dans l’eau du Potomac. La conduite des Américains en Afghanistan (négociation directe avec les Talibans sans informer les alliés que l’on avait traîné de force dans ce « cimetières des Empires » en 2001) et en Syrie (laisser place nette aux Turcs pour qu’ils fassent tout et n’importe quoi dans le nord du pays au nez et à la barbe de ses alliés occidentaux) devrait normalement conduire à un électrochoc salutaire36.

 
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Nous n’en sommes pas encore là. La philippique macronienne ne suscite que quelques borborygmes de nos intellectuels en pantoufles. Le nouveau projet d’Europe de la défense est à penser dans toutes ses dimensions (militaires, diplomatiques, économiques, industrielles, culturelles…). Qui ne comprend aujourd’hui l’incongruité de maintenir une Alliance en « état de mort cérébrale » !37 Après la farce de Londres du to be or not to be à la manière de William Shakespeare, reste à savoir si les alliés souhaitent jouer demain celle de 29 personnages en quête d’OTAN, à la manière de Luigi Pirandello.

Guillaume Berlat
9 décembre 2019

1 Guillaume Berlat, Pour The Economist, Jupiter dynamite l’Europe et l’OTAN, www.prochetmoyen-orient.ch , 11 novembre 2019.
2 Isabelle Lasserre, Macron veut réveiller « l’Europe puissance », Le Figaro, 8 novembre 2019, p. 9.
3 Roland Dumas, Un projet mort-né : la confédération européenne, Politique étrangère, 2001, pp. 687-703.
4 Cédric Reichenbach (propos recueillis par), Gabriel Galice : « L’OTAN aurait dû disparaître avec le bloc soviétique », L’écho magazine, 7 novembre 2019.
5 Gilles Bachelier/Claude Beaulieu, Pas de troupes françaises en Afghanistan – Retirer la France de l’OTAN, outil américain d’agression et de guerre, www.comitevalmy.org , 26 mars 2008.
6 Renaud Girard, Il faut européaniser l’OTAN, Le Figaro, 12 novembre 2019, p. 17.
7 Anne Chemin, La confiance, denrée politique en voie de disparition, Le Monde, 23 novembre 2019, pp. 30-31.
8 Isabelle Lasserre (propos recueillis par), Stoltenberg : « La défense européenne doit être le pilier de l’Alliance et non la remplacer », Le Figaro, 22 novembre 2019, pp. 1-2.3.
9 CNews.fr, n° 2849, 20 novembre 2019, p. 14.
10 Guillaume Berlat, (O)tant va la cruche à l’eau qu’elle se brise, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 juillet 2018.
11 Laure Mandeville (propos recueillis par), Thomas Kleine-Brockhoff : « L’Amérique ne sera plus très longtemps le baby-sitter de l’Europe », Le Figaro, 15 novembre 2019, p. 17.
12 Isabelle Lasserre, En visant l’OTAN, macron veut rendre à l’Europe une vision stratégique, Le Figaro, 22 novembre 2019, pp. 2-3.
13 Philippe Gélie, L’UE, combien de divisions ?, Le Figaro, 22 novembre 2019, p. 1.
14 Guillaume Berlat, Sale temps pour l’OTAN !, www.prochetmoyen-orient.ch , 4 novembre 2019.
15 Isabelle Lasserre, Avec la Turquie, une profonde crise de confiance, Le Figaro, 22 novembre 2019, p. 3.
16 Isabelle Lasserre, Macron veut réveiller « l’Europe puissance », Le Figaro, 8 novembre 2019, p. 9.
17 Bruno Tertrais, Nous n’avons pas intérêt à la casse brutale de l’OTAN, Le Monde, 3 décembre 2019, p. 29.
18 Sylvie Kauffmann, OTAN : la tempête parfaite, Le Monde, 5 décembre 2019, p. 29.
19 Jean-Baptiste Chastand, La politique de Macron vis-à-vis de l’Est fâche en Europe centrale, Le Monde, 22 novembre 2019, p. 28.
20 François d’Alançon, Les turbulences de l’Alliance atlantique, La Croix, 20 novembre 2019, p. 20.
21 Jean-Pierre Stroobants, Emmanuel Macron et les crises de l’OTAN, Le Monde, 16 novembre 2019, p. 31.
22 Mathieu Bock-Côté, La fin de la croisade démocratique, Le Figaro, 23-24 novembre 2019, p. 19.
23 Nicolas Barotte, OTAN : Macron-Trump, le grand désaccord, Le Figaro, 4 décembre 2019, p. 10.
24 Thomas Gomart, « Malgré la crise qu’elle traverse, l’OTAN demeure le socle de notre sécurité collective », https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/malgre-crise-traverse-lotan-demeure-socle-de-securite-collective
25 Laure Mandeville (propos recueillis par), Thomas Kleine-Brockhoff : « L’Amérique ne sera plus très longtemps le baby-sitter de l’Europe », Le Figaro, 15 novembre 2019, p. 17.
26 Isabelle Lasserre (propos recueillis par), Hubert Védrine : « Le Monde post-guerre froide sera chaotique pendant longtemps », Le Figaro, 2-3 novembre 2019, p. 10.
27 Isabelle Lasserre, Sahel : l’appel de Macron aux alliés, Le Figaro, 29 novembre 2019, p. 8.
28 Laure Mandeville, L’Europe centrale face aux incertitudes de l’OTAN à l’heure de Trump, Le Figaro, 29 novembre 2019, p. 21.
29 Laure Mandeville (propos recueillis par), Lubomir Zaoralek : « Il n’y a plus tellement de confiance dans l’Alliance atlantique », Le Figaro, 29 novembre 2019, p. 21.
30 Hervé Morin, Il faut une alliance stratégique pour l’Europe, Les Échos, 4 décembre 2019, p. 11.
31 Jacques-Hubert Rodier, Les alliés étalent leurs divergences à l’OTAN, Les Échos, 4 décembre 2019, p. 7.
32 Marion l’Hour, Macron intransigeant face à Trump, Le Parisien, 4 décembre 2019, p. 8.
33 François Bonnet, L’OTAN vaut plus qu’une bagarre de cour de récréation, www.mediapart.fr , 3 décembre 2019.
34 Jean-Pierre Stroobants, Paris et Berlin demandent une réflexion sur le rôle de l’OTAN, Le Monde, 22 novembre 2019, p. 6.
35 Louis Gautier, Défense et sécurité de l’Europe : il faut davantage de coordination au sein de l’UE, Le Monde, 15 novembre 2019, p. 28.
36 Stéphanie Le Bars (propos recueillis par), Franck O. Bowman III : « M. Trump a trahi tous les principes moraux des États-Unis en matière de sécurité nationale et d’alliances internationales », Le Monde, Idées, 21 novembre 2019, p. 24.
37 Sylvie Kauffmann, Au-delà de la « mort cérébrale », Le Monde, Géopolitique, 21 novembre 2019, p. 27.

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